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La reconstruction de l’Amérique latine après la pandémie doit être fondée sur les droits humains

En février 2021, Aruká Juma, le dernier représentant du peuple autochtone Juma, est mort des suites du COVID-19. Après avoir survécu au déplacement de ses terres tribales et à l’extermination de son peuple, il a finalement succombé à la pandémie qui s’est rapidement propagée au sein des communautés autochtones du Brésil.

Des situations similaires ont été constatées dans l’ensemble de l’Amérique latine et des Caraïbes : le virus s’est répandu comme une trainée de poudre et a touché les plus vulnérables, faute d’une protection suffisante des gouvernements. Comme Amnesty International et le Centre pour les droits économiques et sociaux l’ont expliqué le mois dernier dans leur rapport Desigual y Letal: Cinco claves para recuperarse de la crisis de derechos humanos que desató la pandemia en América Latina y el Caribe, presque un tiers des décès dus au COVID-19 dans le monde ont eu lieu en Amérique latine et dans les Caraïbes, qui pourtant ne représentent que 8 % de la population mondiale.

Bien sûr, cette région est loin d’être la seule à avoir été ravagée par la pandémie et l’omniprésence des inégalités. Partout dans le monde, les dirigeants ont trahi leurs promesses de « reconstruire en mieux » ou de mettre en place une « réinitialisation mondiale » de l’économie, et ont ainsi participé à l’enracinement des inégalités systémiques ayant exacerbé les conséquences de la pandémie, au lieu de travailler à les réduire.

Cependant, l’Amérique latine et les Caraïbes étant la région la plus inégalitaire du monde, la dévastation y a été particulièrement brutale. La région est, depuis bien trop longtemps, en proie à des inégalités structurelles et des discriminations systémiques, et les 1 % les plus riches détiennent presque un quart des recettes totales, tandis que les 20 % les plus pauvres en possèdent à peine 5 %. La pandémie a compromis encore davantage l’accès aux droits économiques et sociaux, notamment au droit à la santé et à des conditions de vie décentes : dans la région, 16 millions de personnes sont tombées dans l’extrême pauvreté au cours des deux dernières années.

En raison de formes de discrimination multiples et profondément ancrées, comme le racisme et le sexisme, certains groupes ayant été historiquement et systématiquement privés de leurs droits ont également été les principales victimes de la pandémie. Les femmes subissent le pire de la crise de l’emploi qui a laissé des millions de personnes sans moyens de subsistance : en plus d’occuper des emplois plus précaires sans sécurité sociale, de nombreuses femmes ont également dû prendre en charge un travail domestique et de soin non rémunéré bien plus important, en raison de la fermeture des écoles et d’autres espaces. Parallèlement, après avoir subi durant des décennies la négligence des gouvernements de la région, qui n’ont pas fourni de services de santé essentiels et culturellement acceptables, les peuples autochtones ont dû recourir à des solutions locales afin de se protéger des crises sanitaires et sociales.

Naître avec une certaine couleur de peau ou grandir dans une zone en particulier ne doit pas condamner quiconque à vivre dans la pauvreté ou à être plus susceptible de mourir du COVID-19. Il ne sera pas aisé de renverser l’héritage de centaines d’années d’injustices coloniales, mais les gouvernements peuvent faire un pas important vers l’égalité en adoptant des modèles fiscaux plus progressifs et en garantissant l’accès universel aux soins de santé.

Naître avec une certaine couleur de peau ou grandir dans une zone en particulier ne doit pas condamner quiconque à vivre dans la pauvreté ou à être plus susceptible de mourir du COVID-19

Agnès Callamard et Erika Guevara-Rosas

Selon l’Organisation panaméricaine de la santé, les États doivent investir au moins 6 % du PIB dans la santé pour garantir une couverture universelle. Mis à part l’Uruguay et l’Argentine, aucun des 15 pays analysés dans le rapport Desigual y Letal n’a atteint ce minimum. En conséquence, plus d’un tiers des dépenses de santé dans la région proviennent directement des budgets des ménages. Pour des millions de personnes, une maladie grave ou un problème de santé pourraient mettre en péril leurs moyens de subsistance et les pousser au bord de la pauvreté.

L’investissement public dans la santé doit aussi s’accompagner d’une action plus générale ayant pour but d’éradiquer la corruption endémique qui fragilise le secteur. Au Pérou, le pays ayant le plus haut taux de mortalité liée au COVID-19 par habitant, un habitant sur cinq a déjà payé des pots-de-vin dans un hôpital ou une clinique pour recevoir des soins.

La plupart des pays ne seront pas capables de s’acquitter des obligations qui leur incombent en matière de droits économiques et sociaux sans une réforme fiscale profonde pour financer leurs politiques. Les impôts, et l’obligation de rendre des comptes qui doit les accompagner, sont indispensables pour donner aux gouvernements les outils nécessaires pour respecter, protéger et garantir les droits humains.

Aux termes du droit international, les États doivent rassembler le plus de ressources disponibles possible pour progresser petit à petit vers le plein exercice des droits économiques et sociaux. Cependant, en moyenne, les pays d’Amérique latine et des Caraïbes ne collectent en impôt que 18 % de leur PIB, alors que pour les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la moyenne est de 33 %. De plus, une proportion non négligeable de ce revenu déjà relativement faible provient d’une fiscalité indirecte régressive, comme la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui pèse de façon disproportionnée sur les secteurs les plus pauvres de la population.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que la politique fiscale de la majorité des pays de la région ne fasse rien ou presque pour réduire les inégalités de revenus. Une approche de la fiscalité plus audacieuse et plus équitable permettrait à l’Amérique latine et aux Caraïbes non seulement de remédier aux crises socio-économiques qui accablent les plus vulnérables, mais aussi de sortir de la crise sanitaire qui frappe la région et de se protéger contre de futures catastrophes.

Chaque crise offre l’occasion de faire changer les choses. L’année dernière aurait dû être une période de guérison et de redressement dans le monde entier. Mais à cause de l’inaction des gouvernements, elle est devenue un incubateur d’inégalité et d’instabilité croissantes qui nous gangrèneront pour de longues années.

Pour que l’Amérique latine et les Caraïbes cessent d’être l’épicentre des catastrophes mondiales et parviennent à arrêter l’extinction d’autres peuples autochtones comme les Jumas, les gouvernements doivent mettre en place une reconstruction économique fondée sur les droits, inclusive et équitable, et s’attaquer aux inégalités structurelles qui pénalisent la région. Il est urgent de prendre des mesures décisives. Plus de slogans vides de sens.

Agnès Callamard est secrétaire générale d’Amnesty International. Erika Guevara-Rosas est la directrice du programme Amériques d’Amnesty International

Cet article a été initialement publié par Newsweek