Au cours de la dernière décennie, le conflit au Mali opposant les forces armées et leurs alliés à divers groupes armés non étatiques a poussé des centaines de milliers de personnes à fuir hors de leur pays, notamment en Mauritanie.
Certains groupes armés, en particulier le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans – GSIM, également connu sous le nom de Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin – JNIM, et l’État islamique – province du Sahel (EIS), violent le droit à la liberté religieuse et pillent les biens et ressources de la population civile. Ils obligent également les habitant.e.s à fuir leurs villages, en particulier dans les régions de Ségou, de Tombouctou et de Mopti.
En juillet 2026, 290 000 régugié·e·s maliens étaient enregistrés par le UNHCR dans la wilaya [région] du Hodh Ech-Chargui, au sud-est de la Mauritanie, près de la frontière malienne.
Amnesty International est allée à leur rencontre en 2025 et en 2026 dans le cadre de travaux de recherche sur les exactions commises par les parties au conflit au Mali.

« Ils sont venus pour dicter leur loi »
Husseini* était éleveur au Mali. Il a quitté la région de Ségou en octobre 2024 avec des membres de sa famille et vit désormais dans le hameau de Kleiva, en Mauritanie.
« Ce qui nous est arrivé au Mali est arrivé dans beaucoup d’autres communes à travers le pays. Les djihadistes sont venus dans notre village pour dicter leur loi avec leurs armes. On a dû se soumettre. On a commencé à payer la zakat [dîme réglementaire pratiquée dans la religion musulmane], et les femmes ont commencé à s’habiller de noir. Ils nous ont demandé aussi de les laisser épouser nos filles. Ils ont pillé beaucoup des biens de notre communauté, dont 20 chameaux, environ 400 vaches, plus de mille moutons et chèvres… On ne peut pas compter le nombre de fois où ils sont venus nous menacer.
C’est cette soumission que nous a reprochée ensuite l’armée et Wagner [société militaire privée russe active au Mali entre 2022 et juin 2025]. Un jour, des militaires sont venus nous accuser d’être des djihadistes et nous ont ordonné de partir. Ensuite, ils ont bombardé des positions djihadistes aux alentours. Peu après, ce sont les djihadistes qui sont venus nous dire de quitter le village. C’est alors que nous sommes partis chercher refuge en Mauritanie. Aujourd’hui, on n’a plus rien. »
« On a fait 10 jours de route, ça a été dur »
Aminata*, 36 ans et mère de cinq enfants, vivait dans la région de Ségou. Elle est réfugiée en Mauritanie avec ses enfants depuis mai 2025. Son mari ne les a pas encore rejoints.
« On ne peut pas dire tout ce qu’on a subi parce qu’il n’y a pas de mots pour ça, et il y a des choses dont on ne peut pas se rappeler.
Avant qu’on parte, je vendais des condiments et du poisson, et les affaires marchaient bien. Mon mari étant vieux et malade, il ne pouvait pas travailler donc c’est moi qui nourrissais la famille.
Les djihadistes sont arrivés chez nous vers 2022. Ils vivaient dans la brousse mais ils avaient l’habitude de venir au village. Ils connaissaient nos noms et nous les leurs.
Ils nous ont dit d’arrêter de jouer de la musique et d’utiliser le tam-tam [instrument traditionnel de percussion]. Ils nous ont dit de donner la zakat. Ils ont interdit l’accès au village aux femmes qui ne portent pas de voile noir. Dès que je voyais un djihadiste, je courais en mettre un. S’ils nous voyaient sans voile, ils nous frappaient ou frappaient nos maris. Ils nous ont dit que c’était la charia, on a accepté car on n’avait pas le choix.
Mon mari est venu avec une charrette et les enfants, disant qu’il fallait partir immédiatement.
Aminata*
Un jour, ils sont venus prendre le chef du village. Ils l’ont gardé trois mois dans la brousse, puis ils l’ont ramené. Ils soupçonnaient les gens d’avoir donné des informations à l’armée. Quand l’armée et Wagner venaient, ils fouillaient les maisons, ils cherchaient des armes…
Puis les djihadistes nous ont dit que personne ne devait rester au village. J’étais au marché ce jour-là. Mon mari est venu avec une charrette et les enfants, disant qu’il fallait partir immédiatement.
On a fait 10 jours de route, ça a été dur. Nous sommes arrivés dans une ville sous blocus, encerclée par l’armée. On ne pouvait pas travailler donc on mendiait pour survivre. Les militaires nous ont dit d’aller en Mauritanie, donc on est partis, sans mon mari qui doit nous rejoindre. Sur notre route, on a croisé les djihadistes qui nous ont aussi dit de partir, et de ne jamais revenir. »
« Maintenant, dans notre village, il n’y a plus personne à part les oiseaux »
Ahmadou*, originaire de la région de Tombouctou, a perdu deux membres de sa famille dans les violences du conflit. Il vit à Fassala en Mauritanie depuis la fin de l’année 2025.
« Il y a eu des événements depuis 1991, mais ce qu’on a vécu dans notre région à partir de 2012, c’est autre chose. Avant, on pouvait rester, supporter, résister mais ensuite, avec les groupes armés venus de la brousse, c’était devenu impossible. On était pris entre le marteau de l’armée et l’enclume des djihadistes.
Un jour d’octobre 2025, huit djihadistes sont venus. Ils nous ont donné 24h pour quitter le village, faute de quoi ils nous tueraient. Les femmes et les enfants ont eu peur et certains sont partis dès le lendemain. Quatorze personnes ont été tuées dans leur fuite par les djihadistes. À ce moment-là, nous n’étions pas encore partis. Mais après le massacre, tous ceux qui restaient ont eu très peur et ont décidé de fuir.
On sait que c’est le GSIM qui a donné cet ultimatum. Ils se présentaient à nous comme des moudjahidines [combattants de la foi, en arabe].
Nous sommes partis nous installer dans un autre village de la commune, puis, face à la menace persistante, nous avons quitté le pays. Certains à pied, d’autres à dos d’âne, à cheval ou sur des charrettes. Nous sommes ici depuis quelques mois. Maintenant, dans notre village, il n’y a plus personne à part les oiseaux. »

« Qu’avions-nous fait pour mériter cela ? »
Massoud* était éleveur avant de fuir le Mali il y a plusieurs mois. Aujourd’hui, il craint encore pour sa sécurité et celle de ses proches.
« Une nuit de janvier 2026, deux djihadistes sont venus et nous ont dit de nous rassembler vers le côté ouest du village car ils avaient un message à nous transmettre. Comme il était tard, on rechignait. On leur a proposé de se réunir à la mosquée. C’est là qu’un des deux a passé un appel avec son téléphone et soudain une quarantaine de motos sont arrivées de partout avec les phares éteints.
Ils nous ont dit que le lendemain, à la même heure, s’ils trouvaient des gens encore là, ce qui leur arriverait serait de leur faute. J’ai levé la main et j’ai dit que j’avais deux questions à leur poser. Premièrement, qu’avions-nous fait pour mériter cela ? Deuxièmement, comment voulaient-ils qu’on fasse pour déménager en seulement 24h ?
On était environ 900 dans notre village et il n’y a plus personne.
Massoud*
C’est là qu’ils nous ont accusés d’être les amis du gouvernement. Je me suis défendu de cette accusation. L’armée vient dans notre village, fouille nos maisons, on n’y peut rien ! On leur a demandé où on devait aller. Ils ont dit, allez où vous voulez au Mali, ou même en Mauritanie. À partir de ce jour-là, les gens ont commencé à partir pour un autre village, situé à neuf kilomètres. Nous y sommes restés deux mois. Ils sont revenus nous menacer et nous dire à nouveau de partir sous 24h. Ils nous ont interdit de prendre nos animaux.
On a dû louer des véhicules et des charrettes pour transporter nos affaires jusqu’en Mauritanie. Durant les convois, il n’y a pas eu de morts mais certains ont été tabassés par l’armée. Une des personnes qui a été tabassée est ici avec nous. Elle a perdu la raison.
Personne n’ose rester après un ultimatum. On était environ 900 dans notre village et il n’y a plus personne. Tout a été déserté, même les campements nomades. Maintenant, Dieu seul peut nous aider. »

« Tout le monde obéit aux ordres des djihadistes. Qui ose refuser ? »
Khalid*, 26 ans, est originaire de la région de Ségou. Il a perdu un proche et a fui pour ne pas être enrôlé de force dans un groupe armé.
« Je suis arrivé récemment à Ehel Mahal Allouch [Mauritanie]. La raison de mon arrivée ici est que j’avais peur. J’avais vraiment peur.
De 2016 à novembre 2025, je vivais avec mon grand frère qui avait une boutique. Un jour, il est parti en moto taxi acheter des marchandises avec un autre commerçant qui était recherché par Wagner. Mon frère et cet homme ont été interceptés à une vingtaine de kilomètres de notre village… Nous sommes allés là où ils ont pris mon frère, et c’est là que nous l’avons enterré.
En avril 2026, je suis parti rejoindre mes parents. Là-bas, une nuit, quatre djihadistes armés sont venus pour recruter les jeunes de force. Précédemment, on les avait vus aller et venir, et exiger la zakat, mais cette fois-ci, ils voulaient que des jeunes rejoignent leurs rangs. Je savais qu’ils en avaient déjà recruté un de force. J’ai décidé de ne pas attendre le pire et de fuir seul en Mauritanie. Tout le monde obéit aux ordres des djihadistes. Qui ose refuser ? Pour venir jusqu’ici, j’ai pris une voiture, puis une moto. Je vais rester ici quelques temps. »
*Les prénoms ont été changés


