« Je ne suis pas du tout protégé » : l’homicide de Gustavo Sánchez

Par Duncan Tucker et Jan-Albert Hootsen*

Une petite croix en métal, à moitié cachée par des broussailles desséchées, marque l’endroit où le journaliste Gustavo Sánchez Cabrera a été abattu. Ce modeste mémorial, où seul son nom est inscrit en lettres capitales blanches, se trouve au bord d’un chemin de terre menant au village de Morro de Mazatán, où Gustavo Sánchez vivait avec sa femme et leur fils de 15 ans, dans l’État d’Oaxaca (sud du pays).

Le 17 juin 2021, vers 8 heures du matin, Gustavo Sánchez circulait à moto avec son fils lorsque deux hommes en voiture les ont percutés, les faisant tomber à terre tous les deux. Les meurtriers ont tiré au moins 15 balles de 9 mm, tuant Gustavo Sánchez d’une balle dans la tête. Son fils a survécu à l’attaque.

Gustavo Sánchez couvrait la délinquance et la politique dans la région de l’isthme de Tehuantepec pour Panorama Pacífico, un média d’information diffusé sur Facebook, opérant depuis la station balnéaire voisine de Huatulco, ainsi que sur sa page Facebook personnelle, Noticieros Minuto a Minuto. Centre industriel et site de plusieurs méga-projets gouvernementaux, l’isthme est riche en ressources naturelles et constitue un couloir lucratif pour le trafic de drogue et la migration clandestine. Ces facteurs ont attiré le crime organisé dans la région ces dernières années, ce qui s’est soldé par une série d’assassinats de militant·e·s opposés à ces activités.

Gustavo Sánchez a été tué alors qu’il venait de s’inscrire pour bénéficier de l’aide du Mécanisme fédéral mexicain de protection des défenseur·e·s des droits humains et des journalistes. Le Mécanisme a condamné son meurtre et a demandé à la Commission nationale des droits de l’homme de mener une enquête indépendante.

Tout cela aurait pu être évité si les autorités compétentes avaient agi plus tôt, lorsqu’il a demandé de l’aide.

Marilú Salinas Zárate

La Commission a constaté que Gustavo Sánchez avait demandé à s’inscrire au Mécanisme et avait présenté des preuves de menaces et d’agressions à son encontre le 2 mai 2020. Il avait ensuite survécu à une fusillade le 13 juillet, qui lui avait valu une hospitalisation, et avait été victime de menaces et de manœuvres de harcèlement plus tard cette année-là. Le Mécanisme n’a pourtant même pas évalué son cas avant le 13 janvier 2021.

Cinq jours plus tard, le Mécanisme a accepté d’inclure Gustavo Sánchez dans une « procédure extraordinaire », étant donné qu’il se trouvait en grand danger. Selon les règles qui le gouvernent, le Mécanisme doit résoudre les cas urgents de cette nature et approuver des mesures de protection dans les heures qui suivent la réception de la demande d’un·e journaliste.

Gustavo Sánchez n’a pourtant bénéficié d’aucune mesure de protection. Le Mécanisme ne lui a pas attribué de gardes du corps, ne l’a pas aidé à sécuriser son domicile et ne lui a même pas fourni de bouton d’urgence. Des représentants de l’État ont déclaré qu’ils lui fourniraient le numéro de téléphone d’un contact au sein de la police de l’État d’Oaxaca, qu’il pourrait appeler en cas d’urgence. Mais ils n’ont même pas tenu cette promesse.

Gustavo Sánchez's widow Marilú Salinas Zárate holds a framed photo of him
« Gustavo ne recevait pas l’aide qu’il demandait », a déclaré sa femme Marilú Salinas Zárate

Entretemps, les agressions ont continué. Le 22 avril, Gustavo Sánchez a envoyé au Mécanisme des captures d’écran de messages le menaçant de mort, qu’il avait reçus sur Facebook Messenger. Le 16 mai, il leur a expliqué que l’homme qui s’en était pris à lui l’année précédente venait de nouveau de lui tirer dessus alors qu’il rentrait chez lui à moto avec son fils. Gustavo Sánchez a indiqué au Mécanisme qu’il avait appelé le 911, le numéro d’appel d’urgence, et le bureau du procureur général de l’État d’Oaxaca, mais que personne ne l’avait aidé.

Il a demandé à plusieurs reprises un gilet pare-balles, en vain. Le 4 juin, il a déclaré à Reporters sans frontière : « Bien que je sois désormais sous la protection du Mécanisme, je ne bénéficie d’aucune mesure concrète. La police dit toujours qu’elle n’a pas de ressources […] Je ne sais pas comment elle va me protéger. Je crains pour ma vie, mais je dois malheureusement aller travailler pour subvenir aux besoins de ma famille. Si quelqu’un vient chez moi, je n’ai aucune protection. »

Le 16 juin, Gustavo Sánchez a envoyé un courriel au Mécanisme pour signaler qu’il n’avait pas encore reçu la moindre protection. Plus de 13 mois s’étaient écoulés depuis sa première demande de protection. Un fonctionnaire lui a répondu : « Les notifications correspondant au plan de protection établi par le conseil gouvernemental ont été faites. Nous sommes prêts pour la mise en œuvre de ces mesures. »

Ce fut le dernier échange de Gustavo Sánchez avec le Mécanisme. Il a été assassiné le lendemain matin.

En novembre 2022, Marilú Salinas Zárate, l’épouse de Gustavo Sánchez, a déclaré à Amnesty International et au Comité pour la protection des journalistes (CPJ) qu’il était pâle et semblait anxieux les jours précédant sa mort.

« Nous étions inquiets parce que Gustavo ne recevait pas l’aide qu’il demandait », a-t-elle déclaré. « Il a demandé un gilet pare-balles, une protection, de la surveillance […] mais il n’a jamais rien reçu. »

Le Mécanisme avait installé une caméra de sécurité et des barres de métal à leur domicile en réponse à des menaces six ou sept ans plus tôt, a déclaré Marilú Salinas, mais avait ensuite retiré la caméra au bout de trois ans après avoir décidé qu’il n’y avait plus de risque.

Je sens l’anxiété, l’insécurité et la peur revenir. Je ne dors pas bien.

Hiriam Moreno

La Commission nationale des droits de l’homme a conclu que le personnel du Mécanisme avait fait preuve de négligence à plusieurs reprises et était « responsable de graves irrégularités et omissions qui ont eu un impact direct sur sa vie, son intégrité physique et sa sécurité personnelle. » Bien que disposant des ressources nécessaires pour protéger efficacement Gustavo Sánchez et sa famille, le Mécanisme « n’a rien fait pour les protéger », les laissant « dans un état de vulnérabilité totale. »

Hiram Moreno, un autre journaliste local visé par des tirs dans le port voisin de Salina Cruz en 2019, a déclaré à Amnesty International et au CPJ que le meurtre de Gustavo Sánchez était un exemple clair des lacunes du Mécanisme et de la nécessité de le réformer.

Hiram Moreno a dit que le mécanisme lui avait fourni des gardes du corps à plusieurs reprises, pour finalement les lui retirer quelques mois plus tard et ne lui laisser qu’un bouton d’urgence. Cette dégradation de sa protection a été profondément angoissante, a-t-il déclaré : « Je sens l’anxiété, l’insécurité et la peur revenir. Je ne dors pas bien. Quand j’entends un bruit à une heure ou quatre heures, j’ai peur. »

Décrivant le Mexique comme « un cimetière pour les journalistes », Hiram Moreno a déclaré que ces attaques l’avaient contraint à s’autocensurer et à cesser d’enquêter sur la criminalité et la corruption. Cela lui a coûté des revenus, et il a également cessé de voir du monde et évite les lieux publics.

Les membres de la famille de Gustavo Sánchez éprouvent eux aussi des difficultés à accepter leur nouvelle vie.

« Nous avons été durement touchés, car c’est lui qui subvenait à nos besoins. Mes enfants étaient en plus vraiment tristes. Maintenant, je dois être à la fois le papa et la maman […] C’est très dur maintenant qu’il n’est plus là », a déclaré Marilú Salinas. « Tout cela aurait pu être évité si les autorités compétentes avaient agi plus tôt, lorsqu’il a demandé de l’aide. »

*Duncan Tucker est le responsable média pour les Amériques d’Amnesty International. Jan-Albert Hootsen est le représentant pour le Mexique du Comité pour la protection des journalistes