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NIGERIA 2021

Des groupes armés et les forces de sécurité ont cette année encore commis des crimes de droit international et de graves atteintes aux droits humains dans le nord-est du pays. Des groupes armés ont enlevé et tué des centaines de civil·e·s. Les forces gouvernementales se sont elles aussi livrées à des attaques aveugles contre la population civile lors d’opérations anti-insurrectionnelles. Tout au long de l’année, le gouverneur de l’État de Borno a procédé à des réinstallations forcées de personnes déplacées à l’intérieur du pays, et à la fermeture de camps de personnes déplacées. Plus de 3 494 personnes ont trouvé la mort dans des violences intercommunautaires et des attaques de bandits, et plus de 5 290 ont été victimes d’enlèvements contre rançon commis par des bandits et d’autres hommes armés. Les droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique ont été régulièrement bafoués. Des journalistes et des militant·e·s ont été arrêtés ou interrogés parce qu’ils avaient exercé leur droit à la liberté d’expression. Les forces de sécurité ont eu recours à une force excessive pour disperser des manifestations, ce qui a dans certains cas causé des morts. Plusieurs centaines de personnes ayant manifesté contre les forces de sécurité en 2020 se trouvaient toujours en détention. Le droit à la santé a été fragilisé par les autorités, et le personnel soignant a mené des actions de grève. Les autorités ont expulsé de force des milliers de personnes de leur logement.

Contexte

Les groupes armés Boko Haram et État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) ont pris en embuscade, blessé et tué de nombreux membres des forces de sécurité nigérianes. Au moins 31 soldats ont été tués par l’EIAO le 26 avril à Mainok, dans l’État de Borno.

Les attaques de bandits et les violences intercommunautaires, le plus souvent entre des éleveurs nomades et des agriculteurs, se sont intensifiées ; elles ont fait plus de 3 494 morts et entraîné le déplacement de milliers de personnes. Plus de 5 290 personnes, dont des étrangers travaillant dans des carrières, ont été enlevées contre rançon par des bandits et d’autres hommes armés. Le 12 juin, l’attaque du village de Kadawa, dans la zone de gouvernement local de Zurmi (État de Zamfara), par des hommes armés a fait plus de 93 morts.

Des hommes armés s’en sont aussi pris à des établissements scolaires, contraignant plusieurs écoles à fermer dans le nord du pays. Au moins 855 élèves ont été enlevés contre rançon lors de 10 attaques distinctes survenues dans sept États. La plupart ont été libérés après le versement d’une rançon, mais certain·e·s ont été tués par leurs ravisseurs et d’autres sont morts dans des tirs croisés pendant les attaques.

Des restrictions liées à la pandémie de COVID-19 sont restées en place dans l’ensemble du pays pendant toute l’année.

Violations du droit international humanitaire

Exactions perpétrées par des groupes armés

Des groupes armés, dont Boko Haram et l’EIAO, ont cette année encore commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité dans le nord-est du pays, tuant et enlevant des civil·e·s, pillant des biens et perpétrant des viols et d’autres violences sexuelles contre les femmes et les filles. Ils se sont rendus coupables d’au moins 30 attaques, qui ont fait plus de 123 morts parmi la population civile.

Le 3 janvier, 50 personnes au moins, dont un travailleur humanitaire, ont été enlevées sur la route entre Maiduguri et Damaturu. Le 23 février, au moins 16 personnes ont été tuées et 47 autres blessées quand Boko Haram a tiré au lance-roquettes sur certains quartiers de Maiduguri, dans l’État de Borno.

Boko Haram s’en est pris à des familles récemment réinstallées, tuant au moins huit personnes qui venaient de revenir à Ajiri, dans la zone de gouvernement local de Mafa (État de Borno), le 30 août, et en blessant 14 autres.

Des employé·e·s et des locaux d’organisations humanitaires ont été pris pour cible lors d’attaques menées par des groupes armés. Le 3 mars, au moins sept travailleuses et travailleurs humanitaires ont été enlevés et leurs bureaux incendiés par l’EIAO dans la zone de gouvernement local de Dikwa (État de Borno). Ils ont été libérés le 14 juin, en même temps que d’autres civil·e·s.

Le 11 avril, l’ONU a suspendu ses opérations humanitaires à Damasak, dans l’État de Borno, à cause d’attaques contre des humanitaires et leurs installations. Environ 65 000 personnes (membres de la population locale et personnes déplacées à l’intérieur du pays) ont fui Damasak après de nouvelles attaques menées par l’EIAO en avril.

Forces de sécurité

Les forces de sécurité nigérianes ont intensifié leurs opérations anti-insurrectionnelles dans le nord-est du pays. Leur riposte face aux menaces que représentaient Boko Haram et l’EIAO a été marquée par des violations flagrantes des droits humains et des crimes de droit international, dont des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées, des arrestations arbitraires et des détentions au secret.

Le 15 septembre, neuf personnes ont été tuées et plusieurs autres blessées par une frappe aérienne militaire sur le village de Buwari, dans la zone de gouvernement local de Yunusari (État de Yobe). L’armée a indiqué avoir touché ce village accidentellement.

Le 14 juillet, 1 009 personnes soupçonnées d’appartenir à Boko Haram qui étaient détenues au secret ont été relaxées et remises aux autorités de l’État de Borno dans l’attente de leur réinstallation.

Après la mort du dirigeant de Boko Haram, Abubakar Shekau, le 19 mai, des milliers de membres de Boko Haram, dont des adolescents, et leurs familles se sont rendus d’eux-mêmes aux forces de sécurité. Le 28 juillet, une des lycéennes enlevées à Chibok en 2014 et dont on était sans nouvelles s’est présentée auprès de l’armée nigériane avec ses enfants et son mari. Une autre lycéenne de Chibok a réapparu le 14 août avec ses deux enfants.

Liberté d’expression, d’association et de réunion

Le 4 juin, les autorités ont suspendu Twitter après que le réseau social eut supprimé un tweet controversé du président Muhammadu Buhari qu’il jugeait contraire à ses règles. Le président y menaçait de s’occuper des fauteurs de troubles au Nigeria en employant « le langage qu’ils comprennent », faisant référence à la guerre civile de 1967-1970 qui a fait des millions de morts dans le pays. Twitter et les autres plateformes de réseaux sociaux ont ensuite reçu l’ordre de s’enregistrer au Nigeria et de se conformer à la réglementation locale pour obtenir l’autorisation d’exercer leurs activités dans le pays.

Huit personnes au moins ont été tuées le 28 septembre lors d’une opération de répression menée par les forces de sécurité contre des membres du Mouvement islamique du Nigeria qui entamaient l’Arbaïn, un pèlerinage religieux annuel, dans la capitale, Abuja.

En septembre, le gouvernement de l’État d’Ebonyi a promulgué la loi de cet État sur l’interdiction de la cybercriminalité. En octobre, le journaliste Godfrey Chikwere a été arrêté par la police en raison de publications sur les réseaux sociaux qui auraient violé les dispositions de cette loi.

Militant·e·s et manifestant·e·s

Le 12 juin, la police a utilisé des gaz lacrymogènes et tiré en l’air à balles réelles pour disperser des manifestants et manifestantes à Lagos et à Abuja.

Les militants Larry Emmanuel, Anene Victor Udoka, Samuel Gabriel, Henry Nwodo et Ben Mannaseh ont été arrêtés de façon arbitraire le 4 juillet et détenus pendant 30 jours par le Service de sécurité de l’État (DSS), la police secrète nigériane. Ils avaient été frappés par des agents de sécurité privés dans une église d’Abuja parce qu’ils portaient des tee-shirts sur lesquels était inscrit le slogan #BuhariMustGo (#Buhari doit partir), puis avaient été remis au DSS.

Les prisonniers d’opinion Agba Jalingo, Omoyele Sowore et Olawale Bakare étaient toujours sous le coup d’accusations forgées de toutes pièces et soumis à des procès interminables pour avoir organisé des manifestations pacifiques en faveur d’une bonne gouvernance au Nigeria.

Mubarak Bala, président de l’Association humaniste du Nigeria, était maintenu en détention ; il avait été arrêté en 2020 par des policiers de l’État de Kano au motif qu’il aurait insulté le prophète Mahomet sur Facebook. Yahaya Sharif-Aminu, musicien condamné à mort pour blasphème en 2020 par la haute cour islamique de Kano, se trouvait toujours derrière les barreaux à la fin de l’année.

Journalistes

Le 7 juillet, la Commission nationale de régulation des médias a demandé aux stations de radiodiffusion nigérianes de ne pas rendre compte des attaques menées par des bandits ou des insurgés dans le pays. Des médias nigérians ont lancé le 12 juillet une campagne intitulée Information Blackout pour protester contre deux propositions de loi, l’une portant sur le Conseil national de la presse et l’autre visant à modifier l’application de certaines dispositions de la Loi relative à la Commission nationale de régulation des médias, déjà en vigueur. Ces deux textes, qui étaient examinés par l’Assemblée nationale, risquaient de durcir la réglementation et d’entraver l’accès à l’information.

Le 28 août, le DSS a convoqué deux animateurs de télévision, Chamberlain Usor et Kayode Okikiolu, pour les interroger au sujet de commentaires formulés par Samuel Ortom, gouverneur de l’État de Benue, pendant une interview en direct sur Channels Television. Les autorités ont affirmé que le gouverneur avait tenu des propos « provocants, sources de division et injustes ».

Arrestations et détentions arbitraires

Au moins 300 manifestant·e·s se trouvaient toujours en détention un an après le mouvement de protestation #EndSARS contre les forces de sécurité nigérianes. Kemisola Ogunniyi, une jeune femme de 18 ans qui avait accouché pendant sa détention, qui a duré huit mois, a été libérée sous caution le 25 juin.

Trois réalisateurs israéliens, Rudy Rochman, Noam Leibman et David Benaym, ont été arrêtés et détenus sans jugement dans des conditions inhumaines pendant 20 jours par le DSS, qui les accusait d’être liés à l’organisation interdite Peuples indigènes du Biafra (IPOB).

Bien qu’un tribunal ait ordonné sa remise en liberté sous caution, Gloria Okolie, arrêtée le 17 juin parce qu’elle était soupçonnée d’être la petite amie d’un homme recherché, était toujours détenue. Selon ses avocats et sa famille, elle aurait été maltraitée en détention.

Torture et autres mauvais traitements

La torture et les autres formes de mauvais traitements demeuraient monnaie courante au sein du système pénal. La police, l’armée et le DSS ont cette année encore soumis des personnes détenues à la torture et à d’autres formes de traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Kubiat Akpan est mort sous la torture dans les heures qui ont suivi son arrestation par la police le 29 août à Uyo, dans l’État d’Akwa Ibom.

Disparitions forcées

Amnesty International a reçu durant l’année des informations dignes de foi indiquant que des organes des forces de sécurité, notamment la police et le DSS, avaient procédé à des arrestations arbitraires et maintenu des personnes en détention au secret. On restait sans nouvelles d’au moins 200 personnes présumées victimes de disparition forcée pendant l’année ; figuraient parmi elles d’anciens militants de la région du delta du Niger, des membres de l’IPOB, des manifestant·e·s du mouvement #EndSARS et des personnes soupçonnées d’atteintes à la sécurité.

Recours excessif et inutile à la force

Les forces de sécurité ont eu recours à une force excessive pour disperser des manifestations et des rassemblements pacifiques. Le 20 septembre, dans la zone de gouvernement locale de Barkin Ladi, Davou Bulus Bashi a été abattu par des agents des forces de l’ordre alors qu’il manifestait pacifiquement, avec d’autres étudiantes et étudiants de l’École polytechnique de l’État du Plateau, contre le report de leurs examens.

Le 13 février, la police a arrêté une vingtaine de manifestants à la barrière de péage de Lekki, à Lagos. Des militant·e·s s’y étaient rassemblés pour protester contre sa réouverture après la mort de manifestant·e·s tués à cet endroit en octobre 2020.

Exécutions extrajudiciaires

Les forces de sécurité nigérianes ont tué au moins 115 personnes et commis beaucoup d’autres violations des droits humains et crimes de droit international en réaction à la montée de la violence et aux homicides de membres de ces forces dans le sud-est du pays. Dans le cadre de leur campagne de répression, elles ont aussi procédé à des arrestations massives, recouru à la force de façon excessive et illégale, et soumis des personnes détenues à la torture et à d’autres mauvais traitements.

En mai, des agents du DSS ont fait irruption au domicile d’un militant yoruba, Sunday Ighoho ; ils ont tué deux de ses sympathisants et ont arrêté 13 autres personnes.

Expulsions forcées

Les expulsions forcées se sont poursuivies sans relâche malgré la pandémie de COVID-19. Les 10 et 13 juillet, plus de 400 habitations du quartier d’Iddo Sarki, à Abuja, ont été détruites par du personnel de l’Office de développement de la capitale fédérale, accompagné de membres de la police, de l’armée et du Corps de sécurité et de défense civile, ainsi que d’autres agents des forces de sécurité. Ceux-ci ont fait usage de gaz lacrymogène contre les habitant·e·s. Des étudiantes et étudiants de l’université d’Abuja qui louaient des appartements dans ce quartier ont trouvé leurs logements et leurs effets personnels détruits en rentrant de cours. Ces habitations ont été détruites sans véritable consultation des populations concernées, sans que celles-ci en aient été informées à l’avance par écrit comme il se doit, et sans qu’aucune solution de relogement ne leur ait été proposée.

Les 11 et 12 août, des centaines d’habitations du quartier de Mpape, à Abuja, ont été démolies par du personnel de la Commission ministérielle du Territoire de la capitale fédérale sur la salubrité de la ville, des membres de la police, de l’armée et du Corps de sécurité et de défense civile, et d’autres agents des forces de sécurité, sans que soient respectées les mesures de protection des droits humains et les garanties de procédure prévues en cas d’expulsion. Ces démolitions ont porté atteinte non seulement au droit des personnes concernées à un logement convenable, mais aussi à leurs moyens de subsistance. Des menaces d’expulsions forcées par les autorités continuaient de planer sur plusieurs quartiers à travers le pays.

Droits des travailleuses et travailleurs

Personnel soignant

Les internes des hôpitaux publics se sont mis en grève pour protester, entre autres, contre l’absence de prise en compte de leur bien-être, la faiblesse de leur rémunération, leurs mauvaises conditions de travail, le manque d’infrastructures et d’équipements médicaux et le non-versement de leurs salaires.

Le 24 juin, des médecins des hôpitaux publics de l’État d’Ondo ont lancé un mouvement de grève qui a duré trois mois. Le 2 août, les internes ont démarré une action collective à l’échelle du pays ; ils ont suspendu leur mouvement le 4 octobre.

Droits des enfants

Des dizaines de milliers d’enfants n’ont eu qu’un accès limité à l’éducation en raison de l’incapacité persistante des autorités à protéger les écoles contre les attaques des insurgés et des autres groupes armés. De nouveaux enlèvements collectifs d’élèves ont eu lieu : des centaines d’enfants ont ainsi été tués, violés, soumis à des « mariages » forcés ou contraints de rejoindre les rangs de Boko Haram. Des enfants ont été enlevés à Kagara, Jangebe, Afaka, Kasarami, Tegina et dans d’autres localités du nord du pays. En conséquence, des centaines d’écoles ont été fermées, ce qui a eu de graves répercussions pour les jeunes dans cette région déjà confrontée à une insécurité extrême.

Violences faites aux femmes et aux filles

En août, une haute cour fédérale d’Abuja a rendu une décision favorable à des femmes qui avaient été soumises à des violences sexuelles et liées au genre par des agents de l’Administration du territoire de la capitale fédérale, dans le cadre d’opérations appelées « rafles d’Abuja ». Les victimes ont obtenu une indemnisation. La cour a aussi ordonné formellement aux organes de maintien de l’ordre de ne plus commettre d’actes de violence contre les femmes.

En septembre, le gouverneur de l’État d’Adamawa, Ahmad Fintiri, a promulgué dans cet État la Loi relative à l’interdiction des violences faites aux personnes. En décembre, les gouverneurs des États d’Imo et de Cross River ont promulgué leur propre Loi relative à l’interdiction des violences faites aux personnes.

Le Parlement de l’État d’Akwa Ibom a adopté une loi visant à accorder la gratuité des soins médicaux aux victimes de violences sexuelles.

Le gouverneur de l’État de Lagos, Babajide Sanwo-Olu, a transformé l’Équipe de lutte contre les violences sexuelles (DSVRT) en un véritable organisme chargé de combattre la violence domestique et les violences sexuelles dans l’État de Lagos.

Droits des lesbiennes, des gays et des personnes bisexuelles, transgenres ou intersexes

Le Parlement de l’État de Taraba a adopté la Loi de 2021 relative à l’interdiction de la violence et de la discrimination contre les personnes. Ce texte contenait une disposition prévoyant une peine de prison à perpétuité pour les personnes transgenres.

Personnes déplacées

En octobre, le gouverneur de l’État de Borno a annoncé un plan de fermeture de tous les camps de personnes déplacées pour le 31 décembre. Au cours de l’année, certains camps à Maiduguri ont été fermés de force et des personnes déplacées ont été réinstallées dans des secteurs qui continuaient de subir des attaques de Boko Haram.

Peine de mort

Cette année encore, des tribunaux ont prononcé des condamnations à mort ; aucune exécution n’a eu lieu. En février, le gouverneur de l’État de Jigawa a promulgué une loi autorisant le recours à la peine capitale dans les affaires de viol. La nouvelle Loi relative à l’interdiction de la violence et de la discrimination contre les personnes adoptée dans l’État de Taraba prévoyait la peine de mort pour le viol d’un enfant.

En juillet, le ministre de l’Intérieur a appelé les gouverneurs des États à signer les ordres pour procéder à l’exécution des 3 008 prisonniers et prisonnières sous le coup d’une condamnation à mort, dans le cadre de mesures visant à réduire la population carcérale dans le pays.