Philippines : il faut faire honneur à la visite du pape François en éradiquant la torture

Par Sister Maria Vida Cordero Amnesty International Philippines,
Aux Philippines, tout auteur présumé d’activités criminelles risque d’être torturé ou maltraité en détention. De nombreuses victimes sont des mineurs et la plupart sont issues de milieux pauvres et défavorisés.

Par sœur Maria Vida Cordero, présidente du conseil d’administration, Amnesty International Philippines

Cette semaine, la population des Philippines est très enthousiaste à l’approche de la visite de sa Sainteté le pape François.

Il s’agit de la première visite d’un pape dans notre pays depuis 20 ans, et le pape François a déjà inspiré des millions de personnes à travers le globe, catholiques comme non-catholiques, avec son message d’espoir, de clémence et de compassion envers les populations les plus démunies.
L’une des questions sur lesquelles le pape François s’est exprimé fermement et clairement est un fléau qui perdure aux Philippines : la torture. En 2014, il a condamné cette pratique, la qualifiant de « péché très grave ».

Sa Sainteté a exhorté à maintes reprises les gouvernements du monde entier à éradiquer cette pratique abjecte et « invité les chrétiens à s’engager pour collaborer à son abolition et soutenir les victimes et leurs proches ».

Serait-ce la divine providence qui fait que la visite papale est programmée alors que la torture est à l’ordre du jour au Sénat philippin ?

 

Le 14 janvier, une enquête sur les tortures policières est en effet présentée conjointement par la Commission sénatoriale pour la justice et les droits humains et la Commission sénatoriale pour l’ordre public. Cette audience est la conséquence directe du rapport publié en décembre 2014 par Amnesty International – dont je préside le conseil d’administration de la section philippine.

Dès les années 1970, Amnesty International a mené une campagne internationale au nom des Philippins soumis à des violations des droits humains. Durant la période de la loi martiale aux Philippines, l’organisation a fait campagne en faveur de la libération de Benigno Aquino Jr, alors sénateur, considéré comme un prisonnier d’opinion. Il a été détenu au secret pendant de longues périodes, une pratique qui s’apparente à de la torture.

Notre récent rapport dénonce le caractère systématique et généralisé de la torture aux Philippines, en particulier en détention policière, et la culture de l’impunité qui permet aux tortionnaires présumés de ne pas être inquiétés.

Bien que les Philippines ont ratifié deux traités internationaux majeurs interdisant la torture, des méthodes de torture comme l’électrocution, les simulacres d’exécution, le « waterboarding » (simulacre de noyade), l’asphyxie à l’aide de sacs en plastique, les coups et le viol, continuent d’être utilisées par des policiers en vue d’extorquer de l’argent et des « aveux ».

Les responsables ne sont que rarement amenés à rendre des comptes, ce qui laisse se perpétuer ce cercle vicieux d’atteintes aux droits humains. En 2009, les Philippines ont adopté une Loi contre la torture, progressiste, mais qui n’est guère appliquée : cinq ans plus tard, aucune condamnation n’a encore été prononcée au titre de cette loi.

Le fait est qu’aucune personne emmenée en détention par la police n’est à l’abri de la torture ; les plus exposés sont notamment les informateurs de la police qui veulent « arrêter », les récidivistes et les militants politiques. La majorité des victimes viennent de milieux pauvres.

La conférence des évêques catholiques des Philippines a déclaré 2015 « Année des pauvres », en partie en honneur de la visite du pape François, ardent défenseur des pauvres. Il importe de bien garder présent à l’esprit que la pauvreté n’est pas seulement synonyme d’un manque d’argent, et que ce sont souvent les défavorisés de la société qui sont le plus exposés aux atteintes aux droits humains, comme la torture.

L’enquête du Sénat a été annoncée le jour du lancement du rapport d’Amnesty International. Nous saluons l’action du Sénat philippin, qui a fait preuve de détermination pour s’attaquer au problème et a pris au sérieux le rapport d’Amnesty International.

L’audience du Sénat, si elle est suivie d’une véritable action, pourrait être la première étape vers l’éradication de la torture dans notre pays. Les Philippines ont en effet besoin d’étayer leurs engagements juridiques par des mesures décisives. Prochaine étape, le gouvernement doit mettre en place deux systèmes vraiment indépendants : un organisme de surveillance des lieux de détention et une institution unifiée et efficace chargée d’enquêter sur les violences policières et d’engager des poursuites le cas échéant.

Il est crucial que les tortionnaires soient amenés à rendre des comptes et que le gouvernement fasse clairement savoir que personne n’est au-dessus des lois.

Le cas de Darius Evangelista est très choquant, et très révélateur. Ce porteur a été arrêté par la police en 2010 et sa tête présentant des blessures a plus tard été retrouvée flottant dans la baie de Manille. Cette affaire a suscité l’attention au niveau national et international lorsqu’une vidéo a été diffusée où l’on pouvait le voir se faire torturer par des policiers. Des policiers en uniforme apparaissent clairement sur ces images, mais aucun des fonctionnaires n’a été reconnu coupable dans cette affaire. Trois des sept policiers accusés d’être impliqués dans les actes de torture infligés à Darius Evangelista sont encore en liberté.

Depuis trop longtemps, des cas comme celui de Darius sont la norme aux Philippines. De bien des façons, il incarne le genre de personnes envers qui le pape François lui-même témoigne de la clémence et de la compassion : les pauvres, les vulnérables, les victimes de violations des droits humains. Le meilleur moyen pour le gouvernement des Philippines d’honorer la visite du pape serait de prendre des mesures concrètes en vue de rendre justice aux victimes de torture et d’éradiquer ce fléau.