Mesures répressives et raisons d’espérer en Asie de l’Est

En Asie de l’Est, l’année 2018 a été marquée, sur le plan des droits humains, par des mesures répressives inquiétantes, telles qu’une réduction de l’espace accordé à la société civile, une nouvelle vague de répression à l’encontre des avocats et des autres personnes qui défendent les droits humains, et une absence de perspectives positives en ce qui concerne la peine de mort. En revanche, le développement du militantisme contre le harcèlement sexuel et un certain nombre de signes positifs en faveur de la reconnaissance des relations entre personnes de même sexe ont malgré tout donné quelques raisons d’espérer à l’approche de 2019.

Placements massifs en détention

Parmi les événements les plus préoccupants de l’année figurent les arrestations massives de Ouïghours, de Kazakhs et d’autres membres de minorités ethniques, principalement musulmanes, de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, en Chine. Jusqu’à un million de personnes ont ainsi été envoyées en « rééducation » politique – un régime de détention à durée indéterminée, sans procès, sans possibilité de rencontrer un avocat ni de contester la légalité de sa détention. Cette campagne gouvernementale de « lutte contre l’extrémisme », qui combine surveillance intrusive, arrestations arbitraires et endoctrinement forcé, vise des personnes qui ont voyagé ou ont des contacts à l’étranger, montrent des signes d’appartenance religieuse ou culturelle, ou sont soupçonnées pour toute autre raison d’être « indignes de confiance ». Les familles des personnes détenues ne sont pas informées du sort réservé à leurs proches. Elles attendent désespérément des réponses mais ont peur de protester par crainte d’être à leur tour visées.

Le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale s’est penché sur l’escalade alarmante de l’oppression des minorités ethniques par les autorités chinoises. Dans son examen de la situation en Chine réalisé en août, ce Comité a aussi attiré l’attention sur la marginalisation des langues et cultures des minorités ethniques, et souligné que les définitions juridiques trop vagues du « terrorisme », de l’« extrémisme » et du « séparatisme » permettaient de réprimer et de sanctionner des actions pacifiques menées par des Ouïghours, des Tibétains et d’autres personnes. Par exemple, en mai, Tashi Wangchuk, défenseur de la langue tibétaine, a été condamné à cinq ans d’emprisonnement sur des accusations d’« incitation au séparatisme » forgées de toutes pièces.

Ni Yulan, militante du droit au logement en Chine expulsée de force de chez elle en 2017.

Merci à ceux et celles qui ont écrit pour moi, votre soutien m’a aidée et il a fait progresser les droits humains en Chine. J’aimerais à nouveau vous dire ma gratitude la plus sincère.

Pourparlers de paix

Un autre événement majeur dans la région a été l’ouverture de pourparlers de paix entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, pourparlers dont les résultats pourraient avoir des répercussions importantes sur les droits humains dans la péninsule coréenne. Depuis des décennies, les dirigeants des deux pays utilisent la sécurité nationale comme excuse pour justifier des limitations arbitraires des droits à la liberté d’expression, d’opinion, de pensée et de circulation. La désescalade du conflit entre les deux camps pourrait favoriser des contacts plus réguliers entre les familles séparées et permettre un assouplissement des sévères restrictions qui pèsent sur l’accès à l’information et les communications en Corée du Nord.

Le fait que les droits humains ne figurent pas à l’ordre du jour des pourparlers entre le président sud-coréen Moon Jae-in et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un est toutefois profondément préoccupant, malgré leurs efforts pour réduire les tensions et créer des occasions positives. À mesure que les discussions se poursuivent, il faudra que Kim Jong-un et les autres dirigeants nord-coréens aient à rendre des comptes pour la situation catastrophique des droits humains dans leur pays, où certaines des violations pourraient s’apparenter à des crimes contre l’humanité, comme l’a montré une commission de l’ONU en 2014.

En Chine, peu d’améliorations ont été constatées durant l’année en matière de répression à l’encontre des défenseurs des droits humains. Plus de trois ans après le lancement par les autorités d’une grande vague de répression contre les avocats spécialistes des droits humains et d’autres militants et militantes, on ignore toujours ce qu’il est advenu des avocats Wang Quanzhang, Yu Wensheng et Gao Zhisheng. Les conditions de détention de l’avocat Jiang Tianyong et du militant Dong Guangping sont préoccupantes, et les défenseurs des droits humains Huang Qi et Zhen Jianghua encourent de longues peines de prison. Tous risquent de subir des actes de torture ou d’autres formes de mauvais traitements.

Rejet du harcèlement sexuel

Bien que l’espace laissé à la société civile se soit réduit en Chine, il existe tout de même une lueur d’espoir. Le mouvement mouvement #MeToo contre le harcèlement sexuel a bénéficié d’un important soutien sur les campus chinois et sur Internet. L’une des principales défenseures de ce mouvement, Yue Xin, a aussi mené une campagne étudiante de soutien à des ouvriers et ouvrières en grève qui voulaient créer leur syndicat. Les tentatives du gouvernement de réduire au silence ou de sanctionner ces militants ont suscité des réactions véhémentes de la part des internautes.

Hong Kong ressent aussi de plus en plus les effets du rétrécissement de la place accordée à la société civile. Les autorités s’appuient toujours sur des accusations définies en des termes vagues pour continuer de poursuivre à des fins politiques les manifestants et manifestantes du Mouvement des parapluies de 2014. Si l’on y ajoute de récentes décisions d’invoquer la « sécurité nationale » pour interdire un parti politique favorable à l’indépendance et prendre des mesures de représailles contre des personnes ayant abordé la question de l’indépendance, cette tendance a un effet paralysant sur les droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique.

Encore et toujours la peur

Peu de progrès ont été constatés dans la région en ce qui concerne l’abolition de la peine de mort. La Chine continue de se cacher derrière l’argument du « secret d’État » pour dissimuler la véritable ampleur du recours à la peine capitale sur son territoire. En Mongolie, le président a l’intention de proposer une loi rétablissant la peine de mort, abolie en 2017 par le Parlement. Au mois de juillet, le Japon a connu une vague d’exécutions sans précédent, au cours de laquelle 13 personnes ont été pendues pour leur rôle dans diverses activités illégales, dont l’attaque meurtrière au gaz sarin commise en 1995 dans le métro de Tokyo. Il semble que certaines d’entre elles aient été exécutées alors qu’elles avaient déposé un recours pour demander un nouveau procès et n’avaient pas encore reçu de réponse, en violation de leur droit à un procès équitable. En août, Taiwan a procédé à sa première exécution depuis 2016, bien que la présidente Tsai Ing-wen ait clairement affirmé lors de sa prise de fonction que son gouvernement avait l’intention d’abolir la peine de mort.

Durant l’année, plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants yéménites fuyant la guerre dévastatrice et la crise humanitaire dans leur pays sont arrivés sur l’île sud-coréenne de Jeju, où les touristes de la plupart des pays peuvent se rendre sans visa. Toutefois, ils se sont heurtés à la peur et à l’hostilité de nombreuses personnes en Corée du Sud. Les discours xénophobes, voire les violences, se sont multipliés, la population exprimant sa crainte des différences culturelles et des répercussions économiques. Contrairement aux demandeurs d’asile qui arrivent dans d’autres parties du pays, ces Yéménites ont été bloqués sur l’île pendant des mois en attendant que les autorités sud-coréennes examinent leurs demandes d’asile, ce qui a limité leurs possibilités de se construire une nouvelle vie. En octobre, environ 300 d’entre eux avaient obtenu un « permis de séjour humanitaire », en vertu duquel ils ont le droit de circuler dans tout le pays mais devront le quitter quand la guerre au Yémen sera terminée.

Quelques lueurs d’espoir

La reconnaissance des droits des couples de même sexe a connu des avancées positives en Asie de l’Est. En juillet, la juridiction suprême de Hong Kong a rendu une décision historique confirmant qu’il pouvait être discriminatoire de priver un couple de personnes de même sexe des droits accordés aux autres couples, même si le mariage pour tous n’est toujours pas reconnu à Hong Kong. Au Japon, de plus en plus de municipalités adoptent des instruments officiels reconnaissant les unions entre personnes de même sexe, et les entreprises japonaises sont toujours plus nombreuses à accorder aux couples de même sexe les mêmes avantages qu’aux autres couples. Ces avancées pour les lesbiennes, les gays, et les personnes bisexuelles, transgenres ou intersexuées de la région ne vont pas sans se heurter à un certain nombre d’obstacles, et beaucoup reste à faire pour combattre la discrimination et la réprobation sociale. Toutefois, il existe des signes croissants d’une plus grande tolérance de la société à leur égard et d’un rejet de celles et ceux qui essaient d’aller à l’encontre de ces progrès en encourageant l’intolérance. Il convient de prêter une attention particulière aux résultats des deux référendums concurrents organisés fin 2018 à Taiwan, qui pourraient déterminer si le gouvernement va n’offrir qu’une protection juridique limitée aux couples de même sexe ou devenir le premier pays d’Asie à reconnaître l’égalité devant le mariage.