Soudan du Sud. Dans le Haut-Nil, les forces gouvernementales se livrent à des homicides, déplacements de masse et pillages contre les civils

Des dizaines de milliers de civils dans la région du Haut-Nil, au Soudan du Sud, ont été déplacés de force lorsque les forces du gouvernement ont incendié, bombardé et systématiquement pillé leurs villes et villages entre janvier et mai 2017, a déclaré Amnesty International le 21 juin, après avoir interviewé des dizaines de victimes et de témoins.

Les civils appartenant à la minorité des Shilluks ont déclaré à Amnesty International que les troupes gouvernementales et les milices alliées ont volé tout ce qu'elles pouvaient trouver après les attaques – stocks de nourriture, meubles et même portes d'entrée des habitations. Le chef d'un village a raconté cette destruction en la comparant à un raz-de-marée qui a tout balayé sur son passage.

« Même au regard de l'histoire du Soudan du Sud marquée par l'hostilité ethnique, le déplacement massif de la minorité des Shilluks, dans sa quasi-totalité, est des plus choquants, a déclaré Joanne Mariner, conseillère en matière de réaction aux crises au sein d'Amnesty International.

Même au regard de l'histoire du Soudan du Sud marquée par l'hostilité ethnique, le déplacement massif de la minorité des Shilluks, dans sa quasi-totalité, est des plus choquants.
Joanne Mariner, conseillère en matière de réaction aux crises au sein d'Amnesty International

« Des zones entières de la région des Shilluks sont ravagées, les maisons des civils brûlées et leurs biens et leurs magasins d'alimentation pillés. Cela leur laisse peu de perspectives de rentrer chez eux, étant donné la crise humanitaire qui s'étend dans la région et la peur de nouveaux affrontements. » 

L'offensive dans le Haut-Nil, menée de janvier à mai 2017 par le gouvernement et les milices Dinkas, a permis de reprendre des territoires qui étaient ces dernières années sous le contrôle d'un groupe armé d'opposition de combattants shilluks, Agwelek, placé sous le commandement de Johnson Olony. Cette offensive a contraint des dizaines de milliers de civils shilluks à quitter leur foyer. De nombreux villages et villes de la rive occidentale du Nil Blanc se sont ainsi presque entièrement vidés de leur population.

Amnesty International a obtenu des images satellite montrant la destruction d'habitations et de biens civils dans les quartiers du centre de Wau Shilluk – y compris un temple traditionnel ou Radd. La plupart des habitants de la région vivent dans des huttes au toit de chaume, les tukuls, très inflammables.

Avant (décembre 2016) et après (mars 2017) : des images satellites montre comment le centre de Wau Shilluk a été brûlé. © DigitalGlobe 2017, NextView License
Avant (décembre 2016) et après (mars 2017) : des images satellites montre comment le centre de Wau Shilluk a été brûlé. © DigitalGlobe 2017, NextView License

Fin mai et début juin, les chercheurs d'Amnesty International ont interviewé 79 victimes et témoins d'atteintes aux droits humains dans un camp pour personnes déplacées à Aburoc, et dans le camp de Protection des civils de l'ONU à Malakal, tous deux situés dans la région du Haut-Nil. Ils se sont également entretenus avec de nombreux travailleurs humanitaires, représentants de l'ONU et personnalités politiques, civiles et de l'opposition à Aburoc, Malakal et Juba.

L'organisation a recueilli des informations selon lesquelles les troupes gouvernementales ont tué plusieurs civils au cours de l'offensive. Certains homicides étaient clairement délibérés : les victimes ont été abattues alors qu'elles étaient retenues captives ou se sont faits tirer dans le dos alors qu'elles tentaient de s'enfuir.

D'après des victimes et des témoins, des tirs aveugles d’obus, des incendies ciblés et même un bombardement depuis un avion Antonov, ont détruit des habitations civiles. Il est arrivé, rarement, que des personnes âgées ou vulnérables, incapables de fuir, périssent dans l’incendie de leur habitation.

Privés de nourriture et n’ayant plus de biens personnels, les civils shilluks auront besoin d'une aide humanitaire pour rentrer chez eux. Surtout, les soldats de la paix de l'ONU doivent être formés et bénéficier des ressources nécessaires pour assurer leur sécurité.
Donatella Rovera, conseillère pour les situations de crises à Amnesty International

Si certains Shilluks sont rentrés chez eux depuis l'offensive, la grande majorité est toujours déplacée. Des dizaines de milliers d'entre eux ont fui vers le nord et ont trouvé refuge au Soudan, tandis que 10 000 autres survivent dans des conditions sordides, dans un camp pour personnes déplacées dans le village d'Aburoc, qui connaît de graves pénuries et des cas de choléra.

Femme déplacée appartenant à la minorité Shilluk. © Amnesty International

Situé dans une poche contrôlée par les forces d'opposition Agwelek, alignées sur le Mouvement populaire de libération du Soudan en opposition (MPLS/IO), Aburoc est surveillé par un petit contingent de soldats de maintien de la paix de l'ONU envoyés là-bas pour faciliter l'acheminement de l'aide humanitaire. L'eau y étant insuffisante pour répondre aux besoins élémentaires, le camp n'est pas adapté pour héberger durablement un grand nombre de personnes déplacées.

« Privés de nourriture et n’ayant plus de biens personnels, les civils shilluks auront besoin d'une aide humanitaire pour rentrer chez eux. Surtout, les soldats de la paix de l'ONU doivent être formés et bénéficier des ressources nécessaires pour assurer leur sécurité », a déclaré Donatella Rovera, conseillère pour les situations de crises à Amnesty International.