Soudan du Sud. Une crise alimentaire provoquée par l’homme

Par Lama Fakih, Senior Crisis Response Advisor at Amnesty International

Une terrible attaque a été lancée le 17 février contre le camp de protection des civils de la mission des Nations unies à Malakal. Elle a coûté la vie à 18 civils. Ces événements rappellent avec violence que, malgré un timide processus de paix, la situation du Soudan du Sud reste désespérée. Et ce ne sont là que quelques-unes des dernières atrocités perpétrées dans le cadre d’un conflit qui a pris un nombre de vies incalculable et a entraîné une insécurité alimentaire qui atteint le niveau de crise pour 2,8 millions de personnes.

[Voir : UN peacekeepers in South Sudan: protecting some of the people some of the time]

Je reviens tout juste du Soudan du Sud, où j’ai pu constater directement les conséquences de cette crise provoquée par l’homme. La semaine dernière, à Gondor, un village du comté de Leer, j’ai rencontré deux femmes penchées sur une bâche, devant leur maison au toit de chaume, en train de préparer leur repas : des nénuphars, et rien d’autre. Elles m’ont montré comment, en frottant les graines de fleurs séchées entre leurs doigts, elles obtenaient la « nourriture » qui leur a permis, à elles et à des milliers d’autres personnes, de subsister pendant les longs mois de guerre.

On estime que 40 000 personnes sont exposées à une pénurie désastreuse de produits de première nécessité dans l’État d’Unité, qui a connu certaines des pires violences et atteintes aux droits fondamentaux commises depuis le début du conflit armé en 2013. Mais ce ne sont ni la sécheresse ni des facteurs environnementaux qui sont à l’origine de l’insécurité alimentaire. Elle est la conséquence d’attaques régulières et intentionnelles perpétrées par les soldats du gouvernement et les milices qui les soutiennent contre les ressources alimentaires (le bétail et les cultures dont dépendent les civils), mais aussi contre les organisations humanitaires qui travaillent dans le pays.

Dans le sud de l’État d’Unité, les vols de bétail commis par les parties au conflit ont privé les civils de certains produits de base comme le lait. Beaucoup d’entre eux subsistent en se nourrissant de nénuphars et de poisson. Toutefois, depuis que les eaux de crue se sont retirées, même ces ressources sont devenues plus rares.

Les affrontements étaient censés avoir pris fin lorsque le gouvernement et l’opposition politique ont signé un accord de paix en août dernier mais il semble que l’armée et les milices menaient encore des attaques en décembre. Des témoins parlent de meurtres, d’enlèvements systématiques et généralisés, de viols, de pillages et de destructions intentionnelles de biens civils.

Fin janvier, une jeune mère vivant dans un camp pour personnes déplacées à Bentiu a expliqué qu’elle avait fui son village après avoir été victime de multiples attaques qui l’avaient laissée sans nourriture. Elle a été déplacée deux fois. Originaire du village de Leer, elle a fui pour Guat, un village des environs, en 2014. À Guat, les villageois et elle ont fait l’objet de nombreuses attaques menées par l’armée et les milices progouvernementales. Ces attaques l’ont poussée à se réfugier dans les marécages et les hautes herbes non loin du village. Son habitation a été incendiée, et elle a été dépouillée de ses biens et privée de nourriture. « C’était la période des récoltes, mais les attaquants ont tout pris, » a-t-elle déclaré. « Nous sommes partis à cause de la faim. »

Une Sud-Soudanaise montre à Amnesty International comment elle prépare les nénuphars pour pouvoir les manger. © Amnesty International, Gondor, comté de Leer, État d’Unité, Soudan du Sud, 8 février 2016.

Après avoir passé l’année à mener des enquêtes de terrain sur les droits humains en Syrie, au Yémen et au Soudan du Sud, il est difficile de ne pas faire de parallèles. Si ces trois conflits diffèrent par les raisons qui les sous-tendent et les parties aux combats – des divisions ethniques, religieuses et politiques distinctes caractérisent chacun d’entre eux – une stratégie commune s’en dégage : voler ou détruire les produits dont les civils ont besoin pour survivre, ou en bloquer l’approvisionnement. Dans les trois conflits les belligérants ont utilisé cette stratégie avec des conséquences désastreuses pour les populations civiles.

On a délibérément empêché l’aide humanitaire, y compris les médicaments et les produits alimentaires de base, de parvenir aux personnes déplacées par le conflit, tandis que des organisations humanitaires ont été attaquées ou ont vu leurs activités entravées. Au Soudan du Sud, des travailleurs humanitaires, hommes et femmes, ont été blessés ou tués et leurs stocks et leurs locaux ont été attaqués ou pillés, par les forces gouvernementales comme par l’Armée populaire de libération du Soudan-Opposition (APLS-Opposition).

D’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, de janvier à octobre 2015, l’insécurité dans le pays a eu pour conséquence le retrait, la suspension ou la relocalisation de 189 actions humanitaires. Les associations humanitaires (locales et internationales) ont fait l’objet de 52 cas d’assauts, d’embuscades ou d’attaques armées. Deux membres du personnel de Médecins sans frontières ont notamment été tués près de Leer en août 2015.

Au Soudan du Sud, certains membres du personnel humanitaire local ont affirmé qu’ils étaient sûrs que le gouvernement ciblait intentionnellement les organisations humanitaires pour forcer les civils à quitter les zones contrôlées par l’opposition armée. Le directeur d’une organisation locale a expliqué que « le gouvernement pense que les gens vivent dans ces zones à cause des travailleurs humanitaires. S’ils attaquent les travailleurs humanitaires, les gens s’en iront. » Le directeur d’une autre agence humanitaire locale et lui ont déclaré qu’ils avaient été obligés de suspendre leurs activités dans la région de Leer l’année dernière à cause des attaques menées par le gouvernement contre leurs bâtiments.

Mi-février, le président Salva Kiir a de nouveau nommé son rival Riek Machar vice-président. C’est un signe que l’accord de paix fragile qui avait pour but de mettre fin à plus de deux ans de guerre pourrait tenir. Mais bien que les affrontements dans l’État d’Unité aient heureusement diminué, les agences humanitaires qui agissent dans cette zone courent toujours un grand danger en 2016.

[Voir : South Sudan : The price of war, the price of peace – a graphic story]

Maintenant que l’accord de paix est en place, les deux parties au conflit doivent prendre des mesures pour mettre fin à ces attaques une bonne fois pour toutes. La stratégie qui consiste à viser délibérément les civils et les organisations humanitaires qui les aident doit cesser. Il faut enquêter sur les attaques menées contre les biens civils indispensables à la survie de la population et contre le personnel et les activités humanitaires. La création de la juridiction hybride prévue par l’accord de paix signé en août dernier sera également une étape importante en vue de mettre un terme à ces crimes et de rendre justice aux Sud-Soudanais.

C’est à travers la cessation des attaques et la comparution, dans des procès ne pouvant pas aboutir à des condamnations à mort, de toutes les personnes soupçonnées d’en porter la responsabilité pénale que se mesurera le succès de l’accord de paix. Si les choses se passent bien, les habitants de la région de Leer n’auront plus à cuisiner des nénuphars pour faire face à une famine imminente et le personnel humanitaire n’aura plus à vivre avec la peur constante des attaques.

Cet article a d’abord été publié sur le site African Arguments le 24 février.