Tchad 2020
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Tchad 2020

La liberté d’expression était restreinte. Les mesures visant à endiguer la propagation de la maladie COVID-19 ont entravé l’accès de nombreuses personnes à la nourriture. L’accès aux soins de santé était également limité. Les mariages précoces et les mutilations génitales féminines (MGF) se sont poursuivis, en violation de la loi. Des groupes armés ont commis des atteintes aux droits humains à l’encontre de la population.

Contexte

La situation en matière de sécurité est demeurée précaire, en particulier dans la région du lac Tchad, où Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) étaient actifs. Des violences intercommunautaires meurtrières ont continué de se produire dans les provinces du Batha et du Sila.

Les élections législatives ont été reportées pour la cinquième année consécutive car, selon le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), le recensement avait pris du retard du fait de la pandémie de COVID-19 ; elles ont été fixées à 2021. À la fin du mois d’octobre, des unités de police ont encerclé pendant plusieurs jours les bureaux de partis politiques et d’organisations de la société civile qui avaient refusé de participer à un forum gouvernemental national sur les réformes institutionnelles et politiques, ou qui n’y avaient pas été conviés.

Les pouvoirs publics ont pris des mesures pour endiguer la pandémie (interdiction des rassemblements, couvre-feu, lourdes amendes et peines d’emprisonnement en cas de non-respect de l’obligation de porter un masque, entre autres) et pour faire face aux difficultés liées à cette situation.

Arrestations et détentions arbitraires

En janvier, Baradine Berdei Targuio, défenseur des droits humains, a été emmené par des hommes armés et encagoulés alors qu’il se trouvait à son domicile à N’Djamena, la capitale, à la suite de quoi il aurait été détenu au secret par l’Agence nationale de sécurité à N’Djamena. En février, le ministre de la Justice a confirmé que cet homme avait été arrêté pour « activités subversives sur les réseaux sociaux ». En violation de la loi, il n’a été déféré au ministère public et à un juge d’instruction qu’au mois d’août. Il a été inculpé d’atteinte à la sécurité nationale, de possession illégale d’armes et de coups et blessures. Il était toujours en détention arbitraire dans l’attente de son procès.

Le 27 novembre, la police a arrêté Alain Kemba Didah, du Mouvement citoyen le Temps, dans les locaux de la station de radio FM Liberté, à N’Djamena, et l’a placé en détention. Cette arrestation était liée semble-t-il à l’interdiction par les autorités d’un forum alternatif sur les réformes organisé par des partis politiques et des organisations de la société civile. Alain Kemba Didah a été inculpé de « troubles à l’ordre public » et « actes de rébellion ». Acquitté par un tribunal, il a été libéré le 11 décembre.

Liberté d’expression

Cette année encore, le droit à la liberté d’expression et le droit d’accès à l’information ont été bafoués. En mars, l’Union des journalistes tchadiens (UJT) a indiqué que deux journalistes de la télévision nationale et leur chauffeur avaient été roués de coups par la police à N’Djamena alors qu’ils enquêtaient sur les restrictions relatives aux rassemblements qui avaient été instaurées en raison de la pandémie de COVID-19. Ces hommes ont été interrogés pendant trois heures avant d’être libérés sans inculpation.

Depuis le 22 juillet, l’accès aux réseaux sociaux était partiellement bloqué à la suite de la diffusion d’une vidéo montrant un colonel de l’armée prendre part à une rixe qui l’opposait à plusieurs hommes à N’Djamena. Le ministre de la Communication a déclaré que cette mesure, encore en vigueur à la fin de l’année, avait été prise pour empêcher l’envoi de messages haineux.

En septembre, la Haute Autorité des media et de l’audiovisuel (HAMA) a suspendu pendant trois mois la parution de 12 journaux considérés comme partisans de l’opposition, au motif qu’ils ne respectaient pas la Loi relative au régime de presse, laquelle exige que le directeur ou la directrice de la publication et le rédacteur ou la rédactrice en chef aient suivi une formation en journalisme et soient titulaires d’un diplôme universitaire.

Torture et autres mauvais traitements

Le 14 avril, lors de l’opération militaire Colère de Bohoma, lancée contre des groupes armés dans la région du lac Tchad, 58 membres présumés de Boko Haram ont été arrêtés et incarcérés à la légion no 10 de la gendarmerie, à N’Djamena. Au 16 avril, 44 d’entre eux étaient morts dans leur cellule. Selon le ministère public, les autopsies ont révélé que ces hommes avaient succombé à un empoisonnement. La Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) a enquêté sur cette affaire et a conclu que les mauvaises conditions de détention avaient pu contribuer à leur décès ; elle a, en revanche, écarté la thèse du suicide. Ces prisonniers, privés d’eau et de nourriture, étaient détenus dans des cellules exiguës où ils dormaient à même le sol, sans literie.

La Ligue tchadienne des droits de l’homme (LTDH) a signalé que plus de 200 personnes, dont des dizaines de femmes, avaient été arrêtées dans la rue ou sur leur lieu de travail en mai. Beaucoup ont reçu des coups de matraque en détention. Il leur était reproché d’avoir violé le couvre-feu dans les provinces du Mayo-Kebbi-Ouest et du Logone oriental.

Droits économiques, sociaux et culturels

Droit à l’alimentation

En juillet, le Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET) a indiqué que les mesures liées à la pandémie de COVID-19 avaient aggravé les difficultés économiques des personnes vivant dans la pauvreté et fait basculer nombre de ces personnes dans une situation d’insécurité alimentaire. Dans le nord et l’est du pays, les prix des aliments de base ont augmenté de 21 %. Le conflit armé dans la zone du lac Tchad a aussi fait progresser considérablement la famine. FEWS NET a indiqué que 39 des 107 départements étaient concernés, dont 15 se trouvaient en situation de crise, et que près de quatre millions de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire.

Droit à la santé

L’accès aux soins de santé était limité. Selon les données gouvernementales, il fallait parcourir en moyenne 45 kilomètres pour se rendre dans un centre de santé. On comptait un médecin pour 28 531 habitant·e·s et une sage-femme pour 5 902 femmes.

Le matériel médical et les établissements de santé ne permettaient pas de faire face à l’afflux de patients atteints du coronavirus. En mai, l’OMS a indiqué que le taux de mortalité imputable au COVID-19 était supérieur de 6 % à la moyenne du continent.

En juin, la LTDH a signalé que 68 professionnel·le·s de la santé avaient été infectés en raison du manque d’équipements de protection individuelle. Les centres de quarantaine mis en place par les autorités pour les personnes positives au COVID-19 ou cas contacts ne permettaient pas de les isoler correctement pour prévenir la propagation du virus. Selon la LTDH, le niveau d’hygiène était faible, l’eau était rare et les soins médicaux étaient insuffisants.

Droits des femmes

Les médias ont continué à signaler des cas de mariage précoce, en violation de la Loi de 2015 portant interdiction du mariage d’enfants. D’après l’UNICEF, le taux de mariage d’enfants au Tchad était l’un des plus élevés au monde.

Des organisations de défense des droits des femmes ont indiqué que plus de 200 filles avaient subi des MGF en juillet et en août dans les provinces du Mandoul et du Logone oriental. En septembre, la CNDH s’est déclarée préoccupée par l’augmentation du nombre de MGF, pourtant illégales au regard du droit national.

Exactions perpétrées par des groupes armés

Boko Haram et l’EIAO ont commis de graves atteintes aux droits humains à l’encontre de la population dans la zone du lac Tchad, faisant des dizaines de morts. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), on comptait 298 803 personnes déplacées dans la région en avril et 363 807 en septembre ; 64 % d’entre elles avaient fui leur village pour échapper aux violences.

Le Secrétaire général de l’ONU a rapporté que 10 personnes avaient été tuées en août lors d’une attaque de Boko Haram contre le village de Tinana, dans le département de Kaya. Selon les autorités locales, des hommes armés ont encerclé le village en pleine nuit, tiré sur les civil·e·s et pillé les habitations.

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