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Arabie saoudite. Les démolitions à grande échelle et les expulsions forcées sont entachées de violations des droits humains et de discrimination

Le projet de démolition et d’expulsion à grande échelle qui s’inscrit dans la stratégie du prince héritier Mohammed ben Salmane visant à réaliser le plan Vision 2030 et qui touche un demi-million de personnes dans plus de 60 quartiers de la ville côtière de Djedda, bafoue les normes internationales relatives aux droits humains et constitue une discrimination à l’égard des étrangers, a déclaré Amnesty International le 22 juin 2022. Elle demande aux autorités de mettre fin aux expulsions forcées.

D’après l’examen d’un document de la municipalité de Djedda, présentant une chronologie des plans de développement qui remonte à 2019, les démolitions touchent plus de 558 000 habitant·e·s. Elles ont débuté en octobre 2021 et se poursuivent par intermittence depuis.

Le 31 janvier, le quotidien The Saudi Gazette a annoncé un programme d’indemnisation destiné aux citoyen·ne·s, qui exclut les étrangers ; or, ils représentent jusqu’à 47 % des personnes expulsées. Selon les autorités, le montant des indemnisations ne sera estimé qu’une fois les bâtiments démolis.

« Derrière l’image progressiste et clinquante que l’Arabie saoudite affiche aux yeux du monde, se cachent de terribles abus et violations des droits humains. Le monde ne se laissera pas berner par une publicité mensongère. Le document de la municipalité de Djedda montre que les plans du projet ont été finalisés il y a près de trois ans, mais que les autorités saoudiennes n’ont pas lancé de véritable processus de consultation avec les habitants, ne les ont pas prévenus suffisamment à l’avance, n’ont pas annoncé le montant des indemnisations et ne les ont pas versées avant le démarrage des démolitions, a déclaré Diana Semaan, directrice adjointe par intérim pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à Amnesty International.

« Les autorités sont déterminées à mener ce projet quel qu’en soit le prix pour les habitant·e·s du secteur. Elles les ont expulsés sans ménagement de leurs logements, sans leur donner le temps et l’argent nécessaires pour trouver un autre habitat, mais ont également fait preuve de discrimination à l’égard de centaines de milliers d’étrangers en les excluant du système d’indemnisation. »

Amnesty International s’est entretenue avec un·e habitant·e, trois militant·e·s et trois journalistes ayant connaissance de la situation sur le terrain, dont deux se trouvaient à Djedda entre février et mai 2022. Elle a également analysé des images satellite qui montrent qu’au moins 20 quartiers de Djedda ont été démolis entre octobre 2021 et mai 2022, ainsi que 13 vidéos dévoilant la destruction de bâtiments dans plusieurs quartiers.

En avril 2022, Amnesty International a adressé un courrier à la Commission des droits humains d’Arabie saoudite pointant des questions et des préoccupations au sujet des démolitions et des procédures légales à respecter dans le cadre des expulsions. Elle attend toujours une réponse.

Derrière l’image progressiste et clinquante que l’Arabie saoudite affiche aux yeux du monde, se cachent de terribles abus et violations des droits humains

Diana Semaan, Amnesty International

Selon un document public officiel examiné par Amnesty International, le délai de préavis a varié de 24 heures dans un quartier, à une à six semaines dans d’autres. Dans le quartier d’Al Ghaleel, le mot ” évacuer ” a été peint sur les bâtiments concernés et dès le lendemain, l’électricité était coupée. Dans d’autres quartiers, les calendriers des expulsions et des démolitions ont été relayés sur des panneaux d’affichage ou par le biais de médias proches du pouvoir.

« Je n’ai appris l’expulsion que par des inscriptions peintes sur notre bâtiment le 22 janvier et par un papier affiché au rez-de-chaussée indiquant que nous devions partir avant la fin du mois. Je n’ai jamais vu ni parlé à aucun représentant de la municipalité ou du gouvernement », a déclaré un étranger qui vivait dans l’un des quartiers touchés depuis trois ans avant d’être obligé de quitter les lieux en février 2022.

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Conformément aux Principes de base et directives des Nations unies sur les expulsions forcées et les déplacements liés au développement, les autorités doivent proposer une indemnisation et une solution de relogement à toutes les personnes concernées sans discrimination, en veillant à ce que nul ne se retrouve à la rue à la suite d’une expulsion, y compris les ressortissants et les non-ressortissants, les personnes détenant ou non un titre de propriété et les locataires. En outre, elles doivent impliquer toutes les personnes touchées, les avertir suffisamment à l’avance, diffuser les informations à l’avance et donner à tous les habitant·e·s concernés un délai raisonnable pour examiner publiquement le plan proposé ou formuler des objections, y compris les mesures visant à protéger les groupes vulnérables.


Victimes de stigmatisation et de mesures d’intimidation


Des médias proches du pouvoir ont déversé un récit stigmatisant au sujet des habitant·e·s des secteurs touchés, affirmant que la majorité dans certaines zones sont des sans-papiers, qu’ils « enfreignent le système de résidence et de travail » et que ces quartiers sont en proie « aux maladies, aux crimes, à la drogue et aux vols ».

Un militant associatif a déclaré à Amnesty International : « Des communautés entières sont détruites. Qu’adviendra-t-il des personnes les plus vulnérables ? Les migrant·e·s, qu’ils aient ou non des papiers, n’ont pas les moyens de se reloger dans des quartiers plus chers. Les sans-papiers sont pointés du doigt comme des criminels. Pas une once d’empathie à leur égard. »

Un climat de peur entoure le partage d’informations et le signalement d’abus dans la procédure d’expulsion. Selon une source d’Amnesty International en contact direct avec des habitant·e·s de Djedda, ils craignent les représailles des autorités s’ils font valoir leurs droits et ont peur de s’exprimer. Une personne habitant le secteur a raconté qu’elle redoute de subir le même sort qu’Abdullah al Huwaiti, tué par les forces de sécurité en avril 2020 après avoir dirigé l’association mobilisée contre les acquisitions de terrains liées à NEOM, un projet de mégapole en cours de construction dans la province de Tabuk, dans le nord-ouest de l’Arabie saoudite.

De nombreuses personnes utilisant des pseudonymes se sont exprimées sur Twitter pour protester contre la destruction de leur quartier et de leur maison, et pointer les difficultés qu’elles rencontrent pour retrouver un logement abordable. Elles dénoncent également le coût élevé de la vie et du logement pour les personnes expulsées, le retard des indemnisations et l’augmentation des prix des loyers et des services de relogement à Djedda.

Complément d’information

En 2017, l’Arabie saoudite a lancé Vision 2030, un projet visant à diversifier l’économie et à créer de nouvelles opportunités pour les femmes et les jeunes.

Le prince héritier saoudien a lancé le projet Djedda central en décembre 2021, à hauteur de 75 milliards de riyals saoudiens (environ 19 milliards d’euros), pour développer 5,7 millions de mètres carrés de terrain. Les premières démolitions liées à ce projet ont débuté en octobre 2021, suivies par une autre série en janvier 2022, lorsque des vidéos de destruction ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux.