La prestation de l’Égypte aux Nations unies ne doit pas duper le reste du monde

Photo : FABRICE COFFRINI/AFP/Getty Images.

Par Nicholas Piachaud, chercheur sur l’Égypte à Amnesty International @NPiachaud

S’il y a bien une chose dont l’Égypte ne peut pas être accusée, c’est de ne pas savoir jouer la comédie.

Le clou du spectacle s’est joué vendredi 20 mars, lorsque le pays s’est trouvé devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève pour annoncer - en croisant fort les doigts dans le dos - des réformes en matière de droits humains.

Avec une habileté remarquable, les représentants de l’Égypte ont soigneusement évité que la communauté internationale ne s’attarde sur la crise des droits humains qui s’aggrave dans le pays. Ils ont même réussi à vendre au reste du monde une image de prospérité, de croissance et de stabilité.

Alors que j’assistais à la session, un nom m’est revenu à l’esprit, celui de Shaimaa al Sabbagh.

Shaimaa est morte dans une rue du Caire le 24 janvier 2015. Accompagnée d’un petit groupe de membres pacifiques du parti de l’Alliance populaire socialiste, elle participait à une manifestation qui avait traversé le centre du Caire pour rejoindre la place Tahrir.

Les manifestants souhaitaient déposer des fleurs en hommage aux centaines de personnes qui étaient tombées lors de précédentes manifestations alors qu’elles réclamaient du pain, plus de liberté et plus de justice sociale. Mais au lieu d’une voie dégagée, les manifestants ont trouvé les forces de sécurité armées qui leur barraient la route. Ils ont marqué l’arrêt à seulement quelques mètres des rangs de la police.

Il y a alors eu une brève discussion entre le groupe de tête et le chef de la police, nous a confié plus tard un témoin. Puis le chef de la police a pointé son doigt en direction des manifestants.

Les forces de sécurité ont ouvert le feu à bout portant.

Il est aujourd’hui encore difficile de déterminer avec précision à quel moment les forces de sécurité ont tiré sur Shaimaa al Sabbagh. Il faut pour cela assembler les pièces du puzzle en recoupant les multiples séquences vidéo de médiocre qualité, les photos et les témoignages des personnes qui accompagnaient Shaimaa au moment du drame.
Nicholas Piachaud, chercheur sur l’Égypte à Amnesty International

« Elle reposait sur mes genoux et du sang coulait de sa bouche, nous a révélé plus tard une femme ayant aidé à transporter en urgence Shaimaa à l’hôpital. Elle ne bougeait pas et tout signe de vie avait quitté son visage. »

Près de deux mois plus tard, les autorités égyptiennes nient toujours les faits. Au fil des semaines, il est apparu très nettement que les membres de la communauté internationale qui auraient dû s’inquiéter de cet événement préféraient fermer les yeux.

Les autorités égyptiennes ont immédiatement tenté d’étouffer l’affaire.

Alors que des photos de la mort de Shaimaa al Sabbagh envoyaient des ondes de choc par l’intermédiaire de Twitter et Facebook, le ministre de l’Intérieur égyptien accusait des « infiltrés » d’être responsables de sa mort. Il mettait ainsi hors de cause ses forces de sécurité sans que la moindre enquête ne soit ouverte et niait par la même occasion que ces dernières aient utilisé des armes à feu ce jour-là.

Entretemps, les forces de sécurité ont arrêté plusieurs des personnes qui avaient tenté de secourir Shaimaa al Sabbagh alors qu’elle était mourante, tandis que le ministère public menaçait d’arrestation les témoins du meurtre.

« J’ai témoigné de ce que j’ai vu, la manifestation était pacifique, nous a dit Azza Suleiman, avocate et défenseure des droits humains. Puis le procureur m’a annoncé que j’étais en état d’arrestation. »

Ce n’est pas la première fois qu’un tel scénario se produit.

En juin 2009, un manifestant iranien avait filmé avec un téléphone portable la mort de Neda Agha Soltan, 27 ans, lors des grandes manifestations qui ont secoué l’Iran dans la foulée de l’élection présidentielle. Des militants qui avaient participé à ces manifestations ont déclaré qu’un homme armé, membre d’une milice soutenue par l’État, avait abattu la jeune femme.

Comme pour le meurtre de Shaimaa, la vidéo s’est ensuite propagée comme une traînée de poudre dans le monde entier.

Les autorités iraniennes ont essayé de nier toute responsabilité, accusant les médias internationaux d’avoir « forgée » cette histoire de toutes pièces, et la CIA d’avoir assassiné la jeune femme. Elles sont même allées jusqu’à pointer du doigt le médecin qui s’était précipité pour tenter de sauver Neda.

Il y a d’étranges similitudes entre la mort de Neda et celle de Shaimaa, qui ont perdu la vie à six ans d’intervalle et à des centaines de kilomètres l’une de l’autre. Une chose distingue toutefois les deux affaires : le manque de condamnation de la communauté internationale à l’égard de l’Égypte.

Les États qui s’étaient dit indignés par le meurtre de Neda Agha Soltan en Iran en 2009 sont restés mystérieusement silencieux quant à la mort de Shaimaa al Sabbagh en Égypte en 2015.

Le nom de Shaimaa al Sabbagh n’a pas été évoqué une seule fois à l’occasion de la très chic Conférence sur le développement économique de l’Égypte qui s’est tenue du 13 au 15 mars à Charm el-Cheikh, et lors de laquelle les responsables égyptiens se sont assis aux côtés de personnalités, diplomates et dirigeants d’entreprise du monde entier.

Pour montrer qu’ils prennent au sérieux la situation en Égypte, des gouvernements ont mis en avant l’Examen périodique universel des Nations unies, auquel tous les membres du Conseil des droits de l’homme doivent se soumettre tous les quatre ans et demi.

Mais en réalité, après le mois de mars, ils savent bien que l’Égypte se détournera complètement de l’ordre du jour du Conseil des droits de l’homme. L’Égypte n’aura alors plus aucun compte à rendre à cet organe quant à son bilan en matière de droits humains jusqu’à son prochain Examen périodique universel, en 2019.

D’autres crises ont tout simplement éclipsé les événements en Égypte, nous ont déclaré des responsables gouvernementaux.

Mais il s’agit là d’une piètre excuse.

Le fait est qu’il est bien plus facile d’être un ami de l’Égypte que de lui tenir tête. Le ministère des Affaires étrangères égyptien est d’ailleurs bien connu pour ses critiques cinglantes adressées à quiconque ose se dresser contre son pays. Et personne n’a envie d’affronter la petite terreur de la cour de récréation.
Nicholas Piachaud, chercheur sur l’Égypte à Amnesty International

Après que le meurtre de Shaimaa al Sabbagh a soulevé une rafale de critiques dans le pays, notamment dans les médias nationaux égyptiens, le procureur a ordonné l’arrestation de l’agent des forces de sécurité qui avait tiré sur Shaimaa. Au mois de mars, le procureur a ainsi porté l’affaire devant le tribunal, mais en inculpant l’agent des forces de sécurité de « violences ayant entraîné la mort », une infraction dont la sanction est moins lourde que l’« homicide involontaire » ou le « meurtre ».

Ce chef d’accusation va à l’encontre d’une preuve irréfutable mise en avant dans le rapport du médecin légiste, qui précise que Shaimaa al Sabbagh a été tuée d’une balle tirée directement dans le dos.

Au cours de la même semaine, l’ex-ministre de l’Intérieur de l’ancien président Hosni Moubarak, qui était accusé de corruption, a été acquitté par les tribunaux égyptiens. Comme il a été précédemment blanchi d’autres chefs d’accusation liés au meurtre de manifestants lors du soulèvement de janvier 2011, ce jugement ouvre la voie à sa libération.

Les citoyens égyptiens sont les premiers à en payer le prix. Aujourd’hui, les manifestants pacifiques ont un pistolet braqué sur la tempe.

C’est leur mort qui reviendra, encore et encore, hanter les États qui répètent comme des perroquets qu’il ne peut y avoir de développement sans paix ni sécurité, qu’il ne peut y avoir de paix et de sécurité sans développement et qu’il ne peut y avoir de paix, de sécurité ou de développement sans respect des droits humains. Ces États préfèrent pour le moment croire au « plan de l’Égypte pour la stabilité, l’investissement et la croissance » prôné par les autorités.

Le fait est qu’il ne peut y avoir de stabilité sans droits humains. Il est temps pour les États se disant soucieux des droits humains de faire entendre leur voix de manière claire, explicite et unie afin de dénoncer la crise des droits humains qui touche de plus en plus durement la population égyptienne.

Ce billet d’opinion a été publié à l’origine dans l’International Business Times.