Des médecins adressent un message aux gouvernements : «L’avortement n’est pas un crime.»

Des médecins et des professionnels de santé de toutes les régions du globe ajoutent leurs voix aux demandes croissantes en faveur de la dépénalisation de lavortement : 838 dentre eux originaires de 44 pays ont signé une lettre ouverte adressée aux gouvernements que publie Amnesty International vendredi 20 novembre.

Cette lettre appelle les gouvernements à cesser de singérer dans la capacité des professionnels de santé à fournir des soins, faisant valoir que la pénalisation de lavortement met la vie et la santé des femmes et des jeunes filles en danger.

« Ériger lavortement en infraction empêche les professionnels de santé de dispenser en temps voulu des soins médicaux adaptés, conformément aux souhaits de leurs patientes, peut-on lire dans cette lettre.

« Cela gêne le corps médical dans son appréciation de la situation, et peut compromettre le devoir professionnel de soins et de confidentialité que les médecins ont envers leurs patientes. »

La lettre est signée par des professionnels de santé issus dinstitutions du monde entier, notamment de lHôpital universitaire de Gand en Belgique, de lUniversité Nationale de Comahue en Argentine, de lÉcole de médecine de Harvard aux États-Unis et de lUniversité du Cap en Afrique du Sud.

Dans le monde, quelque 40 % des femmes en âge de procréer vivent dans des pays où lavortement est interdit, très limité ou inaccessible. Les avortements dangereux sont responsables de 13 % des morts maternelles : chaque année, ils provoquent la mort de 47 000 femmes et jeunes filles.

« Le fait que la lettre ouverte soit signée par un si grand nombre de professionnels de santé respectés confirme ce que les femmes disent depuis des années : les gouvernements ne peuvent plus affirmer que la pénalisation de lavortement na pas dimpact sur les soins que reçoivent les femmes et les jeunes filles, a déclaré Sara MacNeice, responsable de la campagne Mon corps, mes droits dAmnesty International.

« Traiter les femmes qui avortent comme des criminelles constitue une violation de leurs droits fondamentaux et peut mettre leur vie en danger. Dans de nombreux pays du globe, Amnesty International a recensé des cas de femmes contraintes de poursuivre des grossesses non viables en raison de lois restrictives. Par exemple, des femmes et des jeunes filles enceintes après un viol ont dû mener leur grossesse à terme et accoucher.

« Le droit international est clair : les femmes et les jeunes filles devraient au moins avoir accès à lavortement lorsque la grossesse représente un risque pour leur santé ou leur vie, lorsque la grossesse résulte dun viol ou dun inceste, ainsi quen cas de malformation fœtale mortelle. Le droit international dispose également quen aucun cas une femme ne doit être considérée comme une criminelle parce quelle procède à un avortement. »

La campagne mondiale dAmnesty International Mon corps, mes droits a pour objectif de faire en sorte que les gouvernements cessent de régenter et de criminaliser la sexualité et la procréation. Elle se penche sur la situation au Salvador, en Irlande et au Chili, trois pays où les obstacles juridiques en matière davortement limitent fortement la capacité des médecins à fournir aux femmes les soins dont elles ont besoin.

Les médecins en Irlande, au Salvador et dans de nombreux pays ont parlé à Amnesty International des restrictions que les lois relatives à lavortement imposent à leur capacité à dispenser des soins à leurs patientes.

Salvador

Au Salvador, les professionnels de santé encourent des poursuites et des peines de prison comprises entre six et 12 ans pour avoir fourni des services liés à lavortement, en toutes circonstances. En conséquence, ils en sont réduits à surveiller létat de santé de la patiente et à attendre quil se détériore suffisamment avant de lancer une procédure, ce qui est susceptible de nuire au fœtus, selon un rapport dAmnesty International publié en septembre 2014.

Un médecin travaillant dans le service de santé maternelle dun hôpital public au Salvador a déclaré à Amnesty International que la loi empêche les médecins dagir si des complications surviennent lors de la grossesse et menacent la santé de la femme :

« Il ne sagit pas dune question médicale mais dune question purement juridique. Nous savons tous ce quil faut faire, mais le fond du problème est que nous sommes liés par ce que dit la loi. »

Irlande

En République dIrlande, les médecins et les professionnels de santé encourent jusquà 14 ans de prison sils pratiquent, ou aident à pratiquer, un avortement alors que la vie de la femme ou de la jeune fille nest pas en danger, même lorsquils agissent en vue de protéger sa santé.

Dans un rapport publié en juin 2015, des médecins ont déclaré à Amnesty International quils doivent choisir entre enfreindre la loi ou dispenser des soins potentiellement dangereux – et contraires à léthique – à leurs patientes.

Peter Boylan, gynécologue-obstétricien, ancien professeur et chef de service au National Maternity Hospital, a expliqué à Amnesty International combien lexercice était délicat pour le personnel médical sur le plan juridique et éthique :

« En vertu de la [loi actuelle], nous devons attendre quune femme soit suffisamment malade pour pouvoir intervenir. Jusquà quel point faut-il quelle sapproche de la mort ? Il est impossible de répondre à cette question. »

Chili

Au Chili, au titre du Code pénal, les professionnels de santé risquent la prison pour avoir aidé à procéder ou procédé à un avortement. Les professionnels de santé signalent souvent eux-mêmes des avortements à la police.

Lobstétricien René Castro a mis le doigt sur les problèmes causés par le fait de devoir attendre quil y ait danger imminent avant de pouvoir agir :

« Aujourdhui, dans le monde, il y a un consensus beaucoup plus étendu lorsquil sagit de la qualité de vie. La question est de savoir si jattends quune femme se trouve en soins intensifs en raison dune grave complication due à une pathologie préexistante avant dagir, ou si je prends les devants et accepte quune femme me dise : " Docteur, jaurais préféré interrompre ma grossesse avant den arriver là ", parce que laccent devrait être mis sur la décision de la femme ».