Militantisme et COVID-19

Par Daniel Valls, Amnesty International

Nous traversons une période vraiment particulière. La pandémie de COVID-19 met en lumière les énormes contradictions et les inégalités criantes de nos sociétés. Certain·e·s d’entre nous, bien que dans une situation privilégiée, ont l’impression que leur vie est en suspens et que le monde tel que nous le connaissions n’existe plus. Nous ignorons à quoi ressemblera la « nouvelle normalité ». Nous traversons une période d’inquiétude, mais aussi d’espoir.

Depuis le début de la pandémie, des voisins se sourient, des familles et des amis communiquent plus souvent, la collectivité soutient les personnes les plus durement touchées, des supermarchés accordent la priorité aux clients les plus fragiles, des enfants installent des ours en peluche et accrochent des arcs-en-ciel à leur fenêtre, des particuliers et des entreprises fabriquent des masques et d’autres équipements de protection, des bénévoles aident les banques alimentaires. C’est à cela que l’avenir pourrait ressembler : davantage d’entraide et d’attention aux autres, davantage de solidarité.

Pendant le confinement, la distanciation sociale – en réalité, il s’agit plutôt de distanciation physique – semble avoir renforcé le besoin de contacts sociaux et resserré les liens entre des personnes et des groupes, qui ont trouvé de nouveaux modes de rassemblement : des millions de gens applaudissant à l’unisson en hommage aux professionnel·le·s de la santé et aux travailleurs et travailleuses essentiels ; des musiciens jouant ensemble en ligne ou composant des morceaux qui célèbrent l’humanité et la résilience ; des théâtres et d’autres lieux de culture s’ouvrant à un plus large public grâce à Internet ; des milliers de mèmes humoristiques et sarcastiques comme moyen de résistance et de survie en cette période délicate.

La pandémie de COVID-19 et les mesures prises pour y faire face frappent de nombreuses manières et à bien des niveaux. Comme toujours, les personnes les plus touchées sont les plus fragiles d’entre nous. L’impact disproportionné de la crise sur certaines sphères de la société, en particulier sur les personnes qui vivent déjà à la marge, appelle à repenser nos systèmes de façon à ne laisser personne de côté.

Des mouvements, des organisations et des militant·e·s se rassemblent pour se soutenir et inciter au changement de manière inédite et créative, en commençant par prendre soin de soi et des autres membres de la collectivité (consultez ce fanzine conçu par et pour des jeunes militant·e·s). Les initiatives de collaboration et de partage dans le contexte de la lutte contre le COVID-19 se multiplient au sein de la communauté militante dans son ensemble, qui mobilise un soutien et des ressources croissants, grâce à des webinaires, des conférences, des outils de formation et des documents participatifs accessibles en ligne.

Le militantisme évolue à mesure que les mouvements et les organisations apprennent à adapter leurs outils et leurs systèmes pour renforcer leur pouvoir, et qu’ils organisent et mobilisent des personnes pour qu’elles passent à l’action, tout en appliquant les règles de distanciation physique. Des recherches participatives ont permis de recenser plus de 140 méthodes d’action non violente pendant la pandémie, ce qui montre que le pouvoir du peuple se développe sur le terreau de cette crise sans précédent.

Dans plusieurs villes de Pologne, des militant·e·s des droits des femmes ont défilé avec des banderoles, à pied, à vélo ou en voiture, et ont manifesté dans des files d’attente devant des supermarchés, en respectant les distances de sécurité, pour défendre les droits sexuels et reproductifs. Et ils ont obtenu gain de cause : l’examen des projets de loi rétrogrades qui étaient proposés a été gelé au Parlement. Des militant·e·s de toute l’Europe les ont soutenus en manifestant à domicile (#ProtestAtHome).

Le mouvement des jeunes en faveur du climat mène désormais ses activités en ligne. Chaque vendredi, des personnes prennent leurs affiches en photo chez elles et publient les images, accompagnées du mot-dièse #DigitalStrike. Cette année, le Jour de la Terre a été célébré par un « défilé numérique » de 72 heures, diffusé en direct sur Internet, au cours duquel ont eu lieu des discours, des performances musicales et des manifestations, et le mouvement Fridays For Future a organisé une grève numérique diffusée en direct sur Internet, qui a récolté plus de 230 000 vues.

Certains mouvements et organisations lancent des rassemblements massifs par téléphone, par courriel ou sur Twitter. Les participants – militant·e·s ou sympathisant·e·s – mènent une action directe et coordonnée en ligne dont l’objectif est de faire pression sur une cible à un moment clé, par exemple lors du discours d’un décideur à une conférence. Parmi les autres initiatives, citons les grèves des loyers, la publication d’avis négatifs sur Internet, les manifestations en voiture et les chaînes de solidarité.

La situation actuelle va s’inscrire dans la durée. C’est pourquoi il s’agit d’une période cruciale pour renforcer et diversifier les mouvements de façon à prendre en compte et à surmonter le creusement de la fracture numérique et des autres inégalités. Nous devons recruter de nouveaux militant·e·s et sympathisant·e·s en facilitant les inscriptions et en faisant des demandes modestes, ainsi qu’en proposant aux personnes intéressées d’inviter leurs ami·e·s. Nous devons continuer à développer nos communautés de sympathisant·e·s et de bénévoles et à les faire participer, grâce à des réunions virtuelles, des appels téléphoniques et des webinaires. Nous devons être à l’écoute de leurs besoins et de leurs idées quant à la manière dont nous devons nous organiser pour les soutenir, pour renforcer leurs compétences et pour reconnaître leur rôle et leurs contributions. Nous devons collaborer et former des alliances au sein du secteur.

De nombreuses personnes se mobilisent pour participer à ce changement, pour trouver d’autres solutions. Elles proposent leur aide, adhèrent à des mouvements et des organisations ou les soutiennent. Certaines renforcent leurs compétences en matière d’organisation et de direction afin d’être en mesure d’exploiter le pouvoir et la créativité collectifs.

Tout en suivant sans relâche l’action, ou l’inaction, des États, des institutions, des entreprises et d’autres acteurs, les mouvements, les organisations et les militant·e·s redéfinissent leur travail et revoient leurs priorités afin de répondre aux besoins actuels et de définir la « nouvelle normalité » en prévision de l’après-COVID-19.

Cette crise offre une occasion idéale d’opérer un changement systémique, en commençant par reconnaître et éliminer les causes profondes des inégalités. Depuis le début de la pandémie, des dizaines de manifestes, de déclarations et d’engagements appelant à changer de cap ont rallié des mouvements, des organisations et des milliers de personnes à leur cause, qui consiste à bâtir un monde plus durable et plus équitable.

Il est plus que jamais temps de renforcer les droits humains, de « renégocier notre contrat social » et de faire des choix différents pour l’avenir – un avenir qui accorde la priorité aux personnes et à l’environnement, sans laisser quiconque de côté.