Les Malaiyaha Tamils, ou membres de la communauté tamoule Malaiyaha, qui travaillent dans des plantations de thé privées et des petites exploitations au Sri Lanka sont victimes d’atteintes aux droits humains qui répondent à de nombreux critères de l’Organisation internationale du travail (OIT) relatifs au travail forcé, et n’ont pas accès aux protections strictes prévues par la législation sri lankaise du travail, écrit Amnesty International dans un nouveau rapport.
Portant sur la terrible situation des travailleurs·euses dans la province du Sud au Sri Lanka, cette étude révèle que les membres de la communauté tamoule marginalisée Malaiyaha subissent de multiples formes de violations généralisées, notamment des actes d’intimidation et des menaces, des violences physiques et du harcèlement, la servitude pour dettes, des restrictions de la liberté de mouvement, ainsi que de mauvaises conditions de travail et de vie.
Ce rapport met en évidence le fait que l’État, qui se montre incapable de remédier à ces violations des droits du travail, manque à son devoir de garantir aux travailleurs·euses les droits de bénéficier de la sécurité sociale, de se syndiquer et d’accéder à la justice. En tant que membre de l’OIT partie à 44 de ses conventions, ainsi qu’à des traités des Nations unies relatifs aux droits humains tels que le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), le Sri Lanka est tenu de veiller à ce que les travailleurs soient protégés contre la discrimination et les violations des droits du travail et des droits fondamentaux.
« Les plantations de thé privées au Sri Lanka violent systématiquement la législation relative au travail dans la façon dont elles traitent les Malaiyaha Tamils, sans avoir à rendre de comptes. Sur l’ensemble des sites visités, les travailleurs ont fait état d’une pratique récurrente marquée par les discriminations et les abus, notamment des violences, la servitude pour dettes, les salaires non payés et les mauvaises conditions de vie et de travail, ce qui laisse supposer une situation de travail forcé. La persistance de ces atteintes, malgré les garanties juridiques en vigueur, témoigne d’un grave manquement de l’État à son devoir de faire respecter la législation du travail et de garantir les droits des travailleurs, a déclaré Smriti Singh, directrice régionale pour l’Asie du Sud à Amnesty International.
Les plantations de thé privées au Sri Lanka violent systématiquement la législation relative au travail dans la façon dont elles traitent les Malaiyaha Tamils
Smriti Singh, directrice régionale pour l’Asie du Sud à Amnesty International
« L’obligation qui incombe au Sri Lanka d’éradiquer le recours au travail forcé est sans équivoque, tant en vertu du droit national que du droit international, notamment en tant que membre de l’OIT. Il faut sans délai accorder la priorité à l’inspection de ces plantations afin de déterminer l’ampleur des violations des droits du travail, en vue de mener des enquêtes approfondies, d’intenter des poursuites à l’encontre des responsables présumés et d’accorder des réparations aux victimes. »
Ce rapport s’appuie sur des recherches menées entre janvier 2024 et janvier 2026. Amnesty International s’est rendue dans 45 plantations des districts de Galle et de Matara, dans la province du Sud au Sri Lanka, et a mené 159 entretiens avec des travailleurs·euses, ainsi qu’avec deux propriétaires de plantations et trois responsables. Enfin, elle a organisé 15 groupes de discussion avec 65 travailleurs·euses.
Vives inquiétudes quant au recours au travail forcé et à d’autres atteintes aux droits humains
Descendants de travailleurs amenés au Sri Lanka depuis le sud de l’Inde par l’Empire britannique au début du XIXe siècle comme main d’œuvre dans les plantations de thé, les Tamouls Malaiyaha sont depuis longtemps victimes d’une discrimination raciale et d’une exclusion systémiques et structurelles, qui les exposent au travail forcé.
Aujourd’hui, ils dépendent fortement de leurs employeurs pour leurs moyens de subsistance, leur logement et leur santé, ce qui les empêche de dénoncer les mauvaises conditions de vie et de travail, ainsi que les violations du droit du travail.
Dans les 45 plantations visitées, ils ont déclaré qu’ils dépendent de leur employeur pour se loger et vivent dans la crainte d’une expulsion forcée.
Des employé·e·s de 15 plantations ont déclaré à Amnesty International avoir été victimes ou témoins de violences verbales ou physiques de la part des directeurs des domaines au motif qu’ils étaient arrivés en retard, s’étaient enquis de leurs salaires impayés ou autres.
L’un d’entre eux a déclaré : « Si vous ne travaillez pas [et n’atteignez pas les objectifs], ils ont tendance à vous frapper… Avec leurs mains et leurs jambes, et à coups de bâtons. Ils ont battu certaines personnes si violemment que c’était insoutenable. Et cela continue de se produire. »
D’après les recherches menées, les directeurs des domaines invoquent souvent des motifs fallacieux pour ne pas verser les salaires, en se basant fréquemment sur des objectifs irréalistes ; les travailleurs sont alors obligés de recourir à des avances sur salaire et à des prêts pour subvenir à leurs besoins fondamentaux, ce qui les plonge dans l’endettement.
Sur les 45 plantations visitées, 27 auraient exigé une récolte de plus de 25 kilos de thé par jour. Si ces objectifs irréalistes ne sont pas atteints, le modeste salaire ne dépassant parfois pas 1 000 roupies sri lankaises (2,50 euros) par jour est retenu ou retardé.
Un travailleur, Subramaniam, a déclaré : « Si nous ne terminons pas les tâches qui nous sont assignées, ils comptabilisent trois jours de travail comme un seul jour. Si nous terminons, ils nous paient 1 000 roupies sri lankaises (2,50 euros). »
De telles pratiques entraînent un cycle d’endettement croissant vis-à-vis des propriétaires fonciers, qui peut s’apparenter à la servitude pour dettes – une forme de travail forcé qui se traduit parfois par le fait que les travailleurs sont liés à leurs employeurs de génération en génération.
Dans au moins 22 plantations, les travailleurs ont évoqué les restrictions de leur liberté de déplacement, notamment des couvre-feux et l’obligation d’obtenir une autorisation pour voyager. En outre, leurs conditions de vie ne répondent pas aux critères essentiels du droit à un logement convenable : absence de sécurité légale d’occupation, espace insuffisant et installations sanitaires inadéquates.
Absence de mesures de protection du travail
À ces violations s’ajoutent le non-respect par l’État des protections du travail inscrites dans la législation nationale, qui restent hors de portée des membres de la communauté tamoule Malaiyaha employés dans les plantations de thé.
L’exploitation des Malaiyaha Tamils est favorisée par une discrimination enracinée, une très forte marginalisation et une classification systématiquement erronée de leur statut, qui les prive de la protection de la loi
Smriti Singh
Les employeurs des domaines privés et des petites propriétés les classent de manière abusive dans la catégorie des « travailleurs·euses journaliers », les privant ainsi de tous leurs droits juridiques relatifs au travail et des prestations sociales de base. Rares sont ceux qui bénéficient de prestations maternité, d’une retraite ou de congés maladie.
Les employé·e·s tamouls Malaiyaha rencontrent des difficultés pour accéder à la justice, notamment pour déposer des recours en cas d’abus et de mauvaises conditions de travail : citons la barrière linguistique, les autorités publiques susceptibles de leur offrir une protection parlant rarement le tamoul Malaiyaha, le traitement discriminatoire de la part des fonctionnaires et l’absence de papiers de travail. La représentation syndicale est souvent inexistante ou interdite par les employeurs : les domaines visités dans le cadre des recherches ne comptaient aucun syndicat en activité.
Ce rapport met également en évidence de graves lacunes au niveau des inspections du travail et de l’application des normes d’emploi dans les plantations de thé des districts de Matara et de Galle.
« L’exploitation des Malaiyaha Tamils est favorisée par une discrimination enracinée, une très forte marginalisation et une classification systématiquement erronée de leur statut, qui les prive de la protection de la loi, a déclaré Smriti Singh.
« Nous engageons les autorités sri lankaises à appliquer pleinement la loi, à lever les obstacles qui empêchent la communauté tamoule Malaiyaha d’exercer ses droits, à renforcer la protection des travailleurs·euses et à mettre en œuvre l’obligation de rendre des comptes dans l’ensemble des plantations de thé privées. »


