Pourquoi le projet de loi sur l’extradition à Hong Kong fut la goutte de trop

Au cours de ses 30 années de carrière musicale, Anthony Wong, star de cantopop né à Hong Kong, n’a que trop côtoyé la censure chinoise. S’entendre conseiller de chanter les louanges d’« une société harmonieuse » lors de ses concerts en Chine continentale ou voir ses chansons amputées de paroles inoffensives telles que « notre amour est un jeu de pouvoir »… Faire de la musique pour Anthony Wong a toujours ressemblé à un exercice de funambule.

Pourtant, depuis quelques années, Anthony Wong et d’autres artistes au franc-parler ressentent davantage encore l’impact de la censure initiée par Pékin chez eux à Hong Kong. Lorsqu’il a affiché publiquement son soutien au mouvement prodémocratique des parapluies de 2014, il affirme que ses opportunités d’emploi se sont taries, à Hong Kong comme en Chine continentale.

Le projet de loi sur l’extradition désormais retiré est la partie émergée de l’iceberg des revendications des Hongkongais vis-à-vis de leur gouvernement.

« Il y a beaucoup de frustration refoulée qui s’est accumulée depuis le mouvement des parapluies, explique-t-il au sujet des manifestations contre le projet de loi sur l’extradition qui ont déferlé sur Hong Kong ces derniers mois. Les gens l’extériorisent enfin. »

Le projet de loi sur l’extradition désormais retiré est la partie émergée de l’iceberg des revendications des Hongkongais vis-à-vis de leur gouvernement. Aux termes de la Loi fondamentale de Hong Kong, ou mini-Constitution, le territoire est censé jouir d’un « haut degré d’autonomie » par rapport à Pékin et ce texte garantit à ses citoyens un large éventail de droits fondamentaux. Toutefois, ces promesses sont menacées depuis des années, comme le montre le nouveau rapport d’Amnesty International.

Depuis 2014, le gouvernement de Hong Kong tend à adopter la définition de la « sûreté nationale » retenue par Pékin, qui permet de cibler les journalistes, les militants et les détracteurs sous des prétextes vagues. Les citoyens de Hong Kong craignent un glissement vers le style de régime répressif en vigueur en Chine continentale et le retrait tardif d’un seul projet de loi ne suffit pas à dissiper leurs inquiétudes.

En 2017, le président Xi Jinping a délivré un discours expliquant que toute tentative visant à mettre en danger la souveraineté ou la sûreté de la Chine ou à contester le gouvernement chinois constitue un franchissement de la « ligne rouge » et se heurtera à une réponse stricte. La définition chinoise de la sûreté nationale recouvre fondamentalement tout acte qui va à l’encontre des objectifs du Parti communiste et cette interprétation s’immisce progressivement dans la politique menée par Hong Kong.

Le gouvernement chinois considère par exemple qu’il est inadmissible de prôner l’autodétermination de Hong Kong ou même d’en débattre. Le gouvernement de Hong Kong relaie de plus en plus cette idée que le simple fait de débattre de l’indépendance est un affront à la souveraineté et à la sécurité nationale de la Chine et une violation du principe « un pays, deux systèmes », inscrit dans la Loi fondamentale.

En 2018, Benny Tai, professeur de droit hongkongais, a été pendant des mois la cible d’une campagne de diffamation médiatique pour avoir mentionné dans un séminaire que l’une des options pour qu’Hong Kong exerce son droit à l’autodétermination était l’indépendance. De nombreux législateurs hongkongais se sont joints à cette accusation publique du professeur Tai, faisant valoir que le simple fait de débattre de l’indépendance menaçait la sécurité nationale.

Sans une véritable enquête sur la conduite de la police, Hong Kong risque de sombrer dans un cercle vicieux de manifestations et de violences.

La population de Hong Kong est de plus en plus révoltée par cet étranglement des libertés promises. Les contestations de masse déclenchées par le projet de loi sur l’extradition porté par la cheffe exécutive Carrie Lam sont une manifestation de cette colère. Alors que les contestations mettent les nerfs du système à rude épreuve, les réponses de Pékin comme de Hong Kong illustrent parfaitement le durcissement qui a incité au départ les gens à descendre dans les rues.

Pékin a qualifié les manifestations d’attaques contre la souveraineté de la Chine orchestrées par « des étrangers infiltrés ». Le gouvernement de Hong Kong a procédé à de très nombreuses arrestations, y compris de manifestants pacifiques et de simples passants. Le recours inutile et excessif à la force par la police avive les tensions.

L’une des revendications majeures des manifestants est l’ouverture d’une enquête approfondie et indépendante sur l’usage inapproprié de la force par la police, notamment l’utilisation à grande échelle de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de gaz poivre. L’absence d’obligation de rendre des comptes pour les violences policières lors des précédentes manifestations représente une préoccupation majeure pour de nombreux militants interrogés par Amnesty International.

Sans une véritable enquête sur la conduite de la police, Hong Kong risque de sombrer dans un cercle vicieux de manifestations et de violences. En menant une enquête réellement indépendante, le gouvernement de Hong Kong démontrerait qu’il est disposé à respecter le droit de réunion pacifique et à faire respecter la Loi fondamentale. Il doit également cesser de persécuter les militants et les détracteurs pacifiques sous prétexte de protéger la sûreté nationale et veiller à protéger les droits fondamentaux de tous à Hong Kong, indépendamment des convictions politiques de chacun.

En juin, au plus fort des manifestations, Anthony Wong a sorti une chanson sur la répression de la place Tiananmen, intitulée « C’est un crime ». Rapidement interdite en Chine, la chanson s’est hissée en haut du hit-parade à Hong Kong. Tout espoir n’est pas perdu pour la liberté d’expression à Hong Kong – mais ses dirigeants doivent plus que jamais s’efforcer de résister à la politique de la « ligne rouge » fixée par Pékin.

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