Yémen. La guerre oubliée

Le monde a tourné le dos à une crise de plus en plus grave

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Un conflit de plus en plus étendu

Le 25 mars 2015, une coalition internationale menée par l’Arabie saoudite lançait des frappes aériennes contre le groupe armé des Houthis au Yémen, déclenchant un conflit armé de grande ampleur.

Au cours des deux années qui ont suivi, le conflit s’est étendu et les combats ont touché la totalité du pays. Des atteintes aux droits humains et des crimes de guerre sont perpétrés dans tout le pays, causant des souffrances insupportables à la population civile.

En plus des frappes aériennes incessantes des forces de la coalition, les différents groupes rivaux s’affrontent au sol. D’un côté se trouvent les Houthis, un groupe armé dont les membres appartiennent à une branche de l’islam chiite connue sous le nom de zaïdisme. Les Houthis sont alliés aux partisans de l’ancien président du Yémen, Ali Abdullah Saleh. Face à eux, les forces anti-Houthis, alliées à l’actuel président, Abd Rabbu Mansour Hadi, et à la coalition menée par l’Arabie saoudite.

Les civils sont piégés entre les deux camps. Plus de 12 000 d’entre eux ont été tués ou blessés, et la crise humanitaire ne cesse de s’aggraver.

Depuis deux ans, une grande partie du monde ignore ce conflit et ne reçoit que peu d’informations sur ses conséquences dévastatrices.

Amal Sabri, qui habite dans une zone résidentielle où sont logés des ouvriers travaillant pour une centrale thermique ainsi que leur famille, dans la ville portuaire de Mokha, dans le sud-ouest du pays, a décrit en ces termes la frappe aérienne qui a touché cette zone le 24 juillet et qui a tué au moins 63 civils et en a blessé 50 autres :
C’était comme le Jugement dernier. Il y avait des cadavres et des têtes dispersés partout, mangés par les flammes et enfouis sous les cendres.
© Amnesty International

Le lourd tribut payé par les civil-e-s

Les civils sont les premiers touchés par la violence du conflit au Yémen. Non seulement celui-ci a fait de nombreux morts et blessés parmi eux, mais il a aussi aggravé la crise humanitaire qui était déjà profonde après des années de pauvreté et de mauvaise gestion de lÉtat, entraînant une grande souffrance de la population.

Près de 18,8 millions de Yéménites survivent actuellement grâce à laide humanitaire. Afin dempêcher les forces des Houthis de se ravitailler, la coalition a mis en place un blocus aérien et maritime partiel. Cela restreint fortement lapprovisionnement en carburant et en autres produits de base, réduisant laccès à la nourriture, à leau, à laide humanitaire et aux fournitures médicales, faisant grimper le prix de la nourriture et créant une situation extrêmement difficile pour des millions de personnes. Les dégâts infligés par les frappes aériennes à des infrastructures logistiques cruciales telles que des ponts, des aéroports et des ports maritimes entravent par ailleurs fortement lacheminement de fournitures humanitaires essentielles.

Mon fils était né depuis 14 heures quand il est mort [...] les médecins nous ont dit qu’il avait besoin de soins intensifs et d’oxygène. Nous l’avons amené à tous les hôpitaux ouverts, mais il est mort. J’aurais aimé l’emmener hors de la ville, mais on ne pouvait pas sortir.
Mohamed, père d’un nouveau-né qui est mort en raison des pénuries d’oxygène à Taizz en décembre 2015

Le groupe armé houthi et les forces qui lui sont alliées mettent par ailleurs en danger les vies de milliers de civils à Taizz, dans le sud du Yémen, en restreignant lacheminement de fournitures médicales essentielles et de denrées alimentaires. Les travailleurs humanitaires accusent aussi les Houthis davoir limité de façon excessive la circulation des biens et du personnel, et de les avoir forcés à fermer certains de leurs programmes daide humanitaire.

Le coût humain du conflit

+ de 3 000

civil-e-s tués pendant le conflit, dont plus de 700 enfants.

3 millions

de personnes ont dû partir de chez elles à cause des combats

18,8 millions

de personnes ont besoin d’aide humanitaire, notamment de nourriture, d’eau, d’abris, de carburant et de services sanitaires

2 millions

d’enfants sont déscolarisés

© AFP/Getty
© AFP/Getty Images

Qui combat qui ?

Dun côté, le groupe armé houthi – souvent appelé « Comités populaires » – qui est soutenu par certaines unités de larmée et des groupes armés fidèles à lancien président Ali Abdullah Saleh.

Dans le camp opposé, la coalition militaire menée par lArabie saoudite et soutenue par le président Abd Rabbu Mansour Hadi, qui a lancé des attaques aériennes et mené des opérations au sol au Yémen. Cette coalition comprend les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, le Qatar, la Jordanie et le Soudan. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont fourni à la coalition un soutien essentiel en termes de renseignement et de logistique.

La puissance de l’explosion a éjecté mes sœurs et ma mère à cinq mètres, les tuant sur le coup. Le corps d’Hani n’a été désenseveli que 12 heures plus tard. Il n’y a que mon père, Faisal (60 ans), qui a survécu.
Leila Hayal a perdu sa mère et ses quatre sœurs quand leur maison a été détruite par une frappe aérienne de la coalition, à Taizz, au milieu de la nuit, le 16 juin 2015

La coalition est alliée à des groupes armés anti-Houthis opérant au sol au Yémen, souvent appelés « Comités de résistance populaire ». Elle est en outre soutenue par des unités des forces armées fidèles au président Hadi et par plusieurs autres factions.

Types d’attaques interdites au regard du droit international :

Contre les civil-e-s

Contre les habitations ou les bâtiments civils

Contre les établissements médicaux

Attaques lancées depuis des zones habitées par des civil-e-s

© Amnesty International
© Amnesty International
© Amnesty International
© Rawan Shaif

Des atteintes aux droits humains de part et d’autre

Amnesty International a rassemblé des éléments révélant que toutes les parties au conflit ont perpétré de graves atteintes aux droits humains et bafoué le droit international humanitaire, notamment en commettant des crimes de guerre.

Amnesty International a rassemblé des informations sur 34 frappes aériennes menées dans six gouvernorats (Sanaa, Saada, Hajjah, Hodeidah, Taizz et Lahj) par la coalition conduite par lArabie saoudite, qui ont manifestement violé le droit international humanitaire – les règles sappliquant en cas de conflit armé, parfois appelées « lois de la guerre » – et lors desquelles 494 civils (dont au moins 148 enfants) ont été tués et 359 blessés. Il sagit notamment dattaques ayant délibérément pris pour cibles des civils et des biens de caractère civil tels que des hôpitaux, des écoles, des marchés et des mosquées, et qui peuvent constituer des crimes de guerre.

La coalition menée par lArabie saoudite a aussi utilisé des armes à sous-munitions, armes explosives meurtrières interdites au titre du droit international. Les bombes à sous-munitions libèrent des dizaines de « petites bombes » qui, souvent, nexplosent pas immédiatement et peuvent causer de terribles blessures longtemps après lattaque initiale.  Amnesty International a rassemblé des informations sur lutilisation par la coalition dau moins quatre types différents darmes à sous-munitions, notamment des armes de fabrication américaine, britannique et brésilienne.

Des armes qui frappent de manière imprécise sont utilisées quotidiennement dans des zones dhabitation, faisant des victimes parmi les civils. Ces attaques menées sans discrimination violent les lois de la guerre.

J’étais dans la cuisine quand j’ai entendu une explosion. Soudain, je n’ai plus senti qu’une chose dans mon cou […] Je suis maintenant tétraplégique, paralysée du cou jusqu’aux pieds. Ce soir-là, l’éclat d’obus est entré dans mon cou et est ressorti en passant par ma septième vertèbre. Nous venions d’emménager dans notre nouvelle maison, où nous pensions être en sécurité. Qui va prendre soin de ma famille maintenant ?
Anhar Najeeb, 55 ans et mère de deux enfants, a été gravement blessée lors d’un tir de barrage de roquettes dans une zone densément peuplée d’Aden, le 1er juillet 2015

Amnesty International a aussi enquêté sur 30 attaques au sol, menées par des forces pro et anti-Houthis, à Aden et à Taizz, qui nont pas fait de distinction entre les combattants et les civils, et qui ont causé la mort dau moins 68 civils, des femmes et des enfants pour la plupart. Des combattants des deux camps ont également utilisé des armes imprécises, notamment avec des pilonnages dartillerie et des tirs de mortier et de roquettes Grad, dans des secteurs densément peuplés par des civils, et ont agi dans des quartiers résidentiels en lançant des attaques depuis des positions situées dans des maisons, des écoles et des hôpitaux ou à proximité. Toutes ces attaques sont de graves violations du droit international humanitaire et peuvent constituer des crimes de guerre.

Le groupe armé houthi, soutenu par les forces de sécurité de lÉtat, est responsable dune vague darrestations parmi ses opposants, notamment les défenseurs des droits humains, les journalistes et les universitaires, capturant des adversaires de manière arbitraire et sous la menace dune arme, et soumettant certains dentre eux à une disparition forcée dans le cadre dune campagne visant à étouffer la dissidence dans des zones du Yémen se trouvant sous son contrôle.

Les forces anti-Houthis alliées au président Hadi et la coalition ont également mené une campagne dintimidation et de harcèlement contre le personnel de lhôpital à Taizz, et elles mettent en danger les civils en positionnant des combattants et en prenant des positions militaires près détablissements médicaux.

Les armes qui alimentent la crise

« Les flux darmes irresponsables et illégaux à destination des parties au conflit au Yémen contribuent directement à des souffrances civiles à très grande échelle. Il est temps que les dirigeants mondiaux cessent de faire primer leurs intérêts économiques sur le reste » - James Lynch, dAmnesty International.

En dépit de nombreux éléments tendant à prouver que des atteintes graves au droit international ont été perpétrées au Yémen et des effets dévastateurs sur la population civile des graves violations du droit international, beaucoup de pays continuent de procéder à la vente et au transfert, vers lArabie saoudite et ses alliés, darmes utilisées dans le conflit. Des armes ont également été détournées pour finir entre les mains des Houthis et dautres groupes armés qui combattent au Yémen.

Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, lEspagne, le Canada et la Turquie ont fait état de transferts vers lArabie saoudite pour un montant de près de 5,9 milliards de dollars entre 2015 et 2016, incluant notamment des drones, des bombes, des torpilles, des roquettes et des missiles.

Plusieurs de ces États sont parties au Traité sur le commerce des armes, qui vise à « réduire la souffrance humaine » et qui rend illégal le transfert darmes quand ces armes risquent dêtre utilisées pour commettre de graves violations du droit international.

Amnesty International exhorte tous les États à veiller à ce quaucune partie au conflit au Yémen ne reçoive – directement ou indirectement – des armes, des munitions ou des équipements ou technologies militaires susceptibles dêtre utilisés dans le conflit, tant que perdurent ces graves violations. Ces restrictions doivent aussi sappliquer au soutien logistique et financier pour de tels transferts.

Lobligation de rendre des comptes doit être respectée de toute urgence

Dans ce contexte de non-droit et datteintes aux droits humains, il est urgent que la vérité soit faite, que justice soit rendue et que lobligation de rendre des comptes soit respectée pour les victimes du conflit.

Compte tenu des insuffisances des enquêtes menées jusquà présent par lArabie saoudite et par le Yémen, Amnesty International estime que cet objectif ne pourra être atteint quavec la mise en place dune enquête internationale indépendante menée par lONU et portant sur les allégations datteintes aux droits fondamentaux commises par toutes les parties au conflit ; cette enquête doit viser à ce que les responsables de ces crimes soient déférés à la justice et jugés dans le cadre de procès équitables, et à ce que des mesures efficaces soient prises pour faire face aux souffrances des victimes et de leurs proches et pour les aider à reconstruire leur vie.

#Yémen

Il faut agir maintenant pour faire cesser les ventes d’armes qui facilitent les violations et détruisent la vie de civils au Yémen.

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