Iran. De hauts responsables du gouvernement ont déformé la vérité sur le massacre des prisons de 1988

Après avoir publié un rapport accablant sur la campagne de désinformation menée pendant 30 ans par les autorités iraniennes sur le massacre de prisonniers de 1988, Amnesty International a diffusé le 11 décembre une interview vidéo datant de décembre 1988, dans laquelle on peut voir le Premier ministre iranien de l’époque, Mir Hossein Moussavi, nier ces crimes contre l’humanité et déformer la vérité.

La vidéo est diffusée en réponse à un débat public initié depuis la publication du rapport sur la question de savoir si Mir Hossein Moussavi et son gouvernement étaient au courant des massacres lorsqu’ils ont eu lieu entre fin juillet et début septembre 1988 et sur son rôle dans la campagne menée par les autorités pour étouffer la vérité.

Dans l’interview, diffusée pour la première fois le 13 décembre 1988 par l’ORF, service public autrichien de radio et de télévision, Mir Hossein Moussavi est questionné au sujet des exécutions. Il répond : « Nous les avons réprimés », sans expliquer ce qu’il entend par là et évitant toute référence explicite aux massacres. En revanche, il met l’accent sur l’incursion armée effectuée en juillet 1988 par l’Organisation des moudjahidin du peuple d’Iran (OMPI), un groupe d’opposition alors basé en Irak, dans le but manifeste de justifier les exécutions comme étant la réponse légitime à une attaque armée.

« L’interview de Mir Hossein Moussavi à l’ORF montre que fin 1988, il a propagé sans vergogne le même discours mensonger, repris par d’autres autorités iraniennes pendant des décennies, afin de dissimuler la vérité, à savoir qu’au moins 5 000 dissidents politiques ont " disparu " et ont été exécutés de manière extrajudiciaire dans le cadre d’une opération systématique visant à éliminer l’opposition », a déclaré Philip Luther, directeur des recherches et des actions de plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.

Depuis des années, les responsables iraniens à tous les échelons s’efforcent de détourner l’attention du massacre de prisonniers en pointant du doigt l’incursion armée menée en juillet 1988 par l’Organisation des moudjahidin du peuple d’Iran (OMPI) et en justifiant leurs actes comme une nécessaire répression contre les personnes impliquées.

Les autorités refusant de révéler ce qu’il est advenu des prisonniers tués, tous les hauts fonctionnaires actuels et de l’époque ayant contribué au climat de secret et aux dénégations qui ont favorisé la perpétuation des disparitions forcées de milliers de victimes doivent aussi rendre des comptes.
Philip Luther, directeur des recherches et des actions de plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International

Au titre du droit international, les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires massives constituent des crimes contre l’humanité que rien ne saurait justifier. Par ailleurs, les autorités n’ont jamais fourni aucune explication sur la manière dont des milliers de prisonniers détenus dans des établissements de haute sécurité en Iran auraient pu communiquer avec des membres de l’OMPI en dehors du pays ou participer à l’incursion armée. Les témoignages de prisonniers qui ont survécu confirment que les détenus interrogés entre juillet et septembre 1988 n’ont pas été questionnés sur des accusations de complicité secrète avec l’OMPI. En outre, les exécutions collectives n’ont pas seulement ciblé des prisonniers entretenant des liens avec l’OMPI ; des centaines de membres de mouvements d’opposition gauchistes ou kurdes comptaient aussi parmi les victimes.

La contribution du gouvernement de Mir Hossein Moussavi au climat de secret entourant les exécutions ne se résume pas à cette seule interview. Depuis septembre 1988, lorsque les informations relatant ces massacres ont attiré l’attention de la communauté internationale, des ministres et des diplomates de haut rang de son gouvernement ont activement cherché à nier les faits dans les interviews accordées aux médias et les échanges avec l’ONU afin d’éviter que les responsables n’aient à rendre des comptes.

Parmi les personnalités impliquées figuraient le ministre de l’Intérieur de l’époque, Abdollah Noori, le ministre des Affaires étrangères de l’époque Ali Akbar Velayti, les vice-ministres des Affaires étrangères en 1989 et 1990, Mohammad Hossein Lavasani et Manouchehr Mottaki, ainsi que Sirous Nasseri, alors représentant permanent de l’Iran auprès de l’ONU à Genève, Mohammad Jafar Mahallati, alors représentant permanent de l’Iran auprès de l’ONU à New York, Mehdi Akhoundzadeh Basti, chargé d’affaires iranien à Londres, et Mohammad Ali Mousavi, chargé d’affaires iranien à Ottawa, au Canada.

Dans son rapport, Amnesty International révèle que ces hauts représentants ont catégoriquement nié les massacres, qualifiant le rapport de « pure propagande », ou affirmé que les homicides avaient eu lieu dans le cadre d’affrontements. Ils ont déclaré à l’ONU que parmi les victimes recensées, certaines n’existaient pas ou se trouvaient à l’étranger, d’autres étudiaient à l’université, étaient détenues en tant que prisonniers de guerre ou étaient mortes de « causes naturelles ».

« Les responsables directs des massacres dans les prisons ne sont pas les seuls à devoir être soumis à des enquêtes pénales. Les autorités refusant de révéler ce qu’il est advenu des prisonniers tués, tous les hauts fonctionnaires actuels et de l’époque ayant contribué au climat de secret et aux dénégations qui ont favorisé la perpétuation des disparitions forcées de milliers de victimes doivent aussi rendre des comptes », a déclaré Philip Luther.

Dans son rapport, Amnesty International nomme de hauts représentants du pouvoir impliqués dans les massacres, dont Alireza Avaei, actuel ministre de la Justice en Iran, son prédécesseur, Mostafa Pour Mohammadi, et les anciens ou actuels procureurs ou magistrats Ebrahim Raisi, Hossein Ali Nayyeri et Morteza Eshraghi, entre autres.

Les hauts représentants du pouvoir nient avoir eu connaissance des massacres

Depuis 2009, lorsqu’il a fait son retour en politique en tant que leader réformateur de l’opposition, Mir Hossein Moussavi, lorsqu’on l’interroge sur le massacre des prisons de 1988, répond souvent en évitant tout commentaire ou en affirmant que ces événements se sont déroulés sans que le gouvernement n’en ait connaissance. Ainsi tente-t-il de justifier son incapacité à arrêter les exécutions, à enquêter sur les faits ou tout au moins à les condamner publiquement.

Cependant, des documents des archives d’Amnesty International montrent que l’organisation a maintes fois fait part de ses inquiétudes quant aux allégations d’exécutions massives de prisonniers à de hauts représentants du gouvernement de Mir Hossein Moussavi, dont le ministre de la Justice, Hassan Ebrahim Habibi, et le ministre des Affaires étrangères, Ali Akbar Velayati, et ce dès le 16 août 1988, à l’occasion de la publication de sa première Action urgente – alors que les exécutions se poursuivaient. Elle a publié au moins 17 autres Actions urgentes entre le 16 août et le 22 décembre 1988, mobilisant des militants du monde entier pour adresser des dizaines de milliers d’appels au gouvernement iranien et à ses représentants diplomatiques à l’étranger. Le 13 décembre 1988, elle a publié un communiqué de presse ainsi qu’une synthèse sur le sujet.

En Iran, des familles de prisonniers ont également contacté le bureau de Mir Hossein Moussavi et d’autres autorités afin d’obtenir des informations sur leurs proches, lorsque les visites en prison ont été soudainement suspendues fin juillet 1988.

« Confronté à un nombre croissant de preuves concernant ces crimes, le gouvernement de Mir Hossein Moussavi n’a pas condamné ces agissements ni ordonné d’enquêtes. Cette attitude, ainsi que les distorsions grotesques de la vérité par le pouvoir, sont scandaleuses », a déclaré Philip Luther.

En continuant de considérer les massacres comme des secrets d’État, Mir Hossein Moussavi se range aux côtés de ceux qui ont du sang sur les mains.
Philip Luther, directeur des recherches et des actions de plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International

Mir Hossein Moussavi lui-même fait les frais du système judiciaire iranien depuis 2011, lorsqu’il a été assigné à domicile, tout comme son épouse Zahra Rahnavard et Mehdi Karroubi, autre leader de l’opposition. Amnesty International a plusieurs fois demandé leur libération immédiate.

« En continuant de considérer les massacres comme des secrets d’État, Mir Hossein Moussavi se range aux côtés de ceux qui ont du sang sur les mains. Il doit, tout comme les autres représentants de l’État qui cachent et déforment la vérité, répondre aux demandes des familles en souffrance qui réclament vérité et justice, et dévoiler publiquement toutes les informations dont ils disposent au sujet des exécutions de prisonniers et du sort qui a été réservé aux victimes », a déclaré Philip Luther.