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Irlande. Les lois criminalisant le travail du sexe favorisent les attaques et les violations contre les personnes qui l’exercent

Une loi de 2017, prétendument conçue pour protéger les victimes de la traite des êtres humains et les travailleuses et travailleurs du sexe contre l’exploitation, facilite au lieu de cela les attaques et les violations visant ces personnes, et l’État manque à sa mission consistant à les protéger de la violence, écrit Amnesty International dans un rapport rendu public mardi 25 janvier.

Ce rapport, intitulé « Nous vivons dans un système violent » : violences structurelles contre les travailleuses et travailleurs du sexe en Irlande, révèle comment la criminalisation de certains aspects de leur activité force les travailleuses et travailleurs du sexe à prendre plus de risques afin d’éviter la police, mettant ainsi leur vie et leur sécurité en péril.

« Les lois censées protéger les travailleuses et travailleurs du sexe les exposent à un risque accru d’abus et de violences, notamment de viol et d’attaques physiques. Voilà ce que nous disent les travailleuses et travailleurs du sexe sur l’impact actuel de la loi de 2017, et le gouvernement irlandais doit commencer à les écouter », a déclaré Colm O’Gorman, directeur exécutif d’Amnesty International Irlande.

« Nos recherches montrent clairement que le fait d’ériger en infraction l’achat de services sexuels force les travailleuses et travailleurs du sexe à prendre des risques, tandis que les dispositions pénalisant la tenue d’une maison close empêchent ces personnes de travailler ensemble dans un même lieu en vue d’assurer leur propre sécurité. »

La majorité des travailleuses et travailleurs du sexe dont les propos ont été recueillis dans le cadre de ces recherches veulent que le travail du sexe soit pleinement dépénalisé, y compris l’achat de services sexuels. Ces personnes ont aussi déclaré que partager un local avec d’autres travailleuses et travailleurs du sexe aide à renforcer leur sécurité et à limiter le risque potentiel de violence.

Une travailleuse du sexe a déclaré à Amnesty International : « Une femme seule avec un homme, nous n’avons aucune chance. Nous avons besoin de compter sur une autre fille qui puisse entendre ce qui se passe […] Mais rester seule, c’est très dangereux. »

Une autre travailleuse du sexe a expliqué à Amnesty International : « Une nuit en particulier […] J’étais allée dans une impasse discrète pour que la police ne puisse pas me trouver […] car on ne pouvait pas arriver en voiture dans le lieu où nous nous trouvions. Mais en même temps, je n’avais aucune issue, en cas de problème […] C’était clairement en raison de la présence de la police sur la zone qui traquait les clients. »

La police : « Plus une menace qu’une protection ».

Les recherches effectuées montrent également que la méfiance à l’égard de la police et la condamnation sociale renforcée par la législation pénale font partie des principales préoccupations des travailleuses et travailleurs du sexe.

La grande majorité des travailleuses et travailleurs du sexe interrogés ont signalé avoir été victimes de violences dans le cadre de leur activité. Et pourtant, ces personnes ont aussi déclaré avoir peur de la police. Pour justifier le fait qu’elles ne préfèrent pas contacter la police si elles sont victimes de violences, elles ont invoqué leur manque de confiance vis-à-vis de l’institution et la conviction que rien ne serait fait. Elles ont également exprimé la crainte d’être harcelées ou brutalisées par la police, et la peur d’être expulsées de leur logement et de se retrouver sans abri après que leur propriétaire eut été averti ou ciblé.

L’une des travailleuses du sexe interrogées a déclaré à Amnesty International : « La police représente plus une menace qu’une protection ». Une autre a dit : « Il faut une dépénalisation à 100 %. Sans cela, j’aurai toujours peur de porter plainte auprès de la police ou d’autres. Mais dans toutes les autres formes de commerce, si vous êtes confronté à de mauvais clients ou qu’il vous arrive quelque chose, vous pouvez appeler la police […] Il s’agit plus de créer un environnement plus sûr pour nous. »

La réticence des travailleuses et travailleurs du sexe migrants à s’adresser à la police s’explique par les risques liés à leur situation au regard de la législation sur l’immigration ou leur intention de demander la nationalité irlandaise. Une personne migrante travailleuse du sexe a déclaré à Amnesty International :

« Le seul cas où j’appellerais les flics, ce serait si j’étais à terre, en train de mourir. […] Personnellement, je préfère prendre des risques avec un client plutôt qu’avec un policier. »

Pour un grand nombre des personnes interrogées, la criminalisation de l’achat de services sexuels exacerbe le niveau déjà élevé de condamnation sociale et de discrimination croisée pour d’autres motifs, tels que, par exemple, la race, l’origine ethnique, le genre, l’identité de genre, le handicap, l’usage de stupéfiants, l’absence de logement ou la situation au regard de la législation sur l’immigration.

Les recherches effectuées soulignent l’absence de données sur les expériences des travailleuses et travailleurs du sexe, et le fait que le gouvernement s’appuie sur des travaux dépassés et inexacts faisant l’amalgame entre le trafic d’êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle et le travail du sexe. Elles montrent également que l’État n’a pas suffisamment consulté les travailleuses et travailleurs du sexe lors de la rédaction de la loi de 2017.

Le gouvernement irlandais mène actuellement un examen de la Loi pénale de 2017 relative aux infractions à caractère sexuel, et cette fois-ci, les travailleuses et travailleurs du sexe veulent se faire entendre.

« L’examen de cette loi représente une occasion vitale de garantir qu’elle protège réellement les travailleuses et travailleurs du sexe », a déclaré Colm O’Gorman.

« Mais si cela doit arriver, les travailleuses et travailleurs du sexe eux-mêmes doivent être véritablement consultés afin que leurs expériences puissent contribuer à façonner les lois et politiques censées les protéger. »

Complément d’information

Un sondage effectué par Amnesty International en décembre 2021 a révélé que 70 % des personnes interrogées en Irlande pensent que les travailleuses et travailleurs du sexe doivent être consultés sur l’ensemble des lois qui les concernent directement, tandis que 73 % ont estimé que les travailleuses et travailleurs du sexe ont le droit de prendre des décisions au sujet de leur corps et de leur vie.

Depuis 2017, l’article 4 de la Loi pénale relative aux infractions à caractère sexuel érige en infraction l’achat de services sexuels et a renforcé les sanctions pour l’infraction de tenue de maison close – lorsqu’au moins deux travailleuses et travailleurs du sexe vendent des services sexuels depuis le même lieu -, prévoyant une amende d’un montant de 5 000 euros ou une peine pouvant aller jusqu’à 12 mois de prison.