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ANGOLA 2020

Les forces de sécurité ont eu recours à une force excessive pour faire respecter les restrictions liées à la pandémie de COVID-19, et des dizaines de personnes, dont des enfants, ont été tuées illégalement. Des défenseur·e·s des droits humains ont été arrêtés pour avoir diffusé des informations sanitaires et distribué des masques et du gel hydroalcoolique à des communautés autochtones. Les droits à la liberté d’expression, de réunion et d’association étaient restreints et des militant·e·s ont été arrêtés et détenus arbitrairement. Avec l’aval des autorités, des communautés agropastorales ont été chassées de leurs terres au profit de projets d’agriculture commerciale, en violation de leurs droits à l’alimentation, à l’eau et au logement. Les pouvoirs publics n’ont pas garanti le droit à l’alimentation des familles à faibles revenus pendant les neuf mois de confinement.

Contexte

En février, des médias internationaux ont révélé l’affaire des « Luanda Leaks », dénonçant les détournements de fonds publics vers des comptes à l’étranger dont se serait rendue coupable la fille de l’ancien président José Eduardo dos Santos. En octobre, le président João Lourenço a déclaré que le gouvernement de son prédécesseur avait fait sortir illégalement du pays 24 milliards de dollars des États-Unis par le biais de contrats frauduleux avec des compagnies pétrolières et diamantaires publiques. Le même mois, le parquet a confisqué plusieurs milliards de dollars de biens acquis frauduleusement par des généraux de l’armée et par le vice-président sous la mandature de José Eduardo dos Santos.

La situation socioéconomique s’est dégradée, sur fond de manifestations contre le coût de la vie et d’une forte pression des jeunes réclamant que le président tienne sa promesse, faite durant la campagne électorale de 2017, de créer 500 000 emplois.

Le 27 mars, le gouvernement a décrété l’état d’urgence, remplacé dans l’année par l’état de calamité publique, pour lutter contre la pandémie de COVID-19. Toujours en vigueur en octobre, cette réglementation a été utilisée pour imposer des restrictions arbitraires portant atteinte aux droits humains. Les restrictions de déplacement entre les provinces mises en place dans le cadre du confinement étaient maintenues à la fin de l’année.

Droit à l’alimentation

Pendant les neuf mois de confinement, les pouvoirs publics n’ont pas garanti le droit à l’alimentation, en particulier dans les quartiers pauvres où la plupart des gens dépendaient de l’économie informelle pour gagner leur vie, par exemple en vendant des biens dans la rue et sur les marchés quotidiens.

Les autorités ont pris des mesures punitives contre les habitant·e·s de ces quartiers qui étaient contraints de sortir de chez eux pour aller chercher de la nourriture – ce qui était considéré comme une infraction en vertu des règles de l’état d’urgence. Le gouvernement a bien mis en place un programme d’aide alimentaire pour les personnes dans le besoin, mais des familles des provinces de Luanda et de Benguela se sont plaintes de n’avoir pas été dûment informées des critères d’attribution de cette aide ni de la façon dont le gouvernement sélectionnait les communautés qui pouvaient en bénéficier1. Les populations rurales du sud du pays ont par ailleurs été touchées de façon disproportionnée par les pénuries alimentaires en raison de la sécheresse persistante.

Homicides illégaux

Les forces de sécurité ont eu recours à une force excessive pour imposer les mesures restrictives liées au COVID-19, faisant plusieurs dizaines de morts. La plupart des victimes étaient des jeunes – 14 ans pour le plus jeune – originaires des quartiers pauvres. Les responsables étaient le plus souvent des membres de la Police nationale angolaise (PNA) et des Forces armées angolaises (FAA)2.

Le 17 juin, João de Assunção Eliseu, 20 ans, a été arrêté par des agents de la PNA dans le quartier de Palanca, à Luanda, parce qu’il ne portait pas de masque. Il a proposé de mettre son masque, mais les policiers lui ont ordonné de réaliser des figures acrobatiques sous la menace d’une arme à feu. Quand il leur a dit qu’il était fatigué et malade, un policier a tiré en l’air à proximité de sa tête, lui faisant perdre connaissance. Selon des voisins, le jeune homme souffrait de problèmes cardiaques et d’hypertension. Les policiers l’ont conduit à l’hôpital Cajueiros, où il est décédé le jour même.

Un adolescent de 15 ans, Mabiala Mienandi, a été abattu par la police le 3 juillet, dans la province de Luanda. Vers 7 heures du matin, il jouait au foot avec des amis. Selon des témoins, un véhicule de police s’est approché et, sans aucun avertissement, les policiers ont ouvert le feu sur les adolescents, qui ont couru se mettre à l’abri. Mabiala Mienandi a reçu une balle ; trois policiers sont alors sortis de la voiture et lui ont donné trois coups de pied avant de repartir.

Le lendemain, des policiers ont abattu Clinton Dongala Carlos, 16 ans, alors qu’il rentrait d’un dîner chez sa tante dans la municipalité de Cacuaco (province de Luanda). Selon des témoins, l’adolescent a été pourchassé par deux militaires des FAA et trois agents de la PNA, et l’un d’eux lui a tiré dans le dos.

Le 13 juillet, vers minuit, José Manuel a été tué par balle dans une rue du quartier de Prenda, à Luanda. Lui et son ami âgé de 16 ans, Maurício, ont entendu des gens crier que la police arrivait. Alors qu’ils s’enfuyaient en courant, un policier a tiré dans leur direction, blessant Maurício à l’épaule et tuant José Manuel sur le coup.

Des enquêtes policières étaient en cours à la fin de l’année sur ces affaires, entre autres. Cependant, aucune conclusion ni information sur l’état d’avancement des investigations n’avait été rendue publique et l’impunité demeurait la norme pour ce type de crimes.

Arrestations et détentions arbitraires

Des personnes à qui il était reproché de ne pas avoir respecté les restrictions liées à la pandémie, dont des militant·e·s politiques et des défenseur·e·s des droits humains, ont été arrêtées arbitrairement, placées en détention et soumises à des actes de torture ou à d’autres mauvais traitements.

Le 2 avril, neuf défenseur·e·s des droits humains de MBATIKA, une organisation de la société civile, distribuaient des informations au sujet du COVID-19 et des produits de protection de base, comme du savon et du gel hydroalcoolique, à des autochtones du peuple san et d’autres communautés traditionnelles de la province de Cuando-Cubango, quand des policiers les ont frappés à coups de matraque, menacés de leurs armes à feu, puis arrêtés. Ils ont été libérés huit heures plus tard, sans avoir été inculpés3.

Le 4 avril, des policiers ont frappé 10 hommes dans les rues de la municipalité de Buco-Zau (province de Cabinda), avant de les arrêter. Selon des témoignages d’habitant·e·s, sept d’entre eux étaient sortis acheter de la nourriture. Les 10 hommes ont été placés tous ensemble dans une même cellule, dans de mauvaises conditions de détention, puis libérés sans inculpation les uns après les autres entre le 5 et le 7 avril.

Liberté d’expression, d’association et de réunion

Cette année encore, les autorités ont réprimé les droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique dans la province de Cabinda. Des militant·e·s politiques et des défenseur·e·s des droits humains ont été harcelés, frappés et détenus arbitrairement. À partir du mois de septembre, des gens ont manifesté régulièrement contre l’augmentation du nombre de personnes souffrant de la faim et de la pauvreté, et contre le coût de la vie. Face à ces manifestations, les forces de sécurité ont eu recours à une force illégale, dispersant les manifestant·e·s au moyen de canons à eau, de balles en caoutchouc, de coups de matraque et de gaz lacrymogène4.

Le 28 juin, des policiers en civil ont agressé physiquement Maurício Gimbi, président de l’Union des Cabindais pour l’indépendance (UCI), et André Bonzela, directeur du bureau du président de l’UCI, à une station de taxis de la ville de Cabinda, puis les ont arrêtés et incarcérés arbitrairement. Quelques jours auparavant, ces deux hommes et leur collègue, João Mampuela, vice-président de l’UCI, avaient distribué dans la ville des tracts portant le slogan « Cabinda n’est pas l’Angola » et demandant la fin du droit de porter des armes.

Le 29 juin à 5 heures du matin, la police a mené une perquisition au domicile de João Mampuela et l’a arrêté après avoir trouvé des tracts de l’UCI chez lui. Les trois hommes ont été inculpés notamment de « rébellion », d’« association de malfaiteurs » et d’« outrage à l’État ». En septembre, le tribunal de Cabinda a prononcé la libération sous caution d’André Bonzela. Toutefois, n’étant pas en mesure de payer la somme demandée (300 000 kwanzas, soit environ 350 dollars des États-Unis), celui-ci est resté en détention. Maurício Gimbi et João Mampuela se sont vu refuser une remise en liberté sous caution en raison de leur casier judiciaire, qui faisait état de précédentes inculpations pour « outrage à l’État » et « troubles à l’ordre public et résistance », entre autres charges forgées de toutes pièces, liées à leur participation à une manifestation pacifique en 2019. À la fin de l’année, les trois hommes étaient toujours incarcérés à la prison civile de la province de Cabinda5.

Expulsions forcées

Les opérations d’accaparement de terres pour des activités à vocation commerciale se sont poursuivies, principalement dans la province de Huíla, dans le sud du pays, avec des effets dévastateurs sur les populations locales d’éleveurs nomades et de paysans. Des propriétaires terriens de grandes exploitations, ainsi que des membres des autorités locales, ont empêché ces populations d’accéder à leurs terres agricoles et détourné leurs sources d’approvisionnement en eau afin de les chasser de leurs terres. Les organisations de la société civile qui ont mené des actions pour tenter d’empêcher ces expulsions, notamment en portant plainte officiellement auprès des autorités, n’ont reçu aucune réponse. Les pouvoirs publics n’ont pas consulté comme il se doit les populations concernées et ne leur ont pas proposé d’indemnisation ni d’autres solutions raisonnables. Des familles ont donc été expulsées de force de leurs terres et privées de leurs moyens de subsistance, ce qui portait gravement atteinte à leurs droits à l’alimentation, à l’eau, au logement et à la santé.

En août, une série d’opérations d’accaparement de terres a touché de nombreuses familles. Un gros exploitant agricole a entrepris, en dehors du cadre juridictionnel, d’expulser de leurs terres communales les habitants et habitantes de Kamphanda, un village reculé situé dans la municipalité de Gambos. Il a forcé les villageois·e·s illettrés à signer de leur empreinte digitale des documents actant le transfert de leurs terres.

Le même mois, l’administrateur communal de Cainda, dans la municipalité de Quipungo, a ordonné que les terrains communaux utilisés par les familles locales pour y faire paître leurs troupeaux soient clôturés et cédés à un autre exploitant pratiquant l’agriculture commerciale. Quand les habitant·e·s ont protesté, les autorités locales ont menacé de les jeter en prison.

Des membres des autorités locales se sont associés à des entreprises agricoles pour expulser de leurs terres les populations de Cuvangue, dans la municipalité de Matala, afin de privatiser les abords du fleuve Cunene, bloquant l’accès de la population à l’eau.

La compagnie des eaux Água Preciosa a entamé une démarche illégale visant à chasser les centaines de familles installées sur les terres communales de Tyihonguelo, dans la municipalité de Lubango, en obstruant le canal qui les approvisionnait en eau.

À la fin de l’année, le gouvernement n’avait pris aucune mesure pour protéger les populations des expulsions forcées, ni pour garantir leur droit au respect de leurs besoins fondamentaux.


  1. « Afrique australe. Les gouvernements doivent mettre de côté les considérations politiques lors de la distribution de l’aide alimentaire dans le contexte du COVID-19 » (communiqué de presse, 6 mai)
  2. « Angola. Des témoins racontent les homicides d’adolescents imputables à la police » (communiqué de presse, 25 août)
  3. Angola: Activists prevented from distributing COVID-19 essentials (AFR 12/2146/2020)
  4. « Angola. Les autorités intensifient le recours à une force excessive pour réprimer la dissidence » (communiqué de presse, 8 décembre)
  5. “Statement on the Continued Detention of André Bonzela, Maurício Gimbi and João Mampuela and the Human Rights Situation in Cabinda, Angola” (déclaration conjointe avec Advancing rights in Southern Africa et Human Rights Watch, 6 octobre)