Libye. Plus d’un mois après la disparition d’une femme politique, les craintes s’amplifient

Les craintes vont croissant concernant la sécurité de Siham Sergiwa, une députée libyenne, qui critiquait ouvertement l’offensive actuelle sur Tripoli et qui a été enlevée par des hommes armés lors d’une descente de nuit contre sa maison à Benghazi en juillet 2019, a déclaré Amnesty International.

Des dizaines d’hommes armés portant des masques et en tenue militaire ont pris d’assaut le domicile de Siham Sergiwa et se sont emparés d’elle le 17 juillet à l’aube. Son mari, Ali, a reçu une balle dans la jambe et son fils de 16 ans, Fadi, a été battu violemment au cours de l’attaque.

« L’effroyable enlèvement de Siham Sergiwa illustre les graves dangers auxquels sont confrontées les femmes actives dans la sphère publique en Libye qui osent critiquer les milices. Siham Sergiwa semble avoir été attaquée en représailles pour avoir exprimé pacifiquement ses opinions et avoir critiqué l’offensive de l’Armée nationale libyenne contre Tripoli. Un mois après son enlèvement, les craintes concernant sa sécurité ne font qu’augmenter », a déclaré Magdalena Mughrabi, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.

L’effroyable enlèvement de Siham Sergiwa illustre les graves dangers auxquels sont confrontées les femmes actives dans la sphère publique en Libye qui osent critiquer les milices.
Magdalena Mughrabi, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International

Bien que l’identité des auteurs de ces actes n’ait pas encore été établie, les déclarations de témoins indiquent que les assaillants étaient affiliés à l’Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée, commandée par le général Khalifa Haftar. Plus tôt ce jour-là, Siham Sergiwa avait donné une interview télévisée au cours de laquelle elle avait critiqué l’offensive de l’ANL visant à capturer Tripoli.

« L’Armée nationale libyenne, qui contrôle Benghazi, doit veiller à la libération immédiate et inconditionnelle de Siham Sergiwa, et s’abstenir de mener de nouvelles attaques contre des civils. Personne ne devrait être pris pour cible en raison de ses opinions ou affiliations politiques. En attendant sa libération, l’ANL doit révéler ce qui lui est arrivé et le lieu où elle se trouve et veiller à ce qu’elle soit protégée de la torture et des autres formes de mauvais traitements », a déclaré Magdalena Mughrabi.

Un membre de sa famille a raconté à Amnesty International comment, cette nuit-là, les lumières de tout le quartier ont été coupées peu de temps avant que des cris ne commencent à retentir.

« Ils sont entrés dans la maison et nous ont dit de nous allonger. Ils ont tiré une balle dans la jambe de mon père et l’ont battu. J’ai essayé de les arrêter et ils m’ont frappé également », a déclaré le membre de sa famille.

Un autre témoin a déclaré que les assaillants parlaient avec un accent de Benghazi et qu’ils étaient arrivés dans des véhicules sur lesquels il était écrit « police militaire ».

Après l’attaque, le message : « l’armée est une ligne rouge » et « vengeurs du sang » (Awliya al-Dam) a été peint sur un mur de la maison. Le graffiti a conduit un témoin à penser que Siham Sergiwa avait été enlevée par Awliya al-Dam, une brigade armée affiliée à l’ANL composée de proches de victimes d’attaques mortelles ayant eu lieu à Benghazi depuis 2011.

Les graffitis laissés sur le domicile de Siham Sergiwa par les hommes armés qui l'ont enlevée en juillet 2019 ©Privé

Le mari et le fils de Siham ont été emmenés au centre médical de Benghazi pour recevoir des soins pour leurs blessures. Son mari est toujours à l’hôpital et, d’après la famille, il ne peut pas recevoir de visites.

Quelques heures avant son enlèvement, Siham Sergiwa avait été interviewée par Hadath TV. Au cours de cet entretien, elle avait critiqué la campagne militaire du commandant de l’ANL visant à prendre Tripoli.

Son enlèvement s’inscrit dans une série d’attaques contre des Libyennes, qui ont été visées par des assassinats et des tentatives d’assassinats, des enlèvements, des violences physiques ou sexuelles ainsi que des menaces de mort, du harcèlement, des campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux et d’autres formes d’intimidations depuis 2014.

Au moins trois militantes et femmes politiques ont été assassinées depuis 2014 en lien avec leur travail : la députée Fariha al Barkawi, l’éminente défenseure des droits humains Salwa Bugaighis et la militante locale Entisar El Hassari. Les femmes qui n’adhèrent pas aux normes sociales ou qui contestent les stéréotypes de genre sont tout particulièrement la cible de ce type de crimes.

Une journaliste et porte-parole du gouvernement dont le cas avait fait l’objet d’une enquête par Amnesty International a été enlevée deux fois par des milices à Tripoli et a été confrontée à des attaques physiques et à des intimidations incessantes entre 2012 et 2017 pour avoir écrit des articles d’investigation sur la corruption et sur les atteintes aux droits humains.

« L’enlèvement de Siham Sergiwa montre quelles sont les conséquences tragiques de l’incapacité des autorités libyennes à protéger les militants et les voix critiques contre les attaques de représailles. De nos jours, les femmes ayant une fonction publique qui osent dénoncer le non-respect de la loi et les milices peuvent être réduites au silence par quelque moyen que ce soit », a déclaré Magdalena Mughrabi.

La Mission d'appui des Nations Unies en Libye (MANUL) a également recueilli des informations sur les menaces incessantes, le harcèlement et les dangers auxquels sont confrontées les femmes ayant une fonction publique en Libye.