Myanmar. Des atrocités sont commises par une armée «brutale et implacable» dans le nord de l’État chan

Amnesty International a recueilli des éléments récents qui montrent que l’armée du Myanmar continue à commettre des atrocités contre des minorités ethniques dans le nord du pays, où la population civile fait les frais des offensives menées contre de nombreux groupes armés. Les conflits ne montrent aucun signe de ralentissement, ce qui laisse à craindre de nouvelles violations.

Dans un nouveau rapport, intitulé “Caught in the middle”: Abuses against civilians amid conflict in Myanmar’s northern Shan State, Amnesty International décrit les épreuves subies par les civils arrêtés arbitrairement, détenus et torturés par l’armée. Elle met également en évidence les méthodes violentes auxquelles les groupes ethniques armés recourent lorsqu’ils attaquent des militaires ou s’affrontent entre eux pour le contrôle de la région.

Où que la 99e division d'infanterie légère soit déployée, nous constatons des violences similaires et des crimes odieux.
Nicholas Bequelin, directeur régional pour l'Asie de l'Est et du Sud-Est à Amnesty International

« L’armée du Myanmar, plus brutale et implacable que jamais, commet des crimes de guerre contre la population civile dans le nord de l’État chan en toute impunité », a déclaré Nicholas Bequelin, directeur régional pour l'Asie de l'Est et du Sud-Est à Amnesty International. « Des soldats – et surtout, des hauts gradés – soumettent des civils à la brutalité caractéristique de l’armée sans être soumis à la moindre forme d’obligation de rendre des comptes. »

Au cours de deux missions sur le terrain réalisées dans la région en mars et août 2019, Amnesty International a recueilli des informations sur des crimes de guerre et d’autres violations commises par l’armée contre des civils kachins, lisus, chans et ta’ans.

Les civils avec qui Amnesty International s’est entretenue ont évoqué à maintes reprises la participation de la 99e division d'infanterie légère à nombre de ces violations. Des unités de cette division se sont livrées à certaines des pires atrocités commises contre les Rohingyas dans l’État d’Arakan depuis le mois d’août 2017, ainsi qu’à des crimes de guerre et à d’autres violations graves dans le nord du Myanmar en 2016 et au début de l’année 2017.

« Où que la 99e division d'infanterie légère soit déployée, nous constatons des violences similaires et des crimes odieux. Cela met en évidence le caractère urgent d’une action internationale pour amener l’armée du Myanmar, notamment ses hauts gradés, à rendre des comptes. »

Les violations se sont poursuivies même après l’annonce par l’armée, en décembre 2018, d’un cessez-le-feu unilatéral, aujourd’hui expiré. Une récente escalade des combats dans la région – que le gouvernement impute au trafic de stupéfiants mais que les groupes ethniques armés attribuent aux offensives militaires en cours – s’est accompagnée de nouveaux signalements de violations. Par ailleurs, il semble peu probable que le processus de paix sorte de l’impasse où il se trouve actuellement, à l’heure où toutes les parties se préparent aux élections législatives de 2020.

Des formes bien connues de violations perpétrées par l’armée

L’armée du Myanmar a commis de graves violations du droit international relatif aux droits humains et du droit international humanitaire au cours de l'année écoulée, en particulier dans les municipalités le plus au nord de l'État chan. Ces violations se sont poursuivies même après l’annonce par l’armée d’un cessez-le-feu unilatéral dans la région le 21 décembre 2018.

[Un soldat] a mis une grenade dans la bouche [...] J'avais peur qu’elle explose si je faisais un mouvement.
Un villageois kachin dans la municipalité de Kutkai

Les soldats ont arrêté des civils (en grande majorité des hommes et des garçons), qu’ils ont fréquemment torturés ou soumis à d'autres formes de mauvais traitements. La plupart ont été accusés de liens avec certains groupes armés uniquement en raison de leur appartenance ethnique, ce qui illustre la suspicion, la discrimination et les sanctions arbitraires auxquelles les Kachins, les Chans, les Ta’angs et d’autres minorités ethniques sont exposées par l’armée du Myanmar. L’armée a également tiré sans discrimination dans des zones civiles, blessant voire tuant des civils et causant des dommages aux habitations et à d’autres biens.

Le 11 mars 2019, des soldats de la 99e division d'infanterie légère ont arrêté et torturé deux villageois kachins dans la municipalité de Kutkai. Alors que les hommes étaient partis pêcher, des combats ont éclaté entre l'armée du Myanmar et l’Armée pour l'indépendance kachin (KIA). L’un des hommes, âgé de 35 ans, raconte ce qui s’est passé quand ils ont croisé le groupe de soldats :

« [Un soldat m’a demandé] « Tu es de la KIA? » J’ai répondu que non, et ils se sont mis à me donner des coups de pied et de poing. Ils m'ont forcé à me déshabiller [et] ont mis un couteau sur ma nuque [...] Ensuite, ils m'ont obligé à m'accroupir, les doigts sur les genoux [...] Ils m'ont dit que si je bougeais, ils me couperaient les doigts [...] Ils m’ont mis une grenade dans la bouche [...] J'avais peur qu’elle explose si je faisais un mouvement. »

Dans certains cas, les personnes arrêtées ont été emmenées dans des bases militaires, où elles ont été détenues au secret, parfois jusqu’à trois mois, sans pouvoir entrer en contact avec leur famille ni consulter un avocat. Dans un des cas sur lesquels Amnesty International a recueilli des informations, un jeune homme âgé de 18 ans et un adolescent de 14 ans ont été soumis à du travail forcé, devant notamment creuser des tranchées, alors qu'ils étaient détenus dans une base militaire de la ville de Kutkai.

Avant d'être emmené à la base, le jeune homme de 18 ans a été roué de coups, puis torturé. Voici son témoignage : « Ils m'ont demandé si j'étais un soldat [de la KIA] [...] Je répétais que non, alors ils m'ont mis un sac en plastique sur la tête [et] l'ont maintenu fermé en le tenant par-derrière. Ils me demandaient si je connaissais des soldats du village. Ils ont fait ça six ou sept fois, à chaque fois pendant deux ou trois minutes. Je ne pouvais pas respirer. »

Des exactions commises par des groupes ethniques armés

La population civile se trouve de plus en plus souvent prise entre différents groupes ethniques armés qui enlèvent, détiennent et parfois torturent des hommes et des garçons, qu’ils accusent fréquemment de soutenir un groupe armé rival. Amnesty International a recensé de telles exactions commises par l’Armée pour l'indépendance kachin (KIA), l’Armée de l’État chan-Nord, l’Armée de l’État chan-Sud et l’Armée de libération nationale ta’ang (TNLA).

Des groupes armés ont également soumis des civils à du travail forcé. Amnesty International a rassemblé des informations sur plusieurs cas dans lesquels des civils ont été contraints de travailler en tant que porteurs, transportant des biens des combattants, et de guider au péril de leur vie des combattants vers d’autres villages alors que les combats faisaient rage. Des civils ont également dit à Amnesty International que des groupes armés leur extorquaient régulièrement de la nourriture et de l’argent, menaçant de violences physiques quiconque refusait de leur céder.

« Les groupes armés se rendent responsables d’atteintes odieuses envers les civils, qu’ils soumettent notamment à des enlèvements, du travail forcé et des passages à tabac. Nous appelons toutes les parties à cesser de s’en prendre à la population civile et à faire tout leur possible pour que les combats aient lieu à distance des zones peuplées », a déclaré Nicholas Bequelin.

Le lourd tribut payé par la population civile

Des milliers de personnes ont dû fuir leur foyer au cours de l’année écoulée, alors que les combats se rapprochaient des villages. De nombreuses personnes ont été déplacées à plusieurs reprises. Une femme a dit à Amnesty International qu’elle avait dû fuir quatre fois rien qu’en mars 2019.

Les responsables présumés de crimes de guerre doivent être traduits en justice, jusqu’au général Min Aung Hlaing.
Nicholas Bequelin

Les villageois rejoignent souvent des camps de fortune, par exemple dans des églises et des monastères, où ils restent jusqu'à ce qu’il n’y ait plus de combats dans le secteur. Ces déplacements étant de courte durée, il peut être difficile pour le personnel humanitaire d’atteindre les personnes qui ont besoin d’assistance, d’autant que le gouvernement et l'armée imposent des restrictions à l'aide humanitaire.

Même les personnes qui fuient ne sont pas en sécurité : depuis 2018, le nombre de civils tués ou blessés par des mines antipersonnel ou des engins explosifs improvisés a augmenté de façon alarmante.

Amnesty International appelle toutes les parties à respecter le droit international humanitaire et le droit international relatif aux droits humains, à protéger la population civile et à garantir l'acheminement de l'aide humanitaire. Les groupes armés doivent cesser de commettre des actes de violence et d'intimidation contre des civils et faire tout leur possible pour éviter les zones peuplées par des civils.

« Les responsables présumés de crimes de guerre doivent être traduits en justice, jusqu’au général Min Aung Hlaing, commandant en chef de l'armée du Myanmar », a déclaré Nicholas Bequelin. « Les combattants et commandants des groupes ethniques armés doivent également faire l’objet d’enquêtes et rendre des comptes pour crimes de guerre. »

« Pendant trop longtemps, le Conseil de sécurité des Nations unies est resté passif, laissant les civils abandonnés à une spirale de violence sans fin. Il est temps que le Conseil cesse de tergiverser et saisisse la Cour pénale internationale de la situation au Myanmar. »