Les régions frontalières du Myanmar à feu et à sang

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© Daniel Quinlan

Le conflit opposant l’armée du Myanmar à plusieurs groupes armés ethniques dans des zones proches de la frontière avec la Chine dans l’État kachin et le nord de l’État chan au Myanmar dure depuis maintenant six ans. Depuis que les combats se sont intensifiés en novembre 2016, l’armée du Myanmar s’est rendue coupable de graves violations contre les civils, qui s’apparentent parfois à des crimes de guerre. Des groupes ethniques armés ont également commis de graves atteintes.

Lors d’un massacre particulièrement violent fin novembre 2016, 18 jeunes hommes ont été tués dans le village de Nam Hkye Ho, dans le nord de l’État chan. D’après des témoins, environ 100 soldats de l’armée du Myanmar ont fait irruption dans le village après des affrontements avec un groupe armé non loin. Les soldats ont emmené les jeunes hommes du village sous la menace d’une arme. Peu après, des coups de feu ont été entendus en provenance de la direction qu’avaient prise les soldats.

Lorsque les villageois qui avaient fui sont revenus plusieurs semaines plus tard, ils ont fait une découverte macabre : les restes calcinés des corps jetés dans deux charniers.

La Tatmadaw (nom donné aux forces armées du Myanmar) est également responsable d’autres violations, notamment des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées, des actes de torture, l’utilisation de civils comme boucliers humains, des pilonnages aveugles dans des zones civiles, des détentions arbitraires et l’utilisation de mines terrestres antipersonnel non discriminantes par nature.

Les personnes avec qui Amnesty International s’est entretenue ont, à maintes reprises, indiqué que certaines unités de l’armée en particulier étaient responsables de violations, dont des crimes de guerre. Pourtant, au lieu de faire l’objet d’enquêtes et de poursuites, les soldats et commandants responsables restent souvent impunis.

Un homme âgé du village de Nam Hkye Ho, où les forces armées du Myanmar auraient tué 18 jeunes hommes dont les restes ont été découverts sommairement enterrés
Nous avons vu des restes calcinés de ce qui semblait être un corps. [Il y avait] des os, mais c’étaient surtout des cendres. Nous avons retrouvé certaines de [leurs affaires]… Nous savions déjà que les 18 personnes avaient disparu.
© Steve Tickner
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Les affrontements s’intensifient

Le 9 juin 2011, les affrontements ont repris entre l’armée du Myanmar et l’Armée pour l’indépendance kachin (un groupe ethnique armé), mettant ainsi fin à un cessez-le-feu de 17 ans. Le conflit trouve notamment ses origines dans la discrimination dont sont victimes depuis longtemps les minorités ethniques au Myanmar et leur souhait d’être plus autonomes par rapport au gouvernement central et de contrôler davantage les ressources naturelles locales. Depuis, le conflit s’est étendu au nord de l’État chan et d’autres groupes ethniques armés actifs dans la région y ont pris part.

En août 2016, l’armée du Myanmar a lancé une offensive contre plusieurs bases de l’Armée pour l’indépendance kachin dans les montagnes, ce qui a de nouveau provoqué le déplacement de civils en raison des affrontements qui comptent parmi les plus violents dans l’État kachin depuis plusieurs années. Plusieurs mois plus tard, la Fraternité de l’Alliance du Nord, une nouvelle coalition de quatre groupes ethniques armés, a attaqué des avant-postes de l’armée et de la police du Myanmar dans le nord de l’État chan, ce qui a mené à une riposte violente de l’armée.

Lors de trois visites dans les zones de conflit entre mars et mai 2017, Amnesty International a recueilli des informations sur des violations systématiques contre des civils.

La communauté internationale n’ignore rien des atrocités subies par la minorité rohingya dans l’État d’Arakan mais, dans l’État kachin et le nord de l’État chan, nous avons également constaté des violations tout aussi choquantes qui relèvent d’une pratique bien établie de l’armée ciblant d’autres minorités ethniques.
Matthew Wells, principal conseiller d’Amnesty International pour les situations de crise

L’armée du Myanmar

Malgré l’arrivée au pouvoir en mai 2016 d’un gouvernement composé presque entièrement de civils et mené Aung San Suu Kyi, l’armée du Myanmar garde un pouvoir politique et économique considérable. Elle n’est soumise à aucune surveillance civile. L’armée occupe un quart des sièges du Parlement et contrôle intégralement les ministères de la Défense, des Frontières et de l’Intérieur. Ces trois ministères jouent un rôle crucial dans la protection et le respect des droits humains. Le commandant en chef des forces armées du Myanmar, le général Min Aung Hlaing, est responsable de veiller à ce que des enquêtes soient menées sur les graves atteintes et à ce que les responsables soient traduits en justice. Amnesty International lui demande de faire cesser ces violations, de suspendre immédiatement de ses fonctions toute personne soupçonnée d’avoir commis de telles violations et de veiller à ce que les responsables soient traduits en justice.

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© Amnesty International
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Déplacés et isolés

Plus de 98 000 civils sont actuellement déplacés dans le nord du pays, alors que les affrontements entre la Tatmadaw et différents groupes ethniques armés continuent de faire rage dans la région.

Le gouvernement du Myanmar a exacerbé encore les difficultés pour de nombreuses personnes déplacées en restreignant l’accès des organismes humanitaires à certaines zones en proie au conflit, en particulier celles contrôlées par des groupes armés. Des représentants de ces organismes ont déclaré que ces restrictions limitaient leur capacité à réagir rapidement à des situations d’urgence et à fournir l’aide humanitaire nécessaire, en matière notamment d’abri, d’accès à l’eau et à des installations sanitaires.

Près de 100 000 personnes ont dû quitter leur maison et leur ferme en raison du conflit et des violations des droits humains dans le nord du Myanmar. Les restrictions de l’aide humanitaire mettent des vies en danger. Les autorités doivent immédiatement autoriser les organismes humanitaires à accéder aux zones de conflit.
Matthew Wells, principal conseiller d’Amnesty International pour les situations de crise

Les civils en première ligne

98 000

civils déplacés par le conflit dans le nord du Myanmar en juin 2017

65

civils tués par des mines terrestres ou des vestiges explosifs de guerre dans l’État kachin et l’État chan pendant la première partie de l’année 2017

6

ans depuis la reprise des affrontements dans le nord du Myanmar, après 17 ans de cessez-le-feu

Mission d’établissement des faits de l’ONU

En mars 2017, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a mis en place une mission indépendante et internationale d’établissement des faits chargée d’enquêter sur les récentes violations des droits humains et atteintes commises au Myanmar, particulièrement dans l’État d’Arakan, mais avec la possibilité d’étendre sa mission à l’État chan et l’État kachin, où le conflit fait rage. L’enquête attendue depuis longtemps sur les violations présumées commises par les forces de sécurité du Myanmar et d’autres parties au conflit peut maintenant être ouverte.

Le gouvernement du Myanmar doit accueillir la mission d’établissement des faits et l’assister dans son travail par tous les moyens possibles. Établir toute la vérité sur les agissements, qui parfois s’apparentent à des crimes de guerre, et dans le cas de l’État d’Arakan parfois à des crimes contre l’humanité, est essentiel pour empêcher de nouvelles violences. Le sort des minorités ethniques et religieuses assaillies dans la région frontalière du Myanmar doit avoir l’attention totale de la communauté internationale et les responsables des violences dont ces personnes sont victimes doivent être amenés à rendre des comptes afin de mettre fin au cycle d’impunité et de violence qui n’a que trop duré.

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Processus de paix parallèle

Les conflits dans l’État kachin et le nord de l’État chan s’inscrivent dans un contexte de plusieurs années de guerres civiles entre l’armée du Myanmar et de nombreux groupes ethniques armés dans les zones frontalières du pays. En 2012, sous le gouvernement précédent, un nouveau processus de paix avait été initié. Il a mené, le 15 octobre 2015, à la signature de l’accord de cessez-le-feu national entre le gouvernement et huit groupes ethniques armés. Cependant, de nombreux autres groupes armés, notamment presque tous ceux de l’État kachin et du nord de l’État chan, n’ont pas signé cet accord, soit parce que l’armée ne les y a pas autorisés, soit parce qu’ils considéraient que cet accord ne proposait pas de solution à leurs préoccupations.

Fin mars 2016, à la suite d’élections historiques, un nouveau gouvernement composé presque entièrement de civils et mené par la Ligue nationale pour la démocratie, le parti de l’ancienne membre de l’opposition Aung San Suu Kyi, est arrivé au pouvoir. Ce nouveau gouvernement a fait du processus de paix et de la réconciliation régionale deux de ses priorités et a organisé d’importantes conférences de paix en août 2016 et mai 2017.

Malgré ces efforts, les conflits dans l’État kachin et le nord de l’État chan ont non seulement continué, mais se sont même intensifiés ces sept derniers mois.

Aung San Suu Kyi accorde la priorité au processus national de paix mais, pour qu’il aboutisse, il devra reposer sur l’obligation de rendre des comptes et sur le respect des droits de l’ensemble de la population civile, y compris de ceux des minorités ethniques.
Matthew Wells, principal conseiller d’Amnesty International pour les situations de crise
© Patrick BODENHAM/AFP/GettyImages

‘All the Civilians Suffer’: Conflict, Displacement and Abuse in Northern Myanmar

Lire le rapport (en anglais)