Stasya Denissova contre la discrimination et la censure

Par Roula Nasr and Andrea Garcia Giribet

Les autorités russes ont tenté d’empêcher Stasya Denissova de protéger des minorités mais cela n’a fait que renforcer sa détermination à défendre les droits humains et à apprendre à d’autres comment le faire. Maintenant, elle s’appuie sur son histoire pour donner à des militant·e·s les moyens d’agir grâce à l’éducation aux droits humains.

Stasya Denissova a grandi dans la région multiethnique de Krasnodar, près de la mer Noire (Russie) ; son enfance a été marquée par les divisions et par les tensions et les conflits interethniques. Dès son plus jeune âge, elle a été exposée au problème des droits des minorités et a commencé à vouloir combattre la haine qu’elle voyait tout autour d’elle et la discrimination à l’égard de certains groupes ethniques dont elle était témoin.

« J’ai toujours été très sensible au sujet de l’Holocauste et des purges nationalistes de l’époque soviétique, explique Stasya. Sous Staline, à l’âge de 18 ans, ma grand-mère lituanienne a été envoyée de force en Sibérie comme d’innombrables autres personnes. Jusqu’aux derniers instants de sa vie, elle a refusé de me parler de cette époque tellement cela lui était insupportable. » L’histoire tragique de sa famille a incité Stasya à agir : « Au début des années 2000, chaque attaque contre un·e étudiant·e de nationalité étrangère, chaque article haineux à l’égard de minorités ethniques qui était publié dans les journaux locaux, chaque croix gammée sur une clôture était pour moi le signe qu’il fallait faire quelque chose afin de prévenir le retour des nettoyages ethniques, des déportations et de la guerre. »

Au début des années 2000, les Meskhètes ont commencé à apparaître constamment dans les médias de Krasnodar. Ce peuple turc originaire de Géorgie a été déporté en Asie centrale par Staline. Dans les années 1980, les Meskhètes ont dû fuir après un bain de sang programmé dans la vallée de la Ferghana. Ils se sont alors réfugiés dans la région de Krasnodar, proche de la Géorgie, mais n’ont pas pu s’y installer véritablement. En effet, leurs coutumes très différentes les séparaient de la population locale. En outre, ils n’ont pas obtenu la propiska, un permis de résidence nécessaire pour bénéficier de soins médicaux, travailler, conduire, se marier ou encore acheter un bien immobilier. D’autres groupes ethniques, comme les Yézidis et les Hémichis, étaient dans le même cas, mais le fait que les Meskhètes constituent un groupe plus grand a donné davantage d’ampleur au problème, que les médias et les autorités ont abordé de façon négative.

Face à cette injustice, Stasya et ses ami·e·s de l’université ont décidé d’agir. Ensemble, ils ont fondé leur propre organisation non gouvernementale (ONG), un groupe de jeunes pour la tolérance dénommé ETHnICS. L’un des premiers projets d’ETHnICS a été un camp de vacances sur la tolérance auquel ont participé des jeunes Russes, Yézidis, Hémichis et Meskhètes. L’objectif était de les amener à comprendre la culture des autres, en amorçant un dialogue pour lutter contre la discrimination et encourager la tolérance.

Dessin montrant Stasya Denissova qui défend les droits humains avec une plume et un livre Dessin montrant Stasya Denissova qui défend les droits humains avec une plume et un livre
Dessin de soutien à Stasya Denissova pendant son procès. © Leonid Strojouk

Le soulagement est enfin venu du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui a fait en sorte que des milliers de Meskhètes se voient accorder l’asile et soient réinstallés aux États-Unis. Malheureusement, d’autres groupes ethniques n’ont pas obtenu les mêmes conditions, alors qu’ils subissaient des injustices similaires. L’équipe d’ETHnICS a poursuivi son travail au sein de sa communauté et aidé des minorités tout en s’attelant à diverses initiatives, de l’effacement de symboles haineux dans la rue jusqu’au suivi des violations des droits humains de minorités ethniques, en collaboration avec l’éminent Centre « Mémorial » de défense des droits humains.

À cette période, ETHnICS a commencé à recevoir des menaces. Stasya explique comment cela a commencé :

« J’ai d’abord reçu des appels anonymes, puis j’ai remarqué que des voitures dépourvues de plaques d’immatriculation me suivaient partout. Nos bénévoles ont été contactés par les autorités afin qu’ils les informent des décisions internes, des journaux ont publié des articles virulents et destinés à nous intimider. »

Une fois, Stasya n’a pas été autorisée à prendre un avion pour Vienne, où elle devait parler de la discrimination à l’égard des minorités ethniques. Une autre fois, à son retour en Russie, elle a été arrêtée à la frontière, aux côtés d’un journaliste, et interrogée pendant huit heures sur ses activités relatives aux droits humains.

Un jour, vers 6 heures du matin, des policiers sont arrivés. Ils ont perquisitionné dans son appartement et saisi tous ses appareils électroniques. Lorsqu’elle a demandé pourquoi, ils lui ont répondu qu’un avocat de Microsoft l’avait accusée de violations du droit d’auteur de l’entreprise sur les ordinateurs portables d’ETHnICS. Dès lors, Stasya a dû lutter pour ses droits.

Après avoir fouillé les ordinateurs, les autorités ont affirmé avoir constaté des violations du droit d’auteur, passibles de six ans d’emprisonnement. Stasya a reçu l’ordre de ne pas quitter la région et a été interrogée à plusieurs reprises. Elle savait que les charges invoquées étaient une mascarade et que le but réel des autorités était de faire taire les dissident·e·s et les défenseur·e·s des droits humains. Cependant, la situation est rapidement devenue incontrôlable car les accusations ont commencé à avoir des répercussions sur sa vie personnelle et professionnelle.

En effet, ces accusations ont conduit à son renvoi de l’université, où elle donnait des cours d’anglais, lui faisant ainsi perdre une importante source de revenus. En outre, elle n’a pas été autorisée à soutenir sa thèse de doctorat. Elle a commencé à se sentir comme une véritable criminelle, comme si elle avait réellement fait quelque chose de répréhensible.

Dessin montrant Stasya qui s’efforce de défendre les droits humains tout en luttant contre de fausses accusations Dessin montrant Stasya qui s’efforce de défendre les droits humains tout en luttant contre de fausses accusations
Stasya s’efforce de défendre les droits humains tout en luttant contre de fausses accusations. © Leonid Strojouk

Stasya se rappelle ces moments difficiles : « Ça a été une période vraiment dure pour ma famille et moi. Je me sentais terriblement mal. J’étais sûre à 100 % que je n’avais violé aucune loi, mais j’étais portée à croire que j’étais une espèce de criminelle puisqu’une enquête le disait. C’était un sentiment horrible, je portais un chapeau très bas sur la tête pour ne pas croiser le regard de mes nombreux étudiant·e·s et de leurs parents. Après que la police a fait irruption dans mon appartement, ma mère a eu un mini AVC et je m’en suis sentie totalement responsable. »

Au bout de huit mois d’interrogatoires et de harcèlement continuels, l’affaire a été jugée. Stasya était inquiète. En effet, « le taux de relaxe en Russie est inférieur à 0,5 % et la plupart des procès aboutissent à une déclaration de culpabilité, en particulier si les autorités sont concernées », explique-t-elle.

Pendant ce temps, une campagne mondiale en sa faveur prenait de l’ampleur. Des milliers de personnes du monde entier voulaient l’aider. À Moscou, des ami·e·s de Stasya qui enseignaient à l’université ont commencé à parler de son cas à leurs étudiant·e·s. Un étudiant et une étudiante en droit s’y sont intéressés et ont décidé d’entamer des recherches. Ils sont devenus deux des plus fervents sympathisants de Stasya, à la fois au plan professionnel – en aidant son avocat – et au plan personnel – en la soutenant quand personne d’autre ne le faisait.

Stasya explique : « Dans de petites régions de Russie, hors de Moscou, votre cas sert d’exemple à d’autres. Les militant·e·s et les journalistes ont peur de vous soutenir ou de faire comme vous parce qu’ils pourraient subir les mêmes conséquences. » Des personnes ont malgré tout apporté cette aide si nécessaire : « J’ai reçu de nombreux appels et cartes de solidarité et de soutien. Lorsque Macha et Egor [les deux étudiant·e·s de Moscou] sont venus à Krasnodar et sont restés avec moi tout au long des multiples interrogatoires et du procès, ils m’ont été d’un grand soutien », souligne-t-elle.

Son cas n’est pas isolé. Un jour, Clifford J. Levy, un journaliste du New York Times, s’est fait connaître et a révélé qu’un certain nombre d’actions en justice engagées en Russie concernaient Microsoft. Beaucoup de ces affaires mettaient en cause des ONG et des dissident·e·s.

Pendant que le journaliste enquêtait, l’affaire de Stasya a été jugée. Grâce à une campagne retentissante en sa faveur et à la présence d’observateurs au procès, le juge a reconnu les nombreuses irrégularités et erreurs dont les autorités étaient responsables et a demandé l’ouverture d’une nouvelle enquête. Microsoft, pour sa part, avait fort à faire entre la condamnation de l’opinion publique américaine et sa situation délicate dans l’affaire de Stasya Denissova. Toutefois, même si l’entreprise avait retiré sa plainte, l’État n’aurait pas abandonné les poursuites étant donné que la violation du droit d’auteur est considérée comme une infraction grave. À l’issue de longues négociations, une solution a été trouvée : Microsoft fournirait une licence gratuite aux ONG et aux petits médias de Russie et de 16 autres pays dirigés par un gouvernement répressif. Une permanence téléphonique a été ouverte à Londres afin que les éventuelles violations de l’accord puissent être signalées. Le dossier de l’accusation a commencé à se déliter.

Dessin montrant une balance avec, d’un côté, le combat de Stasya en faveur des droits humains et, de l’autre, les fausses accusations portées contre elle à son procès. Dessin montrant une balance avec, d’un côté, le combat de Stasya en faveur des droits humains et, de l’autre, les fausses accusations portées contre elle à son procès.
Dessin illustrant le procès contre Stasya Denissova. © Leonid Strojouk

En mai 2010, toutes les charges ont été subitement abandonnées, Stasya était libre. Le procureur lui a adressé une lettre d’excuses au nom de la Fédération de Russie, mais le mal était fait. Stasya avait perdu son emploi et son ONG avait fermé. Malgré cela, elle est restée optimiste et s’est remise à défendre les droits humains.

Cependant, il n’a pas fallu longtemps aux autorités pour faire à nouveau parler d’elles. En effet, à l’automne 2010, Stasya a été accusée d’avoir tenu un discours de haine à leur égard. Son rapport sur la discrimination visant les minorités évoquait le rôle des pouvoirs publics, ce qui a, semble-t-il, suffi aux autorités pour la qualifier d’« extrémiste » et tenter de la faire emprisonner.

En quelques jours, Stasya a rassemblé ses affaires et fui la région. Elle est partie à Moscou, où d’autres militant·e·s l’ont aidée. Alors qu’elle envisageait de demander l’asile à l’étranger, les charges retenues contre elle ont été subitement abandonnées. Les autorités voulaient juste qu’elle parte et que son travail de révélation cesse.

Stasya explique que son calvaire n’a fait que renforcer sa volonté de défendre les droits humains. Elle a commencé à travailler auprès de personnes réfugiées tout en enseignant à l’École ouverte des droits humains, à Moscou. Elle voulait que tout le monde connaisse ses droits pour pouvoir les défendre et défendre ceux d’autrui, se montrer solidaire et agir. « Si je n’avais pas suivi la situation de minorités ethniques, puis fait moi-même l’objet d’une campagne et, ces sept dernières années, défendu les droits des personnes réfugiées devant les services de l’immigration et les tribunaux, je ne serais pas capable d’enseigner les droits humains, déclare Stasya. La pratique et la théorie doivent aller de pair et, par l’éducation aux droits humains, nous pouvons contribuer à former une nouvelle génération de militant·e·s courageux. »

Dessin montrant Stasya Denissova qui place les droits humains sur une balance. Dessin montrant Stasya Denissova qui place les droits humains sur une balance.
Aujourd’hui, Stasya continue à défendre les droits humains. © Leonid Strojouk

Son combat a changé des choses. « Je n’ai pas souffert pour rien, explique-t-elle. La tactique Microsoft a changé, de nombreux appels ont été passés à la permanence téléphonique et cela a contribué à modifier le sort d’innombrables ONG. » Sa victoire a également appris à des personnes à défendre autrui et les a encouragées à se mobiliser pour les droits humains.

Aujourd’hui, Stasya est une éducatrice aux droits humains dynamique qui travaille avec Amnesty International. Elle continue à lutter pour les droits humains en Russie. « Le tribunal est un endroit important pour voir où des violations des droits humains ont lieu, c’est un endroit où les injustices peuvent être mises en lumière », voilà une chose que l’expérience lui a apprise. Actuellement, elle suit des procès et sensibilise d’autres personnes à l’importance de cette activité, qui consiste à soutenir les personnes accusées à tort, à veiller à ce que les autorités sachent qu’il y a toujours des observateurs et à s’assurer que l’injustice n’a pas de place dans le sort réservé à celles et ceux qui défendent les droits humains.

Inspirée par des militant·e·s du monde entier qui apprennent à connaître leurs droits et répandent une culture mondiale des droits humains, la série Le pouvoir de transformation de l’éducation aux droits humains (EDH) est une fenêtre sur l’histoire des défenseur·e·s des droits humains qui participent aux initiatives d’EDH d’Amnesty International. Ces articles mettent en avant le pouvoir de transformation de l’EDH et les actions menées par ces personnes.

Stasya Denissova est une défenseure des droits humains de Russie.

Le pouvoir de transformation de l’éducation aux droits humains

Découvrez les histoires d’autres éducateurs et éducatrices aux droits humains à travers le monde