« Les femmes doivent prendre les devants dans la lutte contre les MGF » : rencontre avec Tala, survivante et militante gambienne

Tala Camara, trente ans, a grandi en zone rurale, dans la région de l’Upper River, en Gambie. Entrepreneure et consultante, elle est aussi bénévole au sein de plusieurs organisations. Elle-même survivante, elle mène des actions de sensibilisation sur les méfaits des mutilations génitales féminines (MGF) à travers des réunions communautaires et des activités de mentorat auprès des enfants.

Selon l’enquête démographique et sanitaire de 2020, 73 % des femmes gambiennes de 15 à 49 ans et 63 % des filles de 10 à 14 ans ont subi des mutilations génitales féminines. Les MGF peuvent entraîner de nombreuses complications de santé, notamment des douleurs chroniques, infections, accouchements difficiles, problèmes de santé mentale et même la mort.

La loi de 2015 sur les femmes (amendement) prévoit des sanctions pour la pratique, le soutien et l’encouragement des MGF. Une proposition de loi présentée au Parlement visant à lever leur interdiction a été rejetée en juillet 2024. En avril 2025, un député et des organisations religieuses ont saisi la Cour suprême pour demander l’abrogation de la loi adoptée en 2015. La Cour suprême a commencé à examiner ce recours le 18 décembre 2025.

« Ce qu’on m’a fait subir est encore frais dans ma mémoire. Je n’avais que sept ans mais c’est toujours gravé dans mon esprit. Pendant les vacances, on m’a emmenée au village avec mes cousines. Nous avons été excisées par une femme qui vivait dans notre communauté à l’époque.

Si je n’avais pas été excisée, j’aurais été beaucoup plus heureuse. Ça m’a empêchée de faire tant de choses, notamment de me marier et d’avoir des enfants. Chaque fois que j’entends parler des MGF, ça réveille quelque chose en moi. Parfois, j’arrive à en parler sur mes réseaux sociaux, mais d’autres fois, je ne dis rien car je ne sais pas comment gérer tout ça dans ma tête. Je ne suis pas encore totalement guérie. C’est difficile d’être une survivante, qu’on en parle ou non.

Je milite depuis plus de 15 ans maintenant. C’est parce que j’ai tenu bon que ma petite sœur n’a pas été excisée. Je me sens responsable, d’elle et des autres enfants. La plupart de ceux que j’ai accompagnés à travers le mentorat sont adultes aujourd’hui. Je leur dis toujours qu’ils doivent protéger les plus petites comme elles-mêmes ont été protégées.

En attendant la décision de la Cour suprême, les MGF continuent

La Gambie a signé de nombreux traités. Les organisations de défense des droits humains surveillent la situation de près. Tous les regards sont actuellement tournés vers la Gambie. Les MGF resteront interdites, je ne suis pas inquiète. Mais pendant ce temps, alors que nous attendons tous la décision de la Cour suprême, de grandes souffrances continuent d’être infligées. De nombreuses filles continuent d’être excisées.

Anti Female Genital Mutilation protesters outside the National Assembly in Banjul, Gambia, on 18 March 2024
Des manifestant.e.s anti MGF devant l’assemblée nationale à Banjul, en Gambie, le 18 mars 2024. ©Muhamadou Bittaye/AFP via Getty Images

Qu’on mette en prison les auteurs de ces actes a entraîné une forte résistance. En 2023, trois femmes ont été condamnées à une peine de prison et à une amende. Un chef religieux est alors intervenu pour payer l’amende, en défendant la pratique des MGF au nom de l’islam.

Certains chefs religieux nous considèrent, nous les militant·e·s, comme des non-croyant·e·s, mais au bout du compte, nous sommes tou·te·s des musulman·e·s. Si l’islam affirme que pour un couple marié, les relations sexuelles sont un acte d’adoration et certains disent que ce même islam ordonne de couper le clitoris des femmes, un organe qui l’aide quand elle a des rapports intimes, il y a une contradiction. C’est le point que je soulève toujours.

Ce que je retiens de toute cette affaire, c’est que nous, les militant·e·s, les ONG, les organisations communautaires et même le gouvernement, nous avons commis une erreur dans la façon de mener nos activités. Pendant 30 ans, nous nous sommes concentrés sur les écoles classiques et nous avons oublié les « madrasas » [établissements d’enseignement islamiques]. Nous avons aussi oublié les « majlis » [lieux de rencontre culturels et sociaux]. Ça s’est retourné contre nous. Certains utilisent l’islam comme ça les arrange. Ils disent que les MGF sont une bonne pratique, qu’elles relèvent de l’islam. Nous devons tout recommencer.

Ce pays est entre les mains des hommes depuis tellement longtemps. Rien ne change.

Tala Camara

L’éducation est la clé

Avec mon travail dans les communautés, j’ai réalisé qu’on ne peut pas forcer les gens à comprendre. Les femmes qui pratiquent les MGF ne le font pas pour causer du tort ou infliger de la douleur. Elles le font parce qu’elles sont convaincues que cela va permettre de protéger les filles jusqu’à leur mariage, pour que leur mari les trouve encore vierges. Avant, les filles qui n’étaient pas excisées étaient pointées du doigt, on les traitait de tous les noms. Je ne blâme pas ces femmes. C’est l’éducation qui fait défaut.

Quant aux femmes qui ont survécu aux MGF et qui envoient leurs filles se faire exciser, elles n’ont pas accès à l’information. La plupart n’ont pas suivi de scolarité classique. Elles ont des complications dues aux MGF qu’elles ont subies mais elles n’en connaissent pas la cause. Dans nos communautés, on ne parle pas de sexualité. Nous devons mettre les discussions à leur niveau, pour qu’elles puissent comprendre à travers leurs propres expériences.

Les femmes doivent prendre les devants

Beaucoup de militant·e·s sont épuisés, surtout ceux qui sont en première ligne. C’est difficile de parler de la même chose encore et encore quand les gens refusent de vous écouter.

Je me souviens avoir rencontré un des députés chargés d’examiner la loi quand elle a été contestée en 2024. Je me suis rendu compte qu’il ne connaissait rien du tout des MGF. Quand je lui ai montré des photos sur mon téléphone, des photos d’une femme excisée et d’une femme qui ne l’a pas été, il a été surpris. Ce sont ces personnes-là qui sont en position de décider de notre santé et de notre bien-être. Nos autorités devraient faire mieux.

Ce pays est entre les mains des hommes depuis tellement longtemps. Rien ne change. Chaque jour, des filles sont excisées, chaque jour, des filles meurent. Nous sommes frustrées. Nous avons peur. Nous ne nous sentons pas en sécurité. C’est trop ! Les postes liés aux problèmes des femmes devraient être occupés par des femmes avec de l’expérience et de l’empathie. Ce sont les femmes qui doivent prendre les devants dans la lutte contre les MGF car ce sont elles les survivantes. »

Les violences basées sur le genre nous concernent tou·te·s, mais ensemble, nous pouvons créer un monde plus sûr pour chacun·e 

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