«Ton frère a été tué», a dit le soldat birman. «Tu peux sortir de ta planque et venir le récupérer.»

Par Tirana Hassan, Amnesty International crisis response director

Cox’s Bazar, Bangladesh – À l’approche du village de pêcheurs de Shamlapur, près de la longue plage de sable de Cox's Bazar, on sent qu’il se passe quelque chose de grave. Des dizaines de milliers de personnes exténuées descendent des embarcations de fortune sur lesquelles elles ont traversé le fleuve Naf, après un difficile périple depuis le Myanmar. Affaiblies et traumatisées, elles cherchent à s’abriter partout où elles le peuvent – dans une école où je me suis rendue, des centaines de personnes, dont une moitié d’enfants environ, étaient rassemblées en silence. Il n'y avait pas un cri, pas un rire ; même les bébés, apathiques, se taisaient.

En un peu plus de 15 jours, quelque 370 000 Rohingyas, dont 80% de femmes et d’enfants, ont entrepris un voyage périlleux depuis l'État d’Arakan, au Myanmar, jusqu’au Bangladesh. Ils ont abandonné leurs maisons dans la panique, fuyant la campagne punitive menée par l’armée, en représailles à une série d'attaques de rebelles rohingyas qui ont fait 12 morts. La riposte de l'armée birmane n’est ni proportionnée, ni conforme au droit. Ces violences sont les pires qu'Amnesty International et d'autres groupes de défense des droits humains aient documentées, ces cinq dernières années, dans cette région marquée par des troubles.

Les autorités birmanes n’ont pas tari d’efforts pour qu’aucune information indépendante ne circule sur cette crise. Mais les images satellites révèlent des incendies qui ont consumé des centaines d’habitations. Selon des renseignements dignes de foi, les groupes armés rohingyas ont allumé certains des feux, mais l’immense majorité des maisons ont été prises pour cible et incendiées par l’armée birmane. Mobilisant des milices locales, les militaires ont encerclé des villages entiers. Selon le témoignage de survivants des attaques, les soldats, en approchant, ont tiré en l'air pour annoncer leur arrivée. Brandissant des bâtons en bois, des barres métalliques et de grands couteaux, les miliciens ont assiégé les villages. Lorsque les habitants ont tenté de fuir, les militaires leur ont tiré dessus.

Ce qui se passe dans l'État d’Arakan n’a rien d’une opération de contre-insurrection en bonne et due forme. Ce à quoi nous assistons relève de l’épuration ethnique, les Rohingyas étant pris pour cible en raison de leur appartenance ethnique et de leur religion. Sur le plan juridique, il s’agit de crimes contre l'humanité, avec notamment le déplacement forcé, par la violence, d'un quart de la population rohingya du Myanmar.

La situation désespérée des Rohingyas est la conséquence d’un système discriminatoire qui leur dénie reconnaissance et dignité.
Tirana Hassan

Sur les 15 cas de blessures par balle et de décès sur lesquels j’ai recueilli des témoignages pendant une journée et demie à mon arrivée, toutes les victimes, sauf une, avaient été touchées au niveau de la partie supérieure du corps, du torse et des bras, et avaient été grièvement ou mortellement blessées. Lorsque d'autres villageois se sont précipités pour aider les blessés, ils ont également été pris pour cible.

Quand je me suis assise pour parler à Karam, un jeune homme de Maungdaw, il a grimacé de douleur lorsqu'il a essayé de s'installer sur une chaise. Ses blessures étaient encore fraîches. Il a soulevé son longyi, un costume traditionnel porté par les hommes au Myanmar, pour révéler des hématomes parfaitement symétriques sur ses jambes.  Karam a été battu pour avoir essayé de sauver son frère de 17 ans, atteint au dos par les balles des forces de sécurité alors qu'il tentait de s’enfuir.

Les coups de barre métallique et de bâton en bois assénés à Karam étaient si forts qu'ils lui ont laissé de profondes marques sur les jambes. Il avait du mal à respirer, à cause de ses côtes fêlées. Emmenant son frère avec lui, Karam a réussi à échapper à la foule qui les poursuivait. Un groupe d'autres hommes rohingyas a tenté de leur venir en aide, espérant que des soins médicaux seraient disponibles du côté bangladais. Le frère de Karam n’est jamais arrivé ; il est mort alors qu'ils traversaient une rivière voisine.

De tels témoignages sont malheureusement monnaie courante au Bangladesh. Depuis 1978, des Rohingyas, par vagues successives, ont fui leurs maisons attaquées par l'armée pour tenter désespérément de se réfugier ailleurs, à la recherche d’une sécurité et d’une dignité perdues. Les camps gérés par l'agence des réfugiés des Nations unies sont saturés depuis longtemps. Même les abris de fortune où d'autres ont cherché à se réfugier pour dormir sont au maximum de leurs capacités. Pour les nouveaux arrivants, il n’est pas évident de savoir où aller. Leurs récits terrifiants concordent avec les informations documentées par Amnesty International en décembre dernier, lorsque l’organisation a estimé que les attaques systématiques contre les Rohingyas constituaient des crimes contre l'humanité.

Mohammed essayait de fuir quand on lui a tiré dans la jambe © Amnesty International

Cette crise n'est pas nouvelle. Elle couve depuis des décennies. La situation désespérée des Rohingyas est la conséquence d’un système discriminatoire qui leur dénie reconnaissance et dignité. La Loi de 1982 sur la citoyenneté les a privés des droits que quiconque devrait pouvoir tenir pour acquis. Les Rohingyas et d'autres minorités ethniques du Myanmar ont été systématiquement marginalisés. Au Myanmar, la société est divisée depuis longtemps. Les violences auxquelles nous assistons actuellement sont la conséquence de cette fracture.

Aung San Suu Kyi est au gouvernement, mais elle ne maîtrise pas la situation. Elle a dit qu’il fallait du temps et a appelé à la patience, travaillant dans l'ombre d'une armée toute-puissante qui contrôle toujours des ministères importants, un quart du Parlement et la sécurité intérieure. Or, pour les Rohingyas, il n’y a plus de temps à perdre. Aung San Suu Kyi a clairement une responsabilité morale à laquelle elle a renoncé depuis longtemps. Au lieu de prendre la parole pour dénoncer les souffrances des Rohingyas, ou même de garder le silence, elle a choisi d’utiliser une voix qui faisait jadis autorité pour couvrir les violences commises. Elle a dénigré les travailleurs humanitaires, les accusant d'aider les « terroristes », tout en niant les violations des droits humains qui se déroulent actuellement.

La responsabilité de cette crise incombe au premier chef à l'armée birmane, qui a élaboré et appliqué une politique punitive à l’égard de l'ensemble de la population rohingya. L’armée doit être soumise à l’obligation de rendre des comptes pour les crimes qu'elle a commis. À moins que la communauté internationale n’intervienne résolument pour faire cesser son comportement, rien n'empêchera que des centaines d'autres habitations soient réduites en cendres, ce qui obligera davantage encore de Rohingyas à fuir.

L'un d'eux, Mohammed, m'a montré sa blessure par balle à la jambe gauche. Il tentait de s'échapper quand il a été touché. Caché derrière des arbres, il a vu des soldats attacher les mains de son frère dans son dos avec de la ficelle. Plus tard, Mohammed a appelé son frère sur son téléphone pour savoir s'il allait bien. C’est un soldat qui a décroché, et lui a dit : « Ton frère a été tué. Tu peux sortir de ta planque et venir le récupérer. » Si la communauté internationale n'agit pas maintenant, tout ce qu’il restera aux Rohingyas au Myanmar, ce seront des cadavres et les ruines de leurs maisons.

 

Cet article a initialement été publié dans le Washington Post.