Kenya. Les expulsions de Sengwers de la forêt d’Embobut sont irrégulières et illégales

Le peuple autochtone sengwer de la forêt d’Embobut, au Kenya, est contraint à partir et dépossédé de ses terres ancestrales par l’État kenyan d’une manière clairement irrégulière, illégale et violente, a déclaré Amnesty International dans un nouveau rapport publié le 15 mai 2018.

Ce document (en anglais), intitulé Families Torn Apart: Forced Evictions of Indigenous People in Embobut Forest, Kenya, fait le point sur l’application de la décision prise en 2013 par le gouvernement de relocaliser et de réinstaller tous les habitants de la forêt d’Embobut afin de limiter la déforestation.

Les Sengwers n’ont jamais été véritablement consultés et leur consentement libre et éclairé n’a pas été recueilli avant leur expulsion. Cela constitue une violation flagrante du droit kenyan et du droit international.
Irungu Houghton, directeur exécutif d’Amnesty International Kenya

« Les Sengwers n’ont jamais été véritablement consultés et leur consentement libre et éclairé n’a pas été recueilli avant leur expulsion. Cela constitue une violation flagrante du droit kenyan et du droit international », a déclaré Irungu Houghton, directeur exécutif d’Amnesty International Kenya.

Le rapport révèle que la force, parfois meurtrière, a été utilisée de façon systématique contre les Sengwers et met en lumière les importantes irrégularités qui ont entaché le processus décisionnel sous-tendant les expulsions forcées.

En avril, une équipe spéciale gouvernementale sur la conservation des forêts par l’expulsion des populations forestières a conclu que le Service kenyan des forêts (KFS) avait conspiré en vue de l’exploitation illégale à grande échelle et de la destruction de la forêt d’Embobut, dont les Sengwers sont accusés et pour lesquelles ils sont persécutés. Malgré cela, elle a recommandé la poursuite de l’expulsion aveugle des habitants de forêts en danger, y compris les Sengwers d’Embobut.

De nombreuses familles se retrouvent séparées, l’un des parents restant dans la forêt pour protéger le patrimoine ancestral tandis que l’autre vit ailleurs avec les enfants, souvent dans des conditions déplorables, pour des raisons de sécurité.

En réalité, les recherches menées dans le domaine de la conservation établissent que la sécurisation des droits fonciers des habitants des forêts peut permettre d’étendre le couvert forestier, d’accroître la diversité des espèces et de réduire la déforestation et la dégradation, en particulier lorsqu’il s’agit de populations forestières « traditionnelles » ou qui ont un lien de longue date avec les ressources naturelles dont elles tirent certains de leurs moyens d’existence, à l’instar des Sengwers.

En outre, Amnesty International a constaté que les Sengwers qui vivent encore dans la forêt sont contraints à occuper des logements précaires car les leurs sont constamment incendiés.

De nombreuses familles se retrouvent séparées, l’un des parents restant dans la forêt pour protéger le patrimoine ancestral tandis que l’autre vit ailleurs avec les enfants, souvent dans des conditions déplorables, pour des raisons de sécurité. Nous nous sommes entretenus avec plus de 50 femmes sengwers qui nous ont indiqué que leur mari les avait tout simplement quittées car il avait honte de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille à la suite de l’expulsion.

Nous nous sommes entretenus avec plus de 50 femmes sengwers qui nous ont indiqué que leur mari les avait tout simplement quittées car il avait honte de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille à la suite de l’expulsion.

« Il y a urgence car des personnes risquent toujours d’être expulsées de force de leur logement. Il faut que l’État cesse immédiatement les expulsions et que les personnes expulsées soient autorisées à rentrer chez elles afin d’y vivre dans la dignité et en toute sécurité et de participer au reboisement », a déclaré Irungu Houghton.

Par ailleurs, Amnesty International appelle l’Union européenne (UE) et les autres donateurs, qui sont très investis dans la conservation et les questions liées au changement climatique, à s’assurer que les projets qu’ils financent ne contribuent pas à des violations des droits humains et que le consentement libre et éclairé des populations autochtones concernées est recueilli au préalable. Il convient de vérifier que les projets en cours ne donnent pas lieu à de telles atteintes.

Le 17 janvier 2018, l’UE a suspendu le financement du Programme kenyan de protection des châteaux d’eau, d’adaptation au changement climatique et d’atténuation de ses effets après que la force meurtrière a été utilisée lors des dernières expulsions forcées dans la forêt d’Embobut, où elle a entraîné la mort d’un homme sengwer.

Le développement est vital pour le Kenya mais ne doit pas se faire aux dépens de la population.
Irungu Houghton

« Le développement est vital pour le Kenya mais ne doit pas se faire aux dépens de la population. Tous les donateurs qui financent des projets dans la forêt d’Embobut, y compris l’UE, doivent veiller à ce que les projets ayant trait à la conservation et au changement climatique ne donnent lieu ni ne contribuent à des violations des droits humains », a déclaré Irungu Houghton.

Complément d’information

Les Sengwers sont un peuple autochtone attaché culturellement et spirituellement à la forêt d’Embobut. Leurs droits fonciers sont protégés par la Constitution kenyane, qui définit « les terres ancestrales et les terres occupées traditionnellement par des populations de chasseurs-cueilleurs » comme des terres communautaires. Ces droits sont également consacrés par le droit international relatif aux droits humains.

La forêt d’Embobut se situe dans le comté d’Elgeyo Marakwet, dans le nord de la vallée du Rift, et couvre quelque 22 000 hectares. Elle a été inscrite sur la liste des forêts publiques protégées en 1954 et appartient à la zone des monts Cherangany, un bassin hydrographique qui alimente de vastes régions du Kenya.

Depuis 2009, les opérations visant à expulser les Sengwers de la forêt d’Embobut exposent ces personnes à des violences de la part du KFS. En janvier 2014, malgré une injonction interdisant toute expulsion, des gardes forestiers et des policiers ont incendié non moins de 1 500 logements dans la forêt. Le 16 janvier 2018, un homme a été tué par balle et un autre a été grièvement blessé lors d’une expulsion forcée réalisée par des gardes armés du KFS. Depuis le 29 décembre 2017, plus de 300 logements ont été réduits en cendres.