Un an après l’attentat qui a failli lui coûter la vie, Yendri Velásquez, militant vénézuélien, continue à se demander qui a essayé de le tuer et pourquoi
Par Yendri Velásquez, militant et défenseur des droits humains, membre d’Amnesty International Venezuela
Cet article a été publié initialement par elDiario.es
Jamais dans mes élucubrations les plus folles je n’aurais imaginé que sortir de chez moi et attendre un taxi allait changer le cours de ma vie.
Depuis septembre 2024, quand j’ai dû quitter le Venezuela dans le contexte d’un « déménagement » relevant d’un protocole de sécurité, je suis sorti du pays dans la clandestinité, et j’ai traversé des frontières et des territoires tiers en n’étant « personne » sur le plan juridique.
Un mois avant, lorsque j’avais essayé de me rendre à Genève pour participer à une session des Nations unies, j’ai été arrêté à l’aéroport de Maiquetía. Mon passeport est resté dans un bureau de la Direction générale du contre-espionnage militaire (DGCIM), où on m’a fait cette proposition pas très aimable : « Si tu collabores (divulgues des informations), nous t’aiderons avec ceci (me montrant le passeport, qu’il tenait dans sa main). »
Mon passeport est resté dans un bureau de la Direction générale du contre-espionnage militaire (DGCIM), où on m’a fait cette proposition pas très aimable : « Si tu collabores (divulgues des informations), nous t’aiderons avec ceci (me montrant le passeport, qu’il tenait dans sa main). »
Après avoir survécu à une disparition et avoir passé des semaines dans la clandestinité, retrouver la tranquillité est une tâche herculéenne. Je me souviens avoir dit dans une interview que depuis le jour de la disparition, la terreur m’habite tout entier. Je raconte tout cela parce que depuis cette expérience, je ne suis jamais arrivé à faire en sorte que cette peur n’envahisse pas le moindre espace où je me trouve. Quand je suis arrivé en Colombie, j’éprouvais une paranoïa constante. Puis, grâce aux éléments de preuve recueillis avec l’équipe d’Amnesty International, nous sommes arrivés à prendre connaissance des expériences de défenseur·e·s vénézuéliennes à Bogotá, qui ont expliqué avoir été harcelés, photographiés et menacés.
À ce contexte de persécution continue hors du territoire vénézuélien, s’ajoute l’abandon par les autorités colombiennes de la population migrante et réfugiée vénézuélienne. Des organisations de la société civile ont signalé que les institutions colombiennes ont fait reculer et ont entravé les droits de la population migrante, faisant totalement fi de l’appel de mécanismes de défense des droits humains les incitant à respecter le principe de la protection internationale.
On peut comparer cette situation à une accumulation de pierres qui viennent alourdir le baluchon invisible que porte chaque exilé vénézuélien, certaines représentant les persécutions et menaces employées par le pouvoir autoritariste vénézuélien, tandis que d’autres sont ajoutées par les pays accueillant ces personnes harcelées, par le biais de politiques qui, au lieu de fournir protection et garantir des droits, criminalisent la migration ou se gardent bien de nous protéger.
Une des pierres les plus lourdes que le gouvernement colombien a placées dans mon sac à dos a été une apparition publique du président de la République, Gustavo Petro, avec Alexander Granko, directeur de la DGCIM, le 10 septembre 2025. Je me suis alors senti extrêmement vulnérable.
Le 13 octobre 2025, cette vulnérabilité a cessé d’être abstraite.
Luis Peche et moi sommes sortis d’un immeuble résidentiel à Bogotá. Nous nous apprêtions à faire quelque chose de très ordinaire, prendre un mode de transport. Deux hommes armés se sont approchés et nous ont tiré dessus de manière répétée. Nous avons survécu.
Luis Peche et moi sommes sortis d’un immeuble résidentiel à Bogotá. Nous nous apprêtions à faire quelque chose de très ordinaire, prendre un mode de transport. Deux hommes armés se sont approchés et nous ont tiré dessus de manière répétée. Nous avons survécu.
J’ai été touché par huit balles. Les ambulances sont arrivées, puis ce furent les blocs opératoires, les nuits d’hôpital, la douleur, les interventions chirurgicales, et cette vie quotidienne étrange qui se construit dans la salle des soins intensifs, quand survivre devient, pour un temps, la seule tâche possible. Nous avons mis tous nos espoirs et notre confiance dans le travail qu’accomplirait le parquet général pour obtenir justice.
Cet espoir s’est estompé peu à peu, à mesure que se sont écoulés ces 365 jours durant lesquels aucune mesure opportune n’a été prise, où chaque jour qui passe se traduit par l’impunité et l’absence de protection. Douze mois marqués par le silence institutionnel et l’inaction.
Un an plus tard, une question continue à nous tarauder : qui a essayé de nous tuer et pourquoi ?
Un an après que ce qui devait être une visite au centre commercial a pris une tournure inattendue, après cinq opérations chirurgicales et des dizaines de procédures revictimisantes, nous n’avons pas la possibilité de mettre derrière nous une étape de notre vie marquée par la violence, la répression vénézuélienne et la complicité colombienne.
L’impunité continue à prendre la forme d’une absence : absence de responsables, absence de condamnations, absence de réponses. Mais ceux qui la vivent savent que l’impunité a également une présence.
Quand tu te remets à regarder derrière toi avant de rentrer dans ton logement.
Quand un bruit soudain te ramène à ce jour-là.
Quand chaque démarche t’oblige à raconter une nouvelle fois ce qui s’est passé.
Quand il est impossible de passer à l’étape d’après, parce que les institutions chargées de faire la lumière sur les faits n’ont pas donné de réponses suffisantes.
L’impunité aussi laisse des cicatrices. Je suis très reconnaissant d’être encore en vie, de pouvoir écrire ces mots et, même si c’est douloureux, je suis reconnaissant d’avoir la possibilité de continuer à m’indigner face aux injustices, tout en vivant personnellement cette injustice.
Il a aussi pour objectif que l’on se souvienne des défenseur·e·s des droits humains en Colombie, et de ceux venus de Cuba, du Nicaragua, du Venezuela et d’autres pays de notre région, qui ont découvert que franchir une frontière n’est pas toujours suffisant pour échapper à la persécution.
Un an après l’attaque, je continue à attendre que justice soit rendue.
Je ne veux pas qu’une nouvelle date anniversaire devienne simplement une autre manière de mesurer le temps qui passe.
Réclamer justice pour l’agression que nous avons subie ou pour celle de toute autre personne harcelée pour avoir défendu les droits humains représente davantage que demander un jugement ; c’est aussi réaffirmer notre volonté de vivre dans un monde où défendre la dignité humaine ne signe pas votre arrêt de mort.
La survie ne devrait pas être la fin de l’histoire.
Il faut aussi que justice soit rendue.


