RDC. Les enfances volées du Kasaï

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© UNICEF/UN0162276/Tremeau

RDC. Les enfances volées du Kasaï

Historique de la crise au Kasaï

La République démocratique du Congo (RDC) ne s’est jamais montrée efficace pour ce qui est de résoudre les conflits locaux. Le président Joseph Kabila, qui est arrivé au pouvoir en 2001 après l’assassinat de son père, ne protège pas les civils comme il se doit. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, il est même arrivé que les autorités et les forces de sécurité congolaises attisent les tensions locales et collaborent à des crimes et d’autres atrocités commis par certaines milices contre des civils.

En avril 2016, la province du Kasaï-Central a connu une escalade des tensions lorsque le gouvernement national a refusé de reconnaître Jean-Pierre Mpandi, qui portait le titre héréditaire de Kamuena Nsapu, en tant que chef traditionnel. Dans les semaines qui ont suivi, les partisans de Kamuena Nsapu se sont mis à attaquer des bâtiments publics, la police et d’autres symboles de l’État. Les violences se sont intensifiées après que le chef Kamuena Nsapu a été abattu lors d’une opération militaire le 12 août 2016.

Amnesty International
«La communauté internationale dans son ensemble et les dirigeants africains en particulier ne peuvent continuer à ignorer cette situation désespérée et dangereuse.»
© UN/OHCHR

Des enfants exploités et maltraités

La crise au Kasaï, une région du centre de la RDC, se caractérise par l’effroyable brutalité des différentes parties au conflit à l’égard des civils. On parle peu du fait qu’elle a privé de leurs rêves des centaines de milliers d’enfants. Selon un rapport du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) publié en mai 2018, 60 % des membres de groupes armés sont des enfants.

Il est ressorti des entretiens réalisés par Amnesty International dans des camps de personnes déplacées au Kasaï en septembre 2017 que des enfants avaient commencé à entrer dans des groupes armés dès juin 2016. Certains ont été incités à se joindre aux partisans de Kamuena Nsapu par les mensonges ou les encouragements de leurs proches, notamment de leurs parents.

Aaron*, 16 ans, a indiqué que son père avait fait pression sur lui afin qu’il devienne membre de ce groupe en 2017. « Il m’a dit que mes amis rejoignaient ce mouvement pour libérer le pays. [Il m’a dit de] faire la même chose. » À seulement 15 ans, Vera* a été forcée à grossir les rangs des partisans de Kamuena Nsapu par son grand-père, qui était chef d’un tshiota (centre d’initiation).

Constant* a appris par ses amis en 2016 que le mouvement Kamuena Nsapu avait été nouvellement constitué en vue de libérer le pays par les armes et qu’il rémunérait bien ses combattants. Il pensait aussi bénéficier d’une éducation gratuite en rejoignant ce groupe armé. Il avait 15 ans à l’époque.

Le calvaire des enfants au Kasaï

Après un rituel d’initiation (au cours duquel ils devaient boire des potions à la composition secrète, consommer de l’alcool, manger des insectes vivants et autres, prétendument pour les rendre résistants aux balles), les enfants étaient envoyés au combat mais aussi utilisés comme boucliers humains par des adultes.

Bertine*, une adolescente de 13 ans, a déclaré : « Quand nous sommes partis combattre, nous [les filles] avons été placées en première ligne et les hommes se sont mis derrière. Nous étions armées de machettes et de couteaux. »

Une autre jeune fille, Marine*, 14 ans, a raconté : « Nous sommes allés nous battre avec des balais… Papa Dieudo, l’un des chefs des partisans de Kamuena Nsapu, nous a dit que si nous les agitions devant un soldat, il [aurait] la tête coupée. J’ai secoué le balai plusieurs fois mais je n’ai pas vu un seul soldat mourir. »

Nous avons rencontré Christelle* en septembre 2017 ; elle avait alors 17 ans. Elle nous a expliqué que les jeunes filles qui n’étaient pas vierges étaient violées toutes les nuits par les dirigeants du centre d’initiation.

En septembre 2017, Amnesty International a découvert que 34 enfants étaient détenus en raison de leur appartenance au groupe Kamuena Nsapu.

© UN/OHCHR

© Nations unies
Sarah*, née en 2002, a perdu sa mère en janvier 2017.
Ils nous ont ordonné de ne pas réagir si notre tshiota était attaqué. Ils nous ont dit d’invoquer le nom du grand chef [Kamuena Nsapu] pour disparaître.

Demandez de toute urgence au président de la RDC de protéger les enfants du Kasaï

Alors que les violences au Kasaï se poursuivent, ce sont les enfants, exposés à de terribles violences, qui continuent de payer le plus lourd tribut.

Des milliers d’enfants ont été recrutés de force ou manipulés par des groupes armés tels que Kamuena Nsapu afin qu’ils prennent part au conflit. Une campagne militaire lancée par les autorités contre les partisans de Kamuena Nsapu a fait des milliers de morts et plus d’un million de déplacés, dont certains sont restés au Kasaï et d’autres se sont réfugiés en Angola.

En 2017, des enfants qui n’avaient parfois que 11 ans ont livré à nos chercheurs le récit des atrocités dont ils avaient été victimes – forcés à participer aux combats, blessés par balle… Ils ont ajouté que les dirigeants du groupe Kamuena Nsapu les avaient obligés à boire des liquides « mystiques », soi-disant pour les protéger des balles.

Selon les organismes des Nations unies, la crise humanitaire engendrée par le conflit ne cesse de s’aggraver : plus de 700 000 enfants souffrent de malnutrition aiguë et ont besoin d’une aide d’urgence.

Les autorités congolaises doivent prendre immédiatement les mesures nécessaires pour empêcher que des enfants soient enrôlés dans les forces combattantes et soumis à d’autres violences par toutes les parties au conflit.

La région du Kasaï

Carte fournie par les Nations unies

La région du Kasaï se compose de cinq provinces : le Kasaï-Central, le Kasaï, le Lomami, le Sankuru et le Kasaï-Oriental.

© UN/OHCHR

Pour en savoir plus

Amnesty International a fait part à plusieurs reprises de ses préoccupations au sujet de la crise au Kasaï en demandant que des enquêtes soient ouvertes sur les atteintes commises et que les responsables présumés de ces actes soient amenés à rendre des comptes. Outre les informations transmises par des organisations de défense des droits humains, Radio France Internationale a examiné de près la crise au Kasaï. Elle y a notamment consacré trois émissions sur les thèmes suivants : genèse de la crise, intervention brutale de l’armée et réaction des Nations unies.

Joseph, 13 ans, recruté pour tuer

Joseph est soupçonné d’avoir tué sept militaires en six mois. Il a 13 ans. Le groupe Kamuena Nsapu a fait subir le même sort à des milliers de garçons et de filles au Kasaï depuis 2016.

  Vidéo fournie par l’UNICEF                                                                                     ©UNICEF 2018

Protégez les enfants du Kasaï sans plus attendre

En juillet 2018, l’équipe d’experts dépêchée par le Conseil des droits de l’homme au Kasaï a établi que des groupes armés et les forces congolaises avaient commis des actes pouvant s’apparenter à des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Elle a constaté que les groupes armés continuaient à recruter de force des enfants et que les interventions des forces congolaises bafouaient toujours le droit international humanitaire.

Les récits que nous avons entendus de la bouche d’enfants dont certains n’avaient que neuf ans nous donnent une image effroyable de la situation au Kasaï. Nous dénonçons les violences qui se poursuivent dans la région, en particulier les atteintes aux droits humains visant des enfants.

Il faut que les autorités congolaises prennent des mesures efficaces pour empêcher que des enfants soient recrutés, volontairement ou de force, ou utilisés par les forces combattantes et les protéger des violences commises par toutes les parties au conflit dans la région. Elles doivent également veiller à ce que les anciens enfants soldats bénéficient de programmes qui leur apportent un soutien adapté à long terme et leur permettent de se réinsérer dans la société.

© Nations unies

Ils rêvent malgré tout d’un avenir meilleur

Des écoliers dans une tente faisant office de salle de classe provisoire montée par l'UNICEF dans le village de Mulombela, dans le Kasaï, en RDC. © UNICEF/UN0162334/Tremeau

 

Nous rejoignons le mouvement à cause de la pauvreté. Ici on nous promet de nous scolariser et de s’occuper de nous. Je voudrais commencer l’école et devenir mécanicien ou député.
Francis*, 16 ans