Indonésie – Un militant nous parle de son attachement au mode de protestation pacifique

Par Filep Karma Indonesia – An activist’s account of his dedication to peaceful protest,

Des militants d'Amnesty dans le monde entier ont écrit des milliers de lettres en faveur de Filep Karma, qui a été libéré de prison en novembre 2015. Il nous explique à présent pourquoi il ne cessera jamais de se battre pour la liberté d'expression en Indonésie.

Je suis né à Jayapura, en Papouasie, la région la plus orientale de l'Indonésie. Depuis mon enfance, j'ai été témoin de nombreuses violations des droits humains.

Sous le régime de l'ancien président Suharto (1966-1998), les gens qui défendaient haut et fort les droits des Papous étaient immédiatement accusés de séparatisme par le gouvernement militaire. Tous ceux qui voulaient combattre cette injustice devaient [entrer dans la clandestinité].

Les Papous ont demandé l'indépendance parce que beaucoup d'entre eux savaient que le référendum de 1969 sur l'indépendance avait été inéquitable. Pendant cette période, l'armée a exercé contre des Papous des actes d'intimidation et des pressions. Des personnes ont été tuées et d'autres ont disparu. Les Papous vivaient dans la terreur et n'avaient pas le courage de s'exprimer à voix haute. Je ne pouvais pas accepter ça.

Quand j'étais fonctionnaire, dans les années 1990, j'ai été invité à faire une année d'études aux Philippines. J'ai découvert qui étaient Mahatma Gandhi et Martin Luther King : comment combattre les injustices avec des méthodes pacifiques. J'ai alors décidé que les Papous devaient faire pareil et défendre leurs droits de façon pacifique. 

Il nous faut d'abord nous libérer nous-mêmes de la peur avant de pouvoir agir pour les autres.
Filep Karma
Filep Karma avec les pétitions signées par les militants d'Amnesty demandant sa libération.

Emprisonné pour la première fois

Quand Suharto a démissionné en mai 1998, j'ai pensé que c'était le bon moment pour lancer une campagne pacifique en faveur de l'indépendance de la Papouasie. J'ai organisé un rassemblement à Biak et sous ma direction on a brandi le drapeau Étoile du matin [l'emblème de l’indépendance papoue, interdit en Indonésie].

C'est pour cette raison que j'ai été déclaré coupable de « trahison » et condamné à six ans et demi d'emprisonnement [cette condamnation a été annulée en appel au bout de 10 mois].

Pendant ma détention j'ai reçu des menaces de mort. Un jour, j'ai reçu un paquet qui contenait une tête de chien mort. Il y avait aussi une lettre dans ce paquet, qui disait : « Je connais ta famille, je connais tes activités ; je sais tout, alors ne te mêle pas de ça ! »

J’ai eu peur. Mais je me suis dit à ce moment-là que si je voulais défendre les droits des autres il fallait que je commence par me libérer moi-même. Il nous faut d'abord nous libérer nous-mêmes de la peur avant de pouvoir agir pour les autres. J'ai donc été honnête avec ma famille et mes enfants. Je leur ai simplement dit : s'il m'arrive quelque chose, ne soyez pas bouleversés, ne perdez pas espoir et continuez de vivre normalement.

Libéré de prison pour la deuxième fois

En mai 2015, le gouvernement indonésien a remis en liberté cinq prisonniers politiques papous qui avaient été graciés par le président. On m'a proposé de bénéficier de la même mesure, mais j'ai refusé. Je ne voulais pas accepter une grâce. Je ne pouvais accepter qu'une « annulation », quand ils ont annulé ma déclaration de culpabilité et ont lavé mon honneur.

Le 18 novembre, un responsable de la prison m'a dit que j'allais être libéré dans l'heure. J'ai commencé par refuser. J’ai dit : « Pourquoi voulez-vous me mettre dehors aujourd'hui ? Il faudrait au moins me donner une période de réadaptation avant de me remettre en liberté.» Ils m'ont relâché le lendemain. J’étais sous le choc.

Les lettres d'Amnesty m'ont redonné du courage, de l'espoir et m'ont réconforté.
Filep Karma

Le combat continue

Je vais continuer de me battre pour les droits humains en Papouasie, et contre tous les problèmes auxquels les Papous continuent d'être confrontés. Jour après jour, de plus en plus de Papous osent élever la voix pour défendre leurs droits.

En janvier, je suis allé rendre visite à des militants politiques des Moluques emprisonnés sur l’île de Nusakambangan, dans la province de Java-Centre. J'ai discuté avec [le prisonnier d'opinion] Johan Teterissa pendant environ une heure, mais malheureusement notre conversation était surveillée de près par plusieurs agents de la prison.

Ils ont été emprisonnés uniquement pour avoir organisé une manifestation pacifique en dansant et en agitant un drapeau devant le président [le 29 juin 2007]. Ils ont été condamnés à des peines de 18 et 20 ans d'emprisonnement et à la réclusion à perpétuité. Je trouve cela très étrange car ils n'ont pas du tout mis en danger le président et n'ont fait qu'exprimer leurs opinions politiques.

Ils sont emprisonnés à Java, très loin des Moluques. Les gens ne devraient jamais être emprisonnés loin de leur famille. Tout cela m'a bouleversé et je peux probablement apporter mon aide pour une campagne en leur faveur. Il y a quelques mois, j'ai rencontré le ministre de la Justice et des Droits humains, qui m'a promis de transférer ces prisonniers à Ambon, la capitale des Moluques. Il n'a pas dit quand ce serait fait, mais il a dit que ce serait « facile ».

Le pouvoir des lettres

Quand j'étais en prison, j'ai reçu beaucoup de lettres, envoyées aussi bien par des écoliers, des lycéens et des étudiants de l'université que par des universitaires de nombreux pays du monde J'adresse tous mes remerciements aux amis d'Amnesty International dans le monde entier qui ont fait campagne en ma faveur.

J'ai aussi demandé à Amnesty de continuer de soutenir mes amis qui sont toujours en prison. Ces lettres ont joué un rôle énorme pour moi. Je pense que ces lettres m'ont redonné du courage, de l'espoir et m'ont réconforté. Grâce à elles je ne me suis pas senti seul.

Voici le message que j'adresse à tous ceux qui liront ceci : faites tout ce que vous pouvez pour soutenir les amis qui sont en détention parce qu'ils ont exprimé pacifiquement leurs aspirations, où qu'ils se trouvent. Amnesty doit raconter l'histoire de ces défenseurs pacifiques de l'humanité, qui sont traités de façon injuste et inhumaine, afin que les gens du monde entier sachent ce qui leur est arrivé.