Depuis des décennies, des centaines de femmes du nord du Ghana sont accusées de sorcellerie, une étiquette qui les prive de leurs foyers, de leurs familles et de leur dignité. Rejetées et marginalisées, nombre d’entre elles sont reléguées dans des camps isolés où elles endurent une extrême pauvreté, des abris précaires et un accès limité à la nourriture, à l’eau potable et aux soins de santé. Un nouveau rapport d’Amnesty International, intitulé « Ghana : Marquées à vie. Comment les accusations de sorcellerie entraînent des violations des droits humains de centaines de femmes dans le nord du Ghana », met en lumière les défaillances systémiques qui les enferment dans un cycle d’abus et de négligence.
UNE VIE BRISÉE PAR LES ACCUSATIONS
Les accusations de sorcellerie découlent souvent d’événements tragiques : un décès, une maladie, voire un rêve. Mais derrière ces accusations se cache une discrimination profondément ancrée envers les femmes âgées, les veuves et celles qui remettent en question les rôles traditionnels de genre. Nombre d’entre elles sont alimentées par la jalousie, des conflits fonciers ou le désir de débarrasser les familles d’un « fardeau ».
La mère de Zeinab Mahama, Akua Denteh, a été lynchée en 2020 après avoir été accusée de sorcellerie. Une vidéo de son meurtre brutal a suscité l’indignation nationale, mais les attaques persistent. « Ils l’ont battue pendant une heure, exigeant qu’elle avoue », se souvient Zeinab. « Le lendemain, ils l’ont tuée. »
D’autres, comme Wuni Kolgu, fuient vers les camps pour survivre. Accusée par sa propre famille, Wuni a demandé l’aide de la police, mais les agents ne l’ont pas aidée. « Si j’étais restée, ils m’auraient tuée », dit-elle.
CAMPS DE DÉSESPOIR
Ces camps ne sont pas des abris, mais des lieux de dernier recours. Les femmes vivent dans des baraques délabrées, peinent à se nourrir et marchent des heures pour aller chercher de l’eau. Nombre d’entre elles dépendent de la charité ou d’une aide gouvernementale maigre et irrégulière.
Zina, une femme de 70 ans du camp de Kukuo, survit grâce aux restes. « Je jeûne jusqu’à ce que quelqu’un me donne à manger », dit-elle. « Personne ne s’occupe de nous, pas même le gouvernement. »
Les soins de santé sont rares. Tidal, résidente du camp de Gnani, souffre d’hypertension non traitée. « Les médecins me font des ordonnances, mais je n’ai pas les moyens de me payer les médicaments », explique-t-elle. Le soutien psychologique est quasi inexistant, ce qui laisse de nombreuses femmes avec leur traumatisme. Lariba Yakubu, qui a songé au suicide, confie : « La douleur d’être accusée d’avoir tué mon propre fils était insupportable. »
L’INACTION DE L’ÉTAT ET LES PROMESSES NON RESPECTÉES
Malgré ses obligations internationales, le gouvernement ghanéen n’a pas criminalisé les accusations de sorcellerie ni protégé les victimes. Un projet de loi de 2023 visant à interdire ces abus a été rejeté par le président, laissant les femmes dans une situation de vulnérabilité accrue. La police enquête rarement sur les agressions et les centres d’accueil pour les victimes sont rares.
« Ces femmes sont abandonnées deux fois : d’abord par leur communauté, puis par l’État », explique un chercheur.
VOIX DES CAMPS : HISTOIRES DE SURVIE ET DE RÉSILIENCE
Derrière les statistiques et les cadres juridiques se cachent de vraies femmes – mères, grands-mères et filles – dont les vies ont été bouleversées par des accusations de sorcellerie. Leurs histoires révèlent le traumatisme profond de l’exil, la lutte pour la survie et la résilience qui les anime.
Regardez ces six (6) vidéos pour en savoir plus sur leurs histoires (en anglais)
Lisez leurs histoires aujourd’hui
Mariama – dans le camp de Kukuo depuis 1994
« Tagnamo me manque beaucoup. J’avais tout. Je récoltais du beurre de karité et des noix. À l’époque, l’argent rentrait, je pouvais posséder beaucoup de choses, les vendre et gagner de l’argent. Maintenant, si personne ne me nourrit, comment vais-je manger ? Parfois, je repense à cette époque et je n’en reviens pas.
La vie ici est confortable. Quand j’étais en pleine forme et que je vivais à Tagnamo, c’était mieux. Ici, ma famille vient me demander conseil le vendredi. Ceux du quartier viennent tous les jours, mais dans ma culture, quand quelqu’un vient vous rendre visite, on lui rend la pareille. Or, je ne peux plus le faire. »


Fushiena—dans le camp de Kukuo depuis 2014
« Je vivais à Woribogu avec mon frère aîné et ses enfants. Un de ses fils est décédé et il a prétendu que je l’avais tué par sorcellerie. J’étais là le jour où le garçon est tombé malade. Nous l’avons emmené d’urgence à l’hôpital, mais il a été déclaré mort sur place. Je ne m’étais jamais disputé avec lui. Il était comme mon propre fils.
Mon frère m’a infligé ce traumatisme et je ne lui pardonnerai jamais. »
Yamina – dans le camp de Kukuo depuis 2020
« J’avais une co-épouse. Elle vivait avec nous. Ses enfants ont arrêté l’école et elle m’en tenait responsable. Elle avait trois enfants (deux filles et un garçon). Je les élevais aussi.
Mes enfants étaient très studieux. Les siens n’aimaient pas étudier et elle prétendait que j’y étais pour quelque chose.
L’une des filles de ma co-épouse a accouché d’un bébé qui est décédé à l’âge de trois ans. Elle a consulté un guide spirituel pour comprendre ce décès, et celui-ci lui a dit que j’en étais responsable.
Mon mari m’a dit que le guide spirituel lui avait ordonné de me faire quitter la maison et que nous ne pouvions plus rester ensemble, sinon l’un de nous mourrait.
J’ai rencontré le chef de ma communauté. Il m’a conseillé de partir.
Je ne comprends pas pourquoi cela m’arrive. Ils me haïssent sans raison. Je pense que parfois, le travail acharné peut susciter la haine. Et j’étais une travailleuse acharnée.
J’ai vu mon mari à Bimbila. Maintenant, il marche avec des cannes. Il est malade. Je lui ai rendu visite à l’hôpital. Il m’a demandé de rentrer à la maison pour m’occuper de lui, mais j’ai refusé. Il m’a beaucoup peinée. Il n’a rien dit pour me défendre. Je sais qu’il se sent coupable. Il a essayé de s’excuser, mais en vain, car j’ai refusé ses excuses. »


Awa – dans le camp de Kukuo depuis 2019
« Du vivant de mon mari, j’appréciais la vie dans la communauté. Après sa mort, tout a changé. J’entretenais de bonnes relations avec mes voisins et je profitais simplement de la vie. J’avais également de bonnes relations avec ma famille.
Après le décès de mon mari, mon fils est décédé lui aussi, puis un autre membre de la famille est tombé malade. Mon mari est mort d’une maladie courante et mon fils avait des problèmes de jambes. Il avait du mal à se déplacer. Il a fait une chute et est mort. Ils sont décédés à moins de deux mois d’intervalle.
Ce sont les frères de mon mari qui m’ont accusée de sorcellerie.
Ils ont sali ma réputation dans la communauté en disant que j’étais une sorcière. Ils disaient : « Regardez cette femme. Elle n’est pas bonne. Tenez-vous à l’écart d’elle, sinon elle fera du mal à vos enfants. »
J’ai dû prendre la décision de quitter la communauté car il m’était devenu impossible d’y vivre. Je ne dormais plus. Ma liberté était très restreinte. Je ne pouvais pas participer aux réunions. La discrimination était terrible.
Après l’accusation, j’étais très déprimée. C’était la première fois que j’entendais parler de sorcellerie et je me demandais : « Pourquoi moi ? » Je ne comprends pas pourquoi on m’a accusée. »
Lariba – dans le camp de Gambaga depuis 1999
« J’entretenais de bonnes relations avec la communauté, jusqu’à ce que tout bascule.
Grâce à mes efforts, j’ai réussi à construire un bâtiment de cinq pièces en briques. C’est alors que la jalousie a commencé.
Une de mes nièces, originaire de Namong, a été accusée de sorcellerie. J’ai décidé de l’héberger dans une de ces chambres. C’est là que les problèmes ont commencé.
Le fils de mon jeune frère m’a demandé : « Pourquoi héberges-tu une sorcière ? Tu dois le faire parce que tu es toi-même une sorcière. De plus, je t’ai vue en rêve. Tu es une sorcière. » Au début, j’ai cru à une plaisanterie.
Le lendemain de son accusation, il est venu me chercher avec trois amis. Ils m’ont emmenée chez mon frère, dans la banlieue de mon village, et m’ont brutalement maltraitée pendant deux jours. Ils m’ont battue à coups de bâton.
Après cela, je suis allée dans le village de ma mère, à Nakbanduri. J’y suis restée trois mois. On m’avait dit que les tensions à Gbentiri s’étaient apaisées.
À mon retour à Gbentiri, j’ai revu mon accusateur. Il a reconnu mon innocence, mais sa mère a raconté aux autres membres du village que j’étais une sorcière. C’est alors que j’ai décidé de m’enfuir et d’aller au camp.
J’ai essayé de retourner dans mon village à trois reprises, mais mes accusateurs ne m’ont jamais laissée tranquille. »


Wuni – à Gambaga depuis 2013
« Je veux juste rentrer chez moi.
J’étais vendeuse et je vendais du porridge que je préparais. Mon commerce me rapportait beaucoup d’argent.
Ma vie là-bas était parfaite, mais j’ai dû partir car j’étais sur le point d’être lynchée. Avant, je vivais heureuse avec ma famille et les membres de ma communauté.
Un jour, la petite-fille de ma tante a dit qu’elle m’avait vue en rêve, déguisée en sorcière.
Elle a raconté son rêve au frère aîné de mon mari. Il est allé voir le chef de la communauté, qui leur a ordonné de m’envoyer à Gambaga. Mais je suis rentrée chez moi. Le frère de celle qui m’accusait est arrivé avec une chaîne de vélo et m’a battue.
J’ai porté plainte à la police, mais ils ont hésité à intervenir. »
Tidal – dans le camp de Gnani depuis 2012
« Puisqu’ils m’ont rejetée, je suis venue ici. Je suis une femme. Je n’ai aucun pouvoir. S’ils me disent de partir, je partirai.
Je demande aux enfants d’aller chercher de l’eau à la rivière. Je leur donne de l’argent. Une organisation est venue installer des réservoirs et nous allions y chercher de l’eau quand ça fonctionnait.
Quand j’étais forte, j’aidais aux travaux des champs ; maintenant, je suis trop faible. Mes enfants m’apportent à manger. Assise ici, je suis malade, je n’ai rien à manger.
J’ai mal au dos. Je ne peux pas me lever. J’ai des éruptions cutanées. Je souffre d’hypertension. Il y a des médecins, mais quand j’y vais et qu’il me fait une ordonnance, je n’ai pas les moyens de me la payer ; alors, je dois prendre l’ordonnance et la laisser à la maison. »


Zumera – à Gambaga depuis 2014
« Après l’accusation, j’ai fait de l’hypertension.
Je n’ai pas porté plainte. Je ne sais pas si ma famille l’a fait. Après l’accusation, j’ai perdu une partie de ma mémoire.
Quand je suis arrivée au camp il y a dix ans, j’étais très perturbée, mais maintenant je vais bien. Je resterai ici jusqu’à ce que les miens viennent me chercher.
Je suis arrivée à Gambaga avec seulement deux tenues. Les gens de cette ville m’ont soutenue. Une voisine m’a donné des robes que j’ai dû retoucher. On m’a donné des vêtements d’occasion. Tout ce que je porte est un cadeau. »
Asia – dans le camp de Kukuo depuis 2021
« Je suis né à Tindang. Avant de venir ici, je vivais à Woribogu.
Je travaillais. Je faisais du petit commerce, je vendais des aliments comme du wasawasa et des arachides.
J’aimais bien vivre là-bas, mais plus maintenant. Quand on vous demande de partir immédiatement d’une communauté, quel que soit l’amour que vous lui portiez, il disparaît.
Deux de mes enfants sont ici. L’un est arrivé vers l’âge de 11 ans, l’autre, un garçon, a environ trois ans de moins.
Je n’ai pas de travail ici. Quand les gens font la récolte, ils m’invitent et me donnent quelque chose. C’est comme ça que je nourris mes enfants et moi. »

Un cycle de peur et d’abandon
Ces femmes ne sont pas seules. Des centaines d’autres vivent dans les camps du Ghana, et leurs histoires font écho aux mêmes thèmes : trahison, violence et négligence systémique. Nombre d’entre elles sont âgées, handicapées ou veuves – des proies faciles dans des communautés où pauvreté et superstition se conjuguent.
Pourtant, au milieu de ces souffrances, subsistent des lueurs d’espoir. Certaines femmes, comme Mariama*, ont pu se réinsérer avec succès dans de nouveaux villages grâce au soutien d’ONG. « J’ai retrouvé un foyer », dit-elle. « Mais beaucoup attendent encore leur chance. »
Leur vie ne devrait pas être définie par un mensonge.
Nul ne devrait être contraint de vivre dans la peur à cause d’une accusation. Le Ghana doit agir sans délai pour mettre fin à cette injustice.
Lisez leurs témoignages complets dans notre rapport Marquées à vie (en anglais) et rejoignez l’appel à la justice.
Les noms marqués d’un astérisque (*) ont été modifiés pour des raisons de sécurité.

