Les autorités maliennes doivent de toute urgence révéler le sort de l’avocat et homme politique pro-démocratie Mountaga Tall et de son fils Cheick Mamadou Tall, ainsi que le lieu où ils se trouvent, a déclaré Amnesty International six mois après leurs enlèvements.
Dans la nuit du 3 mai 2026, quelques jours après une vague d’attaques perpétrées par des groupes armés dans plusieurs régions du Mali, Mountaga Tall, leader du Congrès national pour l’initiative démocratique, a été enlevé à son domicile à Bamako, la capitale, par des hommes armés et cagoulés circulant à bord de véhicules sans plaques d’immatriculation.
Cheick Mamadou Tall, son fils aîné, a disparu le 16 mai. Il aurait reçu un appel téléphonique de son père lui demandant de lui apporter des effets personnels. Il a quitté son domicile pour les lui apporter et n’est jamais revenu. Son sort est inconnu depuis lors.
« Les autorités maliennes ne peuvent se soustraire à leur responsabilité de mener une enquête indépendante, impartiale et transparente sur les disparitions de Mountaga et Cheick Mamadou Tall. Ces six mois d’incertitude et d’angoisse pour leur famille doivent cesser. Les autorités doivent de toute urgence révéler ce qui leur est arrivé et veiller à ce que les personnes soupçonnées d’en être responsables rendent des comptes », a déclaré Marceau Sivieude, directeur régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale.
« Si Mountaga Tall et son fils sont détenus par les autorités, elles doivent immédiatement révéler le lieu où ils se trouvent et apporter la preuve qu’ils sont en vie. Elles doivent aussi leur garantir un accès immédiat à leurs familles, à leurs avocats, à des médecins et aux médicaments dont ils pourraient avoir besoin. »
« S’ils sont soupçonnés d’avoir commis une infraction, ils doivent être présentés à un juge, être informés des charges précises qui pèsent contre eux, et bénéficier de toutes les garanties d’un procès équitable. Dans le cas contraire, ils doivent être immédiatement remis en liberté. »
De multiples appels urgents à clarifier leur sort restés sans réponse
Dans un communiqué publié le 3 mai, la famille de Mountaga Tall a dénoncé son enlèvement ainsi que l’absence d’informations concernant son sort et ce qu’elle considère comme sa détention.
Amnesty International a appelé les autorités maliennes à faire la lumière sur le sort et le lieu où se trouve Mountaga Tall le 4 mai, et fait part de ses préoccupations à la suite de la disparition de Cheick Mamadou Tall le 18 mai.
Le 26 mai, la Conférence internationale des barreaux, qui rassemble les barreaux de 42 pays, a exigé que « toute la lumière soit immédiatement faite sur le sort » de Mountaga Tall et de son fils, et « leur libération immédiate et sans condition ou à tout le moins leur présentation immédiate devant une autorité judiciaire. »
En juillet, le Comité des Nations unies sur les disparitions forcées a appelé les autorités maliennes à « prendre des mesures immédiates pour rechercher, localiser et protéger » Mountaga Tall et Cheick Mamadou Tall.
Nous avons documenté une pratique systématique de disparitions forcées perpétrées par des agents de l’Agence nationale de sécurité de l’État au Mali. Nous réaffirmons l’extrême gravité du crime de disparition forcée.
Marceau Sivieude, directeur régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale
Des figures politiques ciblées en mai 2026 sur fond d’aggravation du conflit
Le 25 avril 2026, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, également connu sous le nom de Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, et le Front de libération de l’Azawad ont attaqué Bamako ainsi que cinq autres villes du Mali, prenant pour cibles des camps militaires et les résidences de responsables politiques et militaires maliens.
Le 1er mai, le tribunal militaire de Bamako a annoncé qu’une enquête sur ces attaques était en cours et que plusieurs personnes, dont des responsables politiques et des militaires, avaient été arrêtées, d’autres arrestations étant attendues. Dans une vidéo diffusée quelques jours après son enlèvement, un ancien soldat est apparu à l’écran pour accuser Mountaga Tall d’être impliqué dans ces attaques.
Ni Mountaga Tall ni Cheick Mamadou Tall n’ont été officiellement inculpés d’une infraction ou déférés devant un tribunal depuis le mois de mai.
D’autres figures politiques ont été enlevées début mai, notamment Youssouf Daba Diawara, Aboubacar Soumaré et Moussa Djiré, emmenés de leur domicile à Bamako, tandis qu’Ibrahim Taméga, militant actif sur les réseaux sociaux, a été arrêté le 23 mai.
Le 16 mai, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a fait part de sa profonde préoccupation à la suite des enlèvements de Mountaga Tall, Youssouf Daba Diawara et Moussa Djiré, et a appelé les autorités maliennes à lancer des recherches pour retrouver les personnes enlevées.
Après plusieurs mois sans informations sur leur sort, Youssouf Daba Diawara et Moussa Djiré ont été inculpés le 20 octobre pour « atteinte au crédit de l’État, association de malfaiteurs et tentative de déstabilisation des institutions », selon des médias. Ils ont tous été placés en détention provisoire à la prison de Bamako après avoir été interrogés par un juge.
Les disparitions forcées : un crime d’une extrême gravité au regard du droit international
En droit international, le crime de disparition forcée désigne l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté perpétrée par des agents de l’État, suivie du refus des autorités de reconnaître cette détention ou de révéler le sort ou le lieu où se trouve la personne disparue, ce qui la place hors de la protection de la loi et l’expose à un risque élevé de torture et d’autres violations des droits humains.
« Nous avons documenté une pratique systématique de disparitions forcées perpétrées par des agents de l’Agence nationale de sécurité de l’État au Mali. Nous réaffirmons l’extrême gravité du crime de disparition forcée, qu’aucune circonstance, aussi exceptionnelle soit-elle, ne saurait justifier », a déclaré Marceau Sivieude.
« La Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, que le Mali a ratifiée, interdit d’invoquer une situation de guerre, de menace de guerre, d’instabilité politique interne ou toute autre situation d’urgence pour justifier de telles disparitions. Les autorités doivent mettre fin à ces violations, protéger l’espace civique et aux atteintes aux droits humains, et respecter les obligations internationales du pays en matière de droits humains et l’État de droit. »
Contexte
Mountaga Tall, âgé de 69 ans, a été une figure clé de la démocratisation politique du Mali dans les années 1990. Au cours des trois dernières années, il a contesté devant les cours et tribunaux maliens la dissolution des partis politiques décidée par les autorités militaires et a défendu devant la justice plusieurs personnalités politiques détenues arbitrairement, dont l’ancien premier ministre Moussa Mara.


