Journée internationale des droits des femmes. Il faut offrir aux élèves enceintes en Sierra Leone la chance de réaliser leurs rêves

Par Marta Colomer, Amnesty International Acting Deputy Director for West and Central Africa

En cette Journée internationale des droits des femmes, nous revenons sur la longue bataille visant à garantir la scolarisation des jeunes filles enceintes en Sierra Leone.

« Je m’en sortais bien à l’école… J’ai dû arrêter d’y aller car je suis tombée enceinte. Ma famille comptait sur moi, mais je les ai déçus. »

Je n’oublierai jamais ces mots déchirants de Rugiatu* (son nom a été modifié), une adolescente sierra-léonaise qui m’a raconté son histoire en juin 2015. Rugiatu a été expulsée de son école après être tombée enceinte et était angoissée à l’idée d’avoir gâché la chance d’aider sa famille à sortir de la pauvreté.

Cette injustice flagrante découlait de la politique adoptée en avril 2015, juste avant la réouverture des établissements scolaires au lendemain de la crise d’Ebola, interdisant aux jeunes filles visiblement enceintes de se rendre en cours et de passer leurs examens
Marta Colomer

Cette injustice flagrante découlait de la politique adoptée en avril 2015, juste avant la réouverture des établissements scolaires au lendemain de la crise d’Ebola, interdisant aux jeunes filles visiblement enceintes de se rendre en cours et de passer leurs examens.

L’impact de cette loi discriminatoire a été amplifié par le fait que la crise d’Ebola s’est accompagnée d’une forte hausse du nombre de grossesses parmi les adolescentes, en raison d’une combinaison de divers facteurs, notamment la fermeture des écoles pendant des mois et l’augmentation des violences sexuelles pendant l’épidémie.

Rugiatu avait conscience de ce que l’absence d’accès à l’éducation risquait de la maintenir, elle et toute sa famille, dans les conditions de pauvreté dans lesquelles ils vivent.

Contraintes d’avoir des rapports sexuels avec des hommes en échange de nourriture
De nombreuses jeunes filles dont les parents étaient morts ont été contraintes d’avoir des rapports sexuels avec des hommes en échange de protection ou de nourriture. Rugiatu était l’une des centaines de jeunes filles que j’ai interviewées avec mes collègues d’Amnesty International au sein de groupes de discussion cette année-là. Elles nous ont raconté qu’elles rêvaient de devenir avocates, médecins ou enseignantes avant que les portes des écoles ne se ferment devant elles.

Elles ont expliqué se sentir stigmatisées et humiliées par leurs camarades d’école et leurs enseignants, qui chuchotaient à leur propos, et ont fait part de leur frustration par rapport au fait qu’elles étaient sanctionnées alors que leurs homologues masculins n’étaient pas inquiétés.

Elles ont expliqué se sentir stigmatisées et humiliées par leurs camarades d’école et leurs enseignants, qui chuchotaient à leur propos, et ont fait part de leur frustration par rapport au fait qu’elles étaient sanctionnées alors que leurs homologues masculins n’étaient pas inquiétés. Elles se sentaient traitées comme des criminelles et voulaient disparaître et s’enfermer chez elles.

Le fait de se trouver en Sierra Leone nous a aussi donné la possibilité de nous entretenir avec de nombreuses parties prenantes, dont des ONG et des donateurs locaux et internationaux, et avec les autorités, afin de comprendre comment ils pouvaient justifier une politique aussi discriminatoire.

Les conclusions de cette première mission et des suivantes ont été publiées dans différents rapports, du matériel de campagne et des documents de plaidoyer dont Amnesty International s’est servi pour mobiliser l’opinion publique nationale et internationale face à l’injustice que subissent les élèves enceintes en Sierra Leone.

Très touchés par l’histoire de ces jeunes filles et profondément indignés par l’injustice dont elles étaient victimes, mes collègues et moi-même sommes intervenus dans le cadre d’une action en justice intentée par deux organisations non gouvernementales, Children Welfare Society Sierra Leone (CWA – SL) et Femmes contre la violence et l’exploitation dans la société (Waves), pour contester cette interdiction.

Très touchés par l’histoire de ces jeunes filles et profondément indignés par l’injustice dont elles étaient victimes, mes collègues et moi-même sommes intervenus dans le cadre d’une action en justice intentée par deux organisations non gouvernementales, Children Welfare Society Sierra Leone (CWA – SL) et Femmes contre la violence et l’exploitation dans la société (Waves), pour contester cette interdiction.

L’affaire a été soumise à la Cour de justice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à Abuja, au Nigeria, en mai 2018. Dans son mémoire destiné à éclairer la cour, Amnesty International a présenté des éléments de preuve concernant les violations des droits humains qu’elle avait recensées et soumis à l’examen de la Cour des points du droit régional et international relatif aux droits humains.

Le 12 décembre 2019, la Cour de justice de la CEDEAO a rendu sa décision. Elle a conclu que l’interdiction de la Sierra Leone était discriminatoire à l’égard des jeunes filles enceintes et devait être immédiatement révoquée.

Première étape positive dans la longue bataille en faveur des élèves enceintes en Afrique
J’ai ressenti une joie immense en pensant à Rugiatu et aux autres filles et au fait que la Cour avait entendu leur profond sentiment d’injustice. En même temps, je savais que ce jugement n’était qu’une première étape dans la longue bataille que les élèves enceintes en Sierra Leone, comme dans d’autres pays d’Afrique, devaient encore mener pour garantir leur droit à l’éducation.

La Cour a déclaré que l’interdiction viole les engagements de la Sierra Leone au titre d’instruments régionaux et internationaux, notamment de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et de la Convention des Nations unies relative aux droits de l'enfant. Elle a confirmé que l’éducation est un droit humain et déclaré qu’il incombe à l’État de garantir que les garçons et les filles bénéficient des mêmes opportunités en matière d’éducation, sans discrimination. La Cour a également jugé stigmatisant le fait de séparer les élèves enceintes, susceptible de s’apparenter à une forme de sanction pour leur grossesse.

Elle a fait valoir que le fait de punir les filles en les renvoyant de l’école ne permettra pas de faire baisser les taux élevés de grossesse parmi les adolescentes dans le pays.

Il est à noter que la Cour a aussi ordonné à l’État de développer des stratégies et des campagnes afin de faire face aux attitudes sociétales négatives envers les filles enceintes qui sont scolarisées. Elle a fait valoir que le fait de punir les filles en les renvoyant de l’école ne permettra pas de faire baisser les taux élevés de grossesse parmi les adolescentes dans le pays. La Cour a aussi demandé la mise en place de mesures d’éducation sexuelle et de planning familial afin de permettre aux femmes et aux jeunes filles en Sierra Leone de réaliser pleinement leurs droits en matière de sexualité et de procréation.

Particulièrement gratifiant, la Cour a déclaré que le mémoire d’Amnesty International s’était avéré instructif s’agissant de prendre sa décision sur le fond de l’affaire.

Ce jugement est contraignant : le gouvernement de la Sierra Leone a l’obligation de le mettre en œuvre. Cependant, les mécanismes de la Cour pour le faire appliquer sont limités. Sa mise en œuvre dépend de la volonté politique du gouvernement de la Sierra Leone et de la pression qui doit être exercée à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Malgré toutes les difficultés, le jugement de la Cour de la CEDEAO est une victoire pour toutes les jeunes filles qui, lorsqu’elles tombent enceintes, voient leur avenir voler en éclats. C’est une victoire pour toutes les personnes qui défendent ces filles et les droits humains, pour toutes ces filles dans d’autres pays d’Afrique, comme la Tanzanie et la Guinée équatoriale, qui sont victimes de politiques similaires et à qui il est désormais permis d’espérer que leurs gouvernements vont reconsidérer cette question.

Je pense souvent à Rugiatu et à son petit garçon. Lorsque je l’ai rencontrée, elle savait à peine comment tenir son bébé dans les bras. Elle a été stigmatisée parce qu’elle était une mère adolescente. Rugiatu était vraiment déterminée à retourner à l’école une fois que son bébé aurait un peu grandi et qu’elle aurait trouvé de l’aide pour prendre soin de lui.

Elle ne voulait pas que le gouvernement sierra-léonais et son interdiction injuste et discriminatoire détruisent ses rêves : devenir avocate et défendre les droits des autres, notamment de toutes celles qui sont dans une situation similaire.

Je suis sûre que Rugiatu est aujourd’hui très satisfaite du jugement de la CEDEAO. Il devrait permettre à des milliers d’élèves enceintes d’aller à l’école et de devenir avocates, médecins ou enseignantes, comme elles le souhaitent.

Je suis sûre que Rugiatu est aujourd’hui très satisfaite du jugement de la CEDEAO. Il devrait permettre à des milliers d’élèves enceintes d’aller à l’école et de devenir avocates, médecins ou enseignantes, comme elles le souhaitent. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, il est permis de s’en réjouir.

L'Original de ce Billet de Blog a été publié en exclusivité en anglais le 6 mars 2020 par le Daily Maverick