Nigeria. Les frappes aériennes sur des villages en proie à une escalade des violences intercommunautaires ont fait des dizaines de morts

La réaction des autorités nigérianes face aux violences intercommunautaires est totalement inadaptée, trop lente, inefficace et, dans certains cas, illégale, a déclaré Amnesty International le 30 janvier, alors que les heurts entre éleveurs et agriculteurs dans les États d’Adamawa, de Benue, de Taraba, d’Ondo et de Kaduna ont fait 168 morts rien que ce mois-ci.

« Il faut que l’État réagisse d’une manière complètement différente à ces affrontements meurtriers afin d’éviter que la crise ne devienne incontrôlable. Il doit enquêter et traduire les suspects en justice, a déclaré Osai Ojigho, directrice d’Amnesty International Nigeria.

« Des centaines de personnes ont perdu la vie l’an dernier et les autorités ne protègent toujours pas la population comme elles le devraient. Pire encore, les meurtriers ne sont pas inquiétés.

« Face aux violences intercommunautaires, les organes chargés du maintien de l’ordre ont parfois eu recours à la force de façon excessive ou illégale, ce qui n’a fait qu’alourdir le bilan humain et aggraver les destructions. »

Des centaines de personnes ont perdu la vie l’an dernier et les autorités ne protègent toujours pas la population comme elles le devraient. Pire encore, les meurtriers ne sont pas inquiétés.
Osai Ojigho, directrice d’Amnesty International Nigeria

Le 4 décembre 2017, des avions de chasse de l’armée de l’air nigériane ont procédé à des bombardements à titre d’avertissement pour empêcher l’escalade des violences intercommunautaires, alors que des centaines d’éleveurs attaquaient au moins cinq villages de l’État d’Adamawa pour se venger du massacre de 51 des leurs, principalement des enfants, qui avait eu lieu le mois précédent à Kikan.

Au lendemain des frappes aériennes, une équipe d’Amnesty International s’est rendue dans les villages touchés et a recueilli des témoignages d’habitants, qui ont déclaré avoir été pris pour cible par un avion de chasse et un hélicoptère militaire alors qu’ils tentaient de fuir.

« Les frappes aériennes ne sauraient être considérées comme un moyen légitime d’application des lois. Ce recours irresponsable à la force meurtrière est illégal et scandaleux et témoigne du mépris choquant de l’armée nigériane à l’égard de la vie des personnes qu’elle est censée protéger », a déclaré Osai Ojigho.

Ce recours irresponsable à la force meurtrière est illégal et scandaleux et témoigne du mépris choquant de l’armée nigériane à l’égard de la vie des personnes qu’elle est censée protéger.
Osai Ojigho, directrice d’Amnesty International Nigeria

Selon les propos du général de brigade aérienne Olatokunbo Adesanya, directeur des relations publiques de l’armée de l’air, qui ont été rapportés par les médias locaux, il s’agissait d’avertissements et non de tirs qui avaient pour finalité de tuer. Le général a ajouté que ces opérations avaient eu un « effet positif » en ce qu’elles avaient poussé les habitants à quitté la zone.

Deux semaines après les événements, il est revenu sur ses déclarations, en affirmant que les éleveurs avaient ouvert le feu sur l’avion.

Il aurait également indiqué que l’armée de l’air avait filmé les opérations, auxquelles avaient participé un Alpha Jet et un hélicoptère EC 135.

Amnesty International appelle l’armée de l’air nigériane, qui a bénéficié d’une formation intensive auprès de militaires britanniques et américains ces dernières années, à transmettre l’enregistrement et toutes les informations pertinentes aux autorités, notamment au procureur général et au ministre de la Justice aux fins d’enquête.

« Il s’agit d’un recours illégal et excessif à la force d’une ampleur catastrophique. C’est encore un exemple tragique qui met en lumière une situation dans laquelle les forces armées nigérianes ont adopté une tactique militaire meurtrière en matière d’application des lois, a déclaré Osai Ojigho.

« Il faut que les autorités nigérianes enquêtent sur ces attaques et, dans les cas où les investigations permettraient d’établir une responsabilité pénale, traduisent en justice les auteurs présumés. » 

Il s’agit d’un recours illégal et excessif à la force d’une ampleur catastrophique. C’est encore un exemple tragique qui met en lumière une situation dans laquelle les forces armées nigérianes ont adopté une tactique militaire meurtrière en matière d’application des lois.
Osai Ojigho

Les frappes aériennes ont touché les villages de Lawaru, Dong, Kodomti, Shafaron et Nzuruwei, où les délégués d’Amnesty International se sont entretenus avec 15 témoins.

Dans chaque village, les habitants ont fourni à l’organisation les listes des personnes décédées, qui contenaient au total 86 noms.

Étant donné que les éleveurs ont tiré sur des villageois et mis le feu à des logements et que les frappes aériennes ont provoqué des incendies, il n’a pas été possible d’établir dans quelle mesure les morts et les destructions étaient directement imputables aux bombardements ou aux éleveurs.

En s’appuyant sur des témoignages, des observations de terrain, la détermination de la nature des armes utilisées et l’analyse d’images photographiques et satellites, Amnesty International estime que les frappes aériennes ont causé des dommages considérables et fait au moins 35 morts et de nombreux blessés.

Selon les témoins ayant participé à l’identification et à l’inhumation des victimes, 51 portaient des plaies par balle ou par machette et les 35 autres avaient trouvé la mort dans les raids aériens menés à Dong, Shafaron, Lawaru et Kodomti.

La plupart des victimes auraient été ensevelies dans des tombes individuelles mais, à Dong, environ 28 ont été enterrées dans une fosse commune.

C’est à Dong et à Lawaru que le bilan humain a été le plus lourd. Dans les cinq villages où se sont rendus les délégués d’Amnesty International, quelque 3 000 logements au total ont été détruits.

Les images satellites et aériennes analysées par Amnesty International confirment les effets dévastateurs cumulés des attaques menées par les éleveurs et des raids de l’armée de l’air : au moins huit villages ont été partiellement ou totalement détruits par le feu.

Une équipe d’Amnesty International a recueilli des informations concernant l’impact du raid aérien sur le terrain. À Nzuruwei, elle a repéré des fragments de métal, probablement issus d’une roquette, sur une moto et un autre véhicule. Des témoins ont déclaré qu’ils avaient trouvé les restes des engins à proximité.

À Kodomti, un autre témoin a montré aux délégués d’Amnesty International sa maison, détruite par une roquette dont les restes ont été découverts dans les décombres.

À Dong, l’équipe s’est rendue au palais du chef traditionnel, qui, selon des témoins, avait été détruit lors d’une frappe aérienne plusieurs heures après le départ des éleveurs. Les restes de la roquette auraient été trouvés à l’intérieur.

Une vidéo enregistrée par les délégués d’Amnesty International montre la destruction massive de logements, réduits à l’état de gravats calcinés, de morceaux de métal tordu et de cendres dans les zones où, selon les villageois, les roquettes avaient atterri. L’équipe a aussi filmé les éclats rassemblés par les villageois.

Selon plusieurs experts, il s’agissait de munitions fabriquées par l’entreprise française SNEB, dont on sait qu’elles équipent les Alpha Jet de l’armée nigériane.

Les témoins ont indiqué à Amnesty International que, dans certains villages, les roquettes avaient été lancées au moment même où les éleveurs attaquaient et, dans d’autres, l’armée de l’air était arrivée peu après.

« Les violences intercommunautaires appellent évidemment une réaction de l’État mais lancer des roquettes sur des villages en guise d’avertissement est absolument illégal, a déclaré Osai Ojigho.

« Plutôt que d’intervenir de manière proportionnée sur le terrain, l’armée a clairement adopté une tactique destinée à tuer et à neutraliser l’ennemi depuis les airs. »

Les habitants ont décrit les scènes terrifiantes auxquelles ils ont assisté lorsque l’avion a fait feu sur leurs logements.

Un agriculteur de Shafaron a expliqué qu’un hélicoptère et un avion de chasse avaient mené un raid juste après l’arrivée des éleveurs.

« L’hélicoptère et l’avion de chasse ont commencé à larguer des bombes. Les maisons ont commencé à brûler. Les enfants ont commencé à se sauver. Les mères ont regroupé leurs enfants et se sont enfuies avec eux. Nous, les hommes, n’étions pas en mesure de répliquer alors nous avons commencé à courir aussi. L’avion a réduit nos maisons et nos biens en cendres », a-t-il déclaré.

Les maisons ont commencé à brûler. Les enfants ont commencé à se sauver. Les mères ont regroupé leurs enfants et se sont enfuies avec eux. Nous, les hommes, n’étions pas en mesure de répliquer alors nous avons commencé à courir aussi.
Un témoin

Le chef traditionnel de l’un des villages, dont la maison a été détruite lors du raid aérien, a aussi expliqué que l’avion était arrivé peu après les éleveurs.

« Nous essayions de nous cacher et nous avons vu arriver un hélicoptère et un avion de chasse, qui ont commencé à tirer et à bombarder les maisons. Lorsque quelqu’un qui tentait de se cacher était repéré, l’avion larguait des bombes », a-t-il déclaré.

Des avertissements ignorés

Il a été signalé à maintes reprises que les éleveurs risquaient de mener des attaques en représailles. Des villageois et des chefs locaux ont confirmé à Amnesty International qu’ils avaient informé les forces de sécurité après avoir reçu des SMS contenant des informations spécifiques sur les attaques à venir. Des villageois ont aussi rapporté avoir vu des éleveurs armés se rassembler dans la zone.

Face à ces menaces, la police a annoncé le 29 novembre qu’elle déploierait 315 agents supplémentaires.

Cependant, les villageois touchés par les attaques du 4 décembre ont affirmé que la police et l’armée n’avaient rien fait pour empêcher les violences.

Violences intercommunautaires

En 2017, des affrontements ont éclaté entre des éleveurs nomades et des agriculteurs locaux, faisant au moins 549 morts et des milliers de déplacés dans les États d’Enugu, de Benue, de Taraba, de Zamfara, de Kaduna, du Plateau, de Cross River, d’Adamawa, de Katsina, du Delta et d’Ekiti.

L’escalade de la violence depuis le début de 2018 s’est matérialisée par des attaques et des représailles qui ont tué 168 personnes dans les États d’Adamawa, de Benue, de Taraba, d’Ondo et de Kaduna.

À la suite de l’attaque contre des éleveurs perpétrée à Kikan le 21 novembre, les autorités de l’État d’Adamawa ont créé une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur ces événements. Amnesty International estime que le mandat de la commission devrait être étendu aux violations des droits humains commises par des militaires.

Le 11 décembre, le vice-président nigérian, Yemi Osinbajo, a annoncé une consultation nationale au sujet des affrontements.

« Cette vague sanglante de violences intercommunautaires doit être stoppée et tous les éleveurs et agriculteurs soupçonnés d’homicides et de destruction de biens doivent être traduits en justice, a déclaré Osai Ojigho.

« Il faut que les autorités nigérianes veillent à ce que les victimes, y compris les familles des personnes tuées, obtiennent réparation. »

Le déploiement de l’armée sur le territoire sape l’action de la police

L’armée nigériane mène actuellement des opérations de sécurité dans 30 des 36 États du pays et sur le territoire de la capitale fédérale, où elle assure couramment le maintien de l’ordre.

Le déploiement fréquent de militaires a donné lieu à maintes reprises à un recours excessif à la force, à des homicides illégaux et à des exécutions extrajudiciaires dans tout le pays.

En outre, le fait que les autorités comptent sur l’armée pour l’aider à gérer des situations relevant de l’ordre public sape considérablement le rôle de la police.