Rien de neuf sous le soleil : répression et militarisation de la sécurité publique au Salvador

Par Astrid Valencia & Diana Sánchez

Un peu plus d’une année s’est écoulé depuis la prise de fonctions du président Nayib Bukele, et une chose reste claire : la répression demeure le moyen que le pays utilise prétendument dans le but de résoudre des problèmes qui plongent leurs racines dans l’histoire du pays et qui sont de différentes natures. Le président Bukele n’a jusqu’à présent pas tenu les promesses qu’il a faites quand il a entamé son mandat, et il semble reproduire les politiques répressives et de militarisation, et même y recourir de façon accrue pour faire face à la pandémie de COVID-19.

Ces derniers mois, on a ainsi pu voir des militaires armés accomplir des tâches liées à la lutte contre la propagation du virus. Ces images marquantes nous ont rappelé les terribles années du conflit armé.

Les signaux répressifs émis par le gouvernement ont commencé à apparaître progressivement, et ils se sont rapidement multipliés. En février, quelques semaines seulement avant l’apparition dans le pays du COVID-19, nous avons assisté à un déploiement ostentatoire et inutile des forces militaires et de la police qui ont investi les bâtiments de l’Assemblée législative pendant une session extraordinaire convoquée par le Conseil des ministres et dirigée par le président. Des informations ont fait état de la présence de tireurs isolés postés autour de l’Assemblée et de restrictions de la liberté de la presse annonciatrices de sombres perspectives pour l’avenir des droits humains dans le pays.

Ces derniers mois, on a ainsi pu voir des militaires armés accomplir des tâches liées à la lutte contre la propagation du virus. Ces images marquantes nous ont rappelé les terribles années du conflit armé.

Lors d’une réunion avec Amnesty International en juin 2019, le président Bukele s’est engagé à mettre en œuvre une stratégie de sécurité publique globale axée, en théorie, sur la prévention et la réinsertion. À cette occasion, il a également reconnu l’importance du travail mené par les organisations de la société civile salvadoriennes et le rôle que jouent les défenseur·e·s des droits humains dans le pays.

Par la suite, en décembre 2019, la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), organisme régional chargé de surveiller la situation des droits humains, a effectué une visite historique dans le pays. La CIDH est retournée dans le pays 32 ans après sa dernière visite, pour effectuer une visite in loco, la plus importante que la Commission peut réaliser dans un pays. Lors de cette visite, elle a également fait état de préoccupations liées à la politique en matière de sécurité.

Dans ses observations préliminaires, la CIDH s’est faite l’écho des motifs de préoccupation exprimés par les organisations de la société civile, notamment au sujet de la participation des membres des forces armées aux tâches de sécurité publique et du manque d’informations, de transparence et de participation des organisations en ce qui concerne l’élaboration du Plan de contrôle territorial.

Au fil du temps, nous avons commencé à voir que, les unes après les autres, les promesses présidentielles n’étaient pas tenues et que les mesures prises par le gouvernement allaient à l’encontre de ces engagements. Si l’acceptation par le gouvernement de la visite de la CIDH a représenté une étape importante, celle-ci ne s’est pas accompagnée d’un engagement ferme allant au-delà de cette visite et conduisant à une amélioration visible de la vie du peuple salvadorien. De même, la promesse faite à Amnesty International d’organiser une table ronde interministérielle est restée lettre morte.

Avec l’arrivée de la pandémie, on a vu se matérialiser ce que les précédentes mesures annonçaient. On a assisté à un déploiement des forces de sécurité, militaires et policières, et à une multiplication des signalements de recours excessif à la force et de détention arbitraire. Selon les chiffres officiels, plus de 16 000 personnes ont été soumises à une quarantaine avec un placement en détention ; certaines de ces personnes étaient accusées de ne pas avoir respecté la mesure de confinement au domicile, et d’autres revenaient de l’étranger.

Amnesty International a parlé avec des personnes qui ont été victimes de violations des droits humains découlant des mesures imposées par le gouvernement pour « contrôler » la pandémie de COVID-19. Ces cas montrent clairement que les mesures gouvernementales mises en place sous couvert de contenir la pandémie ont été disproportionnées. Un jeune homme a raconté à l’organisation que lorsqu’il est sorti pour acheter de la nourriture et de l’essence, la police l’a arrêté, l’a frappé et a tiré deux fois dans ses jambes.

Dans un autre cas, un adolescent de 17 ans a dit que la police l’avait arrêté alors qu’il sortait de son travail dans une plantation de canne à sucre. L’adolescent et sa famille ont raconté que la police n’a aucunement tenu compte du fait que son travail faisait partie des activités économiques considérées comme essentielles et qu’elle l’a frappé et emmené dans un centre de détention, où il a été enfermé avec des adultes pendant presque trois jours, avant d’être remis en liberté sans inculpation.

Avec l’arrivée de la pandémie, on a vu se matérialiser ce que les précédentes mesures annonçaient. On a assisté à un déploiement des forces de sécurité, militaires et policières, et à une multiplication des signalements de recours excessif à la force et de détention arbitraire.

Au début de la pandémie, le président a demandé publiquement aux forces de sécurité d’« être plus dures » avec les personnes qui ne respectaient pas la quarantaine, et il a signalé que cela lui était égal d’apprendre que les autorités avaient « tordu des poignets » et saisi des véhicules. De la même façon, le ministre de la Justice et de la Sécurité publique a fait savoir en avril que les personnes qui ne respecteraient pas la mesure de confinement national seraient envoyées dans des centres de détention, « loin de leur famille », et que « dans ces centres de quarantaine elles [risquaient] aussi de contracter le virus ». Cela montre que ces mesures ont été pensées et appliquées en tant que formes de sanction, ce qui est à mille lieues de l’objectif de protéger les personnes contre le virus.

Compte tenu de ce scénario inquiétant, aujourd’hui, lors d’une audience accordée par la CIDH à Amnesty International et à neuf autres organisations nationales et internationales, le gouvernement va avoir la possibilité de répondre aux motifs de préoccupation relatifs à la démarche répressive qu’il a adoptée et aux mesures punitives qui prévalent dans les politiques publiques. Nous espérons que pendant et après cette audience, le gouvernement écoutera attentivement les organisations et qu’il remédiera à leurs inquiétudes et réorientera ses choix pour transformer sa politique de sécurité en une réponse exhaustive respectant son engagement de protéger les droits de toutes les personnes au Salvador.

Astrid Valencia est chercheuse sur l’Amérique centrale et Diana Sánchez est chargée de campagne pour l’Amérique centrale/le Mexique à Amnesty International