Tribune. Les États africains doivent refuser de se rendre complices de la politique américaine d’expulsions de force

Le 12 juin, un groupe de 17 personnes – parmi lesquelles des Turcs, des Afghans et des Iraniens – a été expulsé de force des États-Unis et acheminé par avion à Bangui, en République centrafricaine (RCA), un pays avec lequel elles n’ont aucun lien et dont elles ne parlent pas la langue. Selon l’organisation Third Country Deportation Watch, toutes ces personnes, à l’exception d’une, avaient obtenu aux États-Unis une protection empêchant leur renvoi dans leur pays d’origine. Or, c’est précisément le risque qu’elles couraient une fois arrivées à Bangui, en violation du principe de non-refoulement prévu par le droit international.

En un an, plus d’une centaine de personnes ont été embarquées dans des avions par des agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) et envoyées vers des pays tiers en Afrique. Cette politique inhumaine et illégale enfreint non seulement les garanties d’une procédure régulière auxquelles les individus ont droit avant leur expulsion, mais elle les expose également à des violations des droits humains dans le pays vers lequel ils sont transférés.

La République centrafricaine fait partie des 13 pays d’Afrique subsaharienne connus pour avoir signé un accord d’expulsion de force vers un pays tiers avec les États-Unis – rejoignant ainsi le Burundi, le Cameroun, le Cap-Vert, la République Démocratique du Congo, la Guinée équatoriale, l’Eswatini, le Ghana, le Libéria, le Rwanda, la Sierra Leone, le Soudan du Sud et l’Ouganda. Ces accords avec des pays tiers permettent au gouvernement américain d’expulser de force de son territoire les personnes qu’il souhaite voir partir – y compris celles dont la procédure d’immigration est en cours et qui bénéficient d’une protection juridique empêchant de les renvoyer dans leur pays car elles risquent d’y être torturées.

Les dirigeants africains doivent dénoncer les expulsions illégales, discriminatoires et contraires aux droits humains menées par les États-Unis vers des pays tiers.

Marceau Sivieude et Tigere Chagutah

Profilage racial

Ces expulsions sont l’aboutissement de la politique anti-immigrés, cruelle et raciste, de l’administration Trump, qui continue de semer la terreur parmi les migrants et les autres personnes ayant besoin de protection, ainsi que les communautés racisées, exposées à des arrestations basées sur le profilage racial. Plus de 10 personnes ont été abattues lors d’opérations menées par des agents de l’ICE, et des milliers de migrants et demandeurs d’asile, dont des enfants, ont été placés en détention dans des conditions épouvantables, sans installations sanitaires ni soins médicaux adéquats. Plus de 50 personnes sont décédées en détention depuis janvier 2025.

Les personnes concernées rencontrent également d’immenses difficultés pour contester les décisions d’expulsion de force prononcées à leur encontre. Beaucoup ont même été expulsées alors que leur dossier était encore en cours d’examen par un tribunal.

Les personnes expulsées de force vers des pays africains, en violation de leurs droits humains, subissent de nouvelles violations de leurs droits dans le pays d’accueil. Elles sont détenues dans des prisons, hôtels, aéroports et autres lieux, comme le camp militaire de Bundase au Ghana.

Dans de nombreux cas documentés par Amnesty International, elles n’ont pas accès à un avocat indépendant. En Eswatini, quatre des premières personnes expulsées de force depuis les États-Unis se sont vu refuser l’accès physique à un avocat pendant neuf mois, jusqu’à ce que la Cour suprême confirme une ordonnance obligeant les autorités à leur accorder cet accès. Au Soudan du Sud, des personnes ont été détenues arbitrairement pendant près d’un an dans un lieu tenu secret, sans pouvoir rencontrer physiquement leurs avocats. Dans certains cas, comme en Sierra Leone, les personnes concernées ne peuvent pas déposer de demande d’asile. Dans d’autres, elles peuvent être exposées à un danger en raison de leur orientation sexuelle dans des pays où l’homosexualité est criminalisée. Il existe un manque de transparence et de garanties procédurales concernant le traitement de leurs dossiers et les décisions qui peuvent conduire à leur expulsion de force vers leur pays d’origine où elles pourraient être en danger.

Ces accords conclus avec des pays tiers paraissent d’autant plus honteux et cyniques qu’ils entrent dans le cadre d’une politique d’immigration américaine discriminatoire.

Marceau Sivieude et Tigere Chatugah

Des accords conclus à huis clos

Ces violations des droits humains résultent d’accords conclus à huis clos et qui ne sont généralement pas rendus publics dans leur intégralité. Dans certains cas, notamment au Ghana et en Sierra Leone, ces accords n’ont pas été examinés par les parlements nationaux. Dans un rapport publié le 13 février, des sénateurs américains ont indiqué que plus de 32 millions de dollars américains avaient été versés directement à cinq pays tiers, dont trois pays africains, en contrepartie de ces expulsions. Des sources diplomatiques citées par le Wall Street Journal ont indiqué que la signature de ces accords s’inscrivait dans le cadre des discussions sur les relations commerciales entre les États-Unis et des pays africains. Bon nombre de ces accords s’inscrivent dans le cadre de négociations politiques plus larges caractérisées par une asymétrie de pouvoir.

Ces accords conclus avec des pays tiers paraissent d’autant plus honteux et cyniques qu’ils entrent dans le cadre d’une politique d’immigration américaine discriminatoire à l’égard des ressortissants des pays d’Afrique subsaharienne. En décembre 2025, sur un total de 39 pays visés, les ressortissants de 12 pays d’Afrique subsaharienne étaient soumis à une interdiction totale d’entrée sur le territoire américain, tandis que ceux de 14 pays faisaient l’objet d’une interdiction partielle – des restrictions et obstacles mis en lumière lors de la Coupe du monde masculine de football de la FIFA 2026.

La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a adopté en novembre 2025 une résolution appelant les États africains à ne pas conclure ni maintenir de partenariats migratoires en cas de risque réel de violations graves des droits humains.

Les dirigeants africains doivent dénoncer les expulsions illégales, discriminatoires et contraires aux droits humains menées par les États-Unis vers des pays tiers. Ils doivent également garantir la protection des droits des personnes expulsées de force, ainsi que des réfugiés, demandeurs d’asile et migrants présents sur leur territoire. Aucune contribution financière ni aucune pression visant à les inciter à signer ces accords ne saurait justifier la complicité des États africains avec les agissements de l’ICE.

Article initialement publié par le journal Libération

Chaque jour, dans le monde, des personnes prennent la décision difficile de partir de chez elles dans l’espoir de trouver une vie meilleure et plus sûre.

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