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Tunisie. Il faut enquêter sur les circonstances de la mort d’un jeune homme suite à l’usage inconsidéré de gaz lacrymogènes par la police

Les autorités tunisiennes doivent mener une enquête approfondie et impartiale sur la mort d’un jeune homme et sur les blessures graves infligées à un autre, des informations relatant qu’ils ont été touchés par des grenades lacrymogènes à Sbeïtla, dans l’ouest de la Tunisie, lors des manifestations qui secouent une grande partie du pays depuis le 15 janvier. En outre, les autorités doivent ordonner aux forces de sécurité de s’abstenir d’utiliser des gaz lacrymogènes sans discernement.

Selon les proches de Haykal Rachdi et Aymen Mahmoudi, tous deux âgés de 21 ans, les deux jeunes hommes ont été blessés dans des circonstances similaires dans la soirée du 18 janvier et présentaient des blessures à la tête. Ils leur ont expliqué qu’ils avaient été touchés par des grenades lacrymogènes tirées par des policiers antiémeutes à bout portant. Haykal Rachdi a succombé à ses blessures le 25 janvier. Aymen Mahmoudi a subi des actes chirurgicaux au niveau du visage afin de réparer ses fractures.

« La mort tragique de Haykal Rachdi, un jeune homme en quête d’un avenir meilleur, doit faire l’objet d’une enquête impartiale et efficace dans les meilleurs délais. Elle doit notamment s’appuyer sur des entretiens avec des témoins et un examen médicolégal indépendant. Les responsables de son homicide doivent répondre de leurs actes devant la justice, a déclaré Amna Guellali, directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.

« Les forces de sécurité doivent réagir aux manifestations qui sont l’expression sincère de difficultés sociales en faisant preuve de retenue et en respectant la liberté de réunion, et ne doivent recourir à la force que lorsque cela est absolument nécessaire et de manière proportionnée. L’impunité de la police est depuis longtemps un sujet d’inquiétude en Tunisie : pour rompre le cycle de la violence, les autorités judiciaires doivent enquêter sur tous les faits de recours illégal à la force, notamment à des gaz lacrymogènes, et veiller à ce que la police ait à rendre des comptes. »

Amnesty International s’est entretenue avec quatre habitants de Sbeïtla, selon lesquels depuis deux jours, des gaz lacrymogènes ont été tirés sans discernement au milieu de quartiers d’habitation à forte densité de population. Des grenades ont atterri à l’intérieur des logements, causant l’asphyxie de personnes âgées et d’enfants. Les forces de sécurité ont aussi tiré des gaz lacrymogènes sur le cortège funèbre pacifique accompagnant Haykal Rachdi.

Des manifestations contre la marginalisation, les violences policières, la pauvreté et le manque d’opportunités en termes d’emploi ont éclaté de façon sporadique dans diverses villes en Tunisie le 15 janvier, à la suite du 10e anniversaire de la révolution tunisienne. Certains rassemblements ont dégénéré en affrontements avec la police et en actes de vandalisme, des bâtiments publics ont été incendiés et des pillages ont eu lieu. D’après des vidéos et des témoignages, la police a parfois réagi en usant d’une force excessive, procédant à des arrestations massives et assénant des coups pour disperser des manifestations pacifiques. Le ministère de l’Intérieur a annoncé l’arrestation de 630 personnes jusqu’à présent, la majorité étant des mineurs âgés de 14 et 15 ans.

La mort tragique de Haykal Rachdi, un jeune homme en quête d’un avenir meilleur, doit faire l’objet d’une enquête impartiale et efficace dans les meilleurs délais. Elle doit notamment s’appuyer sur des entretiens avec des témoins et un examen médicolégal indépendant. Les responsables de son homicide doivent répondre de leurs actes devant la justice.

Amna Guellali, directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à Amnesty International

Témoignages des familles

Ferdaous Rachdi, la sœur de Haykal Rachdi, a déclaré que dans la soirée du 18 janvier, elle se trouvait avec d’autres membres de la famille au domicile de ses grands-parents dans le quartier de Hay Sourour à Sbeïtla, lorsque son frère a été blessé. Elle a ajouté qu’il y avait des manifestations ce soir-là qui ont dégénéré en affrontements entre manifestants et police antiémeutes, et que des gaz lacrymogènes ont été tirés dans ce quartier densément peuplé.

Peu avant 20 heures, Ferdaous Rachdi a regardé par la fenêtre et a vu son frère, Haykal Rachdi, se faire raccompagner jusqu’à la maison de ses grands-parents en étant aidé par d’autres jeunes hommes. Lorsqu’elle est sortie, elle a vu que le visage de son frère était couvert de sang et qu’il était blessé à la tête. Haykal Rachdi lui a dit qu’il avait été touché par une grenade lacrymogène tirée par un policier alors qu’il rentrait à pied rejoindre sa famille.

Selon Ferdaous Rachdi, son frère a reçu des soins d’urgence à l’hôpital local de Sbeïtla, avant d’être transporté dans un autre hôpital mieux équipé pour soigner ses blessures. Il a perdu connaissance pendant son transfert et est décédé le 25 janvier.

Mohammed Mahmoudi, le père d’Aymen Mahmoudi, a déclaré que ce même soir, le 18 janvier, il avait demandé à son fils d’aller chercher des antalgiques dans une pharmacie du secteur à Hay Sourour. Aymen Mahmoudi est rentré vers 21 heures, couvert de sang. Il a raconté à son père qu’il avait été touché par une grenade lacrymogène à bout portant, alors qu’il empruntait un autre chemin pour se rendre à la pharmacie, l’itinéraire habituel étant bloqué par la manifestation.

Aymen Mahmoudi a été admis dans trois hôpitaux différents pour y être soigné et a finalement subi une opération chirurgicale pour réparer une fracture osseuse au visage. Sur des photos de ses blessures envoyées par sa famille, on voit le côté droit de son visage couvert de sang et une blessure sous l’œil droit. Un scanner par imagerie de son visage effectué à l’hôpital de Kasserine le 19 janvier et examiné par Amnesty International révèle quatre fractures faciales. D’après son père, les chirurgiens ont dû reporter les opérations censées soigner les trois autres fractures du fait de la gravité des blessures d’Aymen Mahmoudi.

Recours excessif aux gaz lacrymogènes

Des habitants de Hay Sourour à Sbeïtla ont déclaré avoir été exposés à un usage excessif de gaz lacrymogènes au cours des deux derniers jours, après que la nouvelle de la mort de Haykal Rachdi s’est répandue dans la ville et que de nouvelles manifestations ont éclaté contre les violences policières.

Zouaoui Omri, militant politique, a déclaré qu’il avait assisté aux funérailles de Haykal Rachdi le 26 janvier. Lorsque la procession a croisé les forces de sécurité postées devant un supermarché, il a entendu une forte explosion. Il a déclaré :

« J’ai réalisé que la police avait tiré des gaz lacrymogènes. J’ai entendu les tirs successifs d’au moins 15 à 20 cartouches de gaz et j’ai vu de la fumée monter dans l’air près du début de la procession. La panique a gagné le cortège et nous nous sommes mis à courir. Le cortège rassemblait des centaines de personnes, dont beaucoup d’enfants et de personnes âgées, et les forces de sécurité ont simplement tiré des gaz lacrymogènes au milieu de la foule. »

Amnesty International a examiné une vidéo, filmée par Zouaoui Omri, montrant le cortège funèbre avancer pacifiquement. À la fin de la vidéo, on peut entendre des bruits de tirs, puis on voit des personnes s’enfuir en courant, paniquées.

Faouzia Mahmoudi, la mère d’Aymen Mahmoudi, s’est entretenue avec Amnesty International alors que la police tirait des gaz lacrymogènes dans son quartier après les funérailles de Haykal Rachdi :

« Nous n’arrivons pas à respirer. Nous ne pouvons pas rester chez nous et nous ne pouvons pas non plus en sortir. La fumée et l’odeur des gaz lacrymogènes sont partout. Nous avons fermé toutes les fenêtres et toutes les portes, et avons même mis des tissus et des vêtements pour colmater les ouvertures, mais les gaz s’infiltrent quand même à l’intérieur. »

L’utilisation de gaz lacrymogènes sur une large zone doit être réservée aux situations où le degré de violence est tel qu’il est impossible de contenir la menace en ciblant directement les personnes se livrant à des violences. Ils ne peuvent être utilisés que lorsque les gens ont la possibilité de se disperser et non quand ils se trouvent dans un espace confiné ou lorsque les rues et autres issues sont bloquées. Les gens doivent être avertis du recours imminent à ces moyens et être autorisés à se disperser. Tirer des grenades lacrymogènes directement sur des personnes risque de causer des blessures graves ou la mort et est contraire aux normes internationales régissant l’usage de la force par les responsables de l’application des lois.