Indonésie 2025
Les pratiques autoritaires, en particulier les restrictions visant la liberté d’expression et de réunion, ainsi que le recours excessif à la force, se sont multipliées. L’État a réprimé la dissidence et la police a arrêté et placé en détention des manifestant·e·s dans tout le pays. Les populations autochtones demeuraient marginalisées et ont fait l’objet de poursuites judiciaires et d’arrestations pour s’être opposées à des projets extractifs et agricoles sur leurs terres ancestrales. Les autorités n’ont pas fourni de protection suffisante aux minorités religieuses victimes d’attaques. Le plan adopté par le pays pour les 10 prochaines années reposait surtout sur les énergies fossiles, avec un engagement amoindri en faveur de la transition vers des énergies renouvelables.
Contexte
La première année du mandat de Prabowo Subianto au poste de chef de l’État a été caractérisée par la répression de la dissidence et l’élargissement des pouvoirs accordés à l’armée. Tout au long de l’année, des manifestations de grande ampleur ont été organisées dans tout le pays, les participant·e·s exprimant leurs préoccupations quant aux coupes budgétaires découlant des mesures d’austérité, à la hausse du coût de la vie et au maintien des avantages considérables octroyés aux parlementaires. En mars, les autorités ont adopté des modifications du droit militaire, qui ont étendu le rôle de l’armée en redéfinissant ses responsabilités de façon à y inclure des fonctions économiques et sociales, élargissant ainsi son pouvoir dans le domaine civil.
Liberté d’expression et de réunion
En février, le groupe Sukatani, de Purbalingga (Java-Centre), a retiré des plateformes de streaming son titre Bayar bayar bayar (« Paye paye paye »), satire de la corruption au sein de la police. Peu après, le groupe a présenté des excuses publiques à la police nationale1. Dans une déclaration officielle, il a révélé avoir subi à partir de juillet 2024 des manœuvres d’intimidation et des pressions de la part des autorités, sa chanteuse ayant notamment perdu son poste d’enseignante dans une école élémentaire islamique. Face aux critiques de l’opinion publique, une enquête a été ouverte par la Division des professions et de la sécurité de la police nationale sur les actions de la Direction de la cybersécurité de la police régionale de Java-Centre, mais elle n’a conclu à aucune infraction au protocole.
À l’approche de la fête de l’indépendance, célébrée le 17 août, de nombreuses personnes en Indonésie ont brandi des drapeaux de pirate inspirés du film d’animation One Piece, en symbole de leur défiance et de leur colère à l’égard du gouvernement. Ces actes sont rapidement devenus viraux sur les réseaux sociaux. Les autorités ont réagi en prenant pour cible plusieurs personnes et en menant des opérations dans différentes villes pour confisquer des drapeaux One Piece dans des logements et des voitures, et pour faire disparaître des peintures murales sur ce thème. Plusieurs représentant·e·s de l’État, dont le ministre chargé de la Coordination des affaires politiques et des Questions relatives à la sécurité, ont condamné l’utilisation de ces drapeaux, qu’ils ont qualifiés d’irrespectueux à l’égard de la fête de l’indépendance et du drapeau national. Les autorités ont menacé d’engager une action en justice contre les personnes qui participaient à ce mouvement, ce qui faisait craindre une régression de la liberté d’expression2.
Usage illégal de la force
Le 14 avril, des membres du mouvement République fédérale de Papouasie occidentale (NFRPB) se sont rendus dans plusieurs administrations de la province de Papouasie occidentale pour remettre deux lettres proposant une solution en faveur de la paix dans cette province. La remise des lettres a été filmée et diffusée. Dans la séquence, on entendait des personnes crier « Papouasie libre ». Le 5 mai, la police de la ville de Sorong a arrêté quatre hommes liés au NFRPB et les a inculpés de trahison en vertu du Code pénal. Les quatre hommes ont ensuite été transférés au tribunal de district de Makassar pour des raisons de sécurité, selon certaines informations. En réaction à ces faits, des manifestations ont éclaté le 27 août dans les villes de Sorong et de Manokwari, les capitales respectives de la Papouasie du Sud-Ouest et de la Papouasie occidentale. La police a fait usage d’une force excessive pour les réprimer, arrêtant arbitrairement 23 personnes, tirant à balles réelles et employant du gaz lacrymogène. Une personne a été grièvement blessée par des tirs de gaz lacrymogène à Sorong, et une autre a été tuée à Manokwari. Les personnes arrêtées ont été libérées sans inculpation en septembre3.
Des manifestant·e·s, des étudiant·e·s et des professionnel·le·s des médias ont subi des arrestations arbitraires, des manœuvres d’intimidation et des violences de la part de la police pendant les grandes manifestations qui ont eu lieu dans tout le pays. Entre mai et juillet, dans plusieurs villes, les forces étatiques ont soumis des personnes qui avaient manifesté à l’occasion de la fête du Travail à une force excessive, à des violences physiques, à des enlèvements et à des mauvais traitements. Le 1er mai, des policiers ont employé des canons à eau pour disperser des manifestant·e·s pacifiques et agressé physiquement d’autres personnes, qu’ils ont bousculées, frappées et rouées de coups de pied. Des journalistes se sont vu interdire d’entrer dans les locaux du Parlement à Djakarta, la capitale. Ils ont été fouillés et contraints de détruire leurs enregistrements. La police a arrêté arbitrairement au moins 24 personnes à Djakarta, Bandung (la capitale de Java-Ouest) et Semarang (la capitale de Java-Centre). Les personnes arrêtées ont ensuite été accusées d’« obstruction au travail des responsables de l’application des lois ». À la fin de l’année, 14 des 24 personnes arrêtées attendaient toujours la tenue d’une audience, à Djakarta. Les tribunaux de district de deux autres villes ont jugé que les 10 autres personnes avaient enfreint le Code pénal.
Le 30 juillet, quatre hommes masqués ont enlevé à l’aube un secouriste bénévole à Depok, une ville de Java-Ouest. Ils lui ont recouvert la tête et l’ont obligé à monter dans une voiture, avant de le torturer et de l’interroger pendant près d’une heure au sujet de la manifestation du 1er mai. Ils lui ont montré des photos d’au moins 40 manifestant·e·s présumés et ont fait pression sur lui pour qu’il désigne les réseaux derrière ce mouvement. Ils ont confisqué sa carte d’identité et lui ont infligé des brûlures de cigarette. Ils l’ont ensuite abandonné en pleine rue, blessé et traumatisé4.
Entre le 25 août et le 1er septembre, des milliers de manifestant·e·s sont descendus dans la rue dans au moins 15 provinces à travers l’Indonésie pour montrer leur indignation face à une indemnité conséquente octroyée aux membres de la Chambre des représentants et réclamer des réformes. Le 28 août, la colère populaire s’est intensifiée lorsqu’un livreur à moto a été tué par un véhicule blindé de la brigade mobile de la police nationale qui s’est engagé dans une zone bondée. Pendant les manifestations, la police a fait un usage excessif de la force à maintes reprises. Dans le cadre de cette répression, les dispersions ont été facilitées par le recours disproportionné à du gaz lacrymogène et des canons à eau, ainsi qu’à d’autres moyens d’intimidation. Les forces de sécurité ont arrêté plus de 4 000 personnes. Elles en ont agressé plus de 900, rouant de coups certaines personnes et en blessant d’autres avec des balles en caoutchouc, du gaz lacrymogène et des canons à eau. Dix personnes au moins ont trouvé la mort. À la fin de l’année, seule la mort du livreur faisait l’objet d’une enquête5.
Droits des peuples autochtones
En Papouasie méridionale, le projet de développement agricole de Merauke (Projet stratégique national Food Estate Merauke) a eu des répercussions négatives sur plus de 40 000 personnes autochtones. Ce projet avait été lancé par le gouvernement central en octobre 2024 afin d’accroître la résilience alimentaire du pays, et des autorisations foncières avaient été accordées à des entreprises sans qu’un consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause ait été recueilli auprès des personnes concernées. Le projet menaçait les moyens de subsistance des populations autochtones, contribuant notamment à la malnutrition des femmes et des enfants. Les autorités ont harcelé les personnes opposées à ce projet et les ont soumises à des manœuvres d’intimidation. Le 17 mars, plus de 250 membres des communautés autochtones ou locales concernées se sont réunis dans le cadre d’un rassemblement appelé « Consolidation de la solidarité pour Merauke ». Ces personnes rejetaient le projet faute d’une véritable consultation et faute d’une évaluation adéquate de son impact environnemental, exprimant leurs inquiétudes quant à la destruction de forêts coutumières sacrées. Le 6 octobre, quatre individus ont vandalisé le domicile et la voiture de Vincen, un militant autochtone dont la famille refusait de vendre ses terres. L’on ignorait si ces individus étaient en lien avec l’une des entreprises participant au projet. À la fin de l’année, la police enquêtait toujours sur ces faits.
Dans le département d’Halmahera oriental (province des Moluques du Nord), la population autochtone du village de Maba Sangaji était confrontée à de graves dégradations environnementales de ses terres depuis que des activités d’extraction de nickel avaient débuté, en 2024. La population locale a protesté contre ces activités minières et demandé qu’il y soit immédiatement mis fin.
En mai, la police a inculpé 11 personnes autochtones de Maba Sangaji d’obstruction à des activités minières. La répression a commencé le 18 mai, après la tenue, en signe de protestation, d’un rituel traditionnel auquel ont participé 27 habitants. La police les a accusés de « crapulerie » et de port d’armes tranchantes, et a arrêté l’ensemble du groupe. Pendant leur interrogatoire, les habitants se sont vu refuser l’accès à un·e avocat·e, l’un d’entre eux a été battu et deux ont été contraints à signer des documents sans explication adéquate. Les hommes ont aussi été soumis de force à des analyses d’urine qui n’étaient pas prévues par la procédure policière. Le lendemain, 16 habitants ont été libérés et 11 ont été maintenus en détention jusqu’en octobre ; ces derniers ont alors été condamnés à des peines de cinq mois et huit jours d’emprisonnement par le tribunal de district de Soasio6. À la fin de l’année, tous avaient été remis en liberté.
Liberté de religion et de conviction
En juin, des membres de la Congrégation des ahmadis indonésiens (JAI), une communauté islamique minoritaire, ont fait l’objet de discrimination et de manœuvres d’intimidation à Banjar, une ville de la province de Java-Ouest, et à Manado, la capitale de la province de Sulawesi-Nord. Le 5 juin, des représentants de Banjar se sont rendus dans un lieu de culte de la JAI et ont ordonné aux adeptes de ne pas y mener d’activités religieuses, en précisant qu’ils reviendraient pour « neutraliser » les activités de la JAI dans la région. Le 2 juin, à Manado, l’Institut islamique national (IAIN) a annulé une discussion littéraire programmée au sujet de la communauté ahmadie. Le Conseil des oulémas d’Indonésie (MUI) de la ville de Manado et de la province de Sulawesi-Nord avait envoyé une lettre au bureau du président de l’IAIN de Manado, dans laquelle il indiquait que l’événement ne devait pas avoir lieu. La lettre faisait référence à un décret ministériel conjoint et une fatwa du MUI déclarant que les ahmadi·e·s étaient des hérétiques7.
Les autorités n’ont pas pris de mesures appropriées pour protéger les groupes religieux contre les violences et le harcèlement. Le 27 juin, des habitant·e·s ont attaqué de jeunes chrétien·ne·s participant à une retraite dans le village de Tangkil (département de Sukabumi, Java-Ouest), après qu’une vidéo a circulé à propos de la tenue d’une cérémonie protestante dans un lieu privé. Avant qu’un avis officiel n’ait pu être émis pour défaut d’autorisation relatif à des activités religieuses, des habitant·e·s sont entrés par effraction dans la propriété et y ont perpétré des actes de vandalisme, brisé des fenêtres et des meubles et retiré une croix chrétienne. Les participant·e·s, parmi lesquels figuraient des enfants et des adolescent·e·s, ont été intimidés et chassés des lieux. Les autorités locales ont justifié par la suite les agissements des habitant·e·s en arguant de l’absence d’un « permis de culte ». La police a arrêté sept personnes soupçonnées de vandalisme, mais le ministère des Droits humains a dans un premier temps demandé leur libération, demande qui a par la suite été retirée8.
Le 27 juillet, un groupe d’hommes a attaqué des personnes qui participaient à des activités de culte et d’enseignement religieux dans une salle de prière appartenant à la congrégation Anugerah Padang de l’Église de la foi chrétienne indonésienne, dans le district de Koto Tangah, à Padang. Ils ont dispersé le rassemblement et endommagé le bâtiment et ses installations. Selon des médias, deux enfants, âgés de huit et 11 ans, ont été blessés par des coups des objets jetés sur eux. Outre les fenêtres brisées, l’attaque a dégradé du mobilier et du matériel électronique et provoqué une coupure d’électricité dans la salle de prière. La police a arrêté neuf suspects et les a inculpés d’actes de vandalisme en vertu de l’article 170 du Code pénal et de dommage à des biens en vertu de l’article 4069.
Droit à un environnement sain
En mai, le ministère de l’Énergie et des Ressources minérales a lancé un plan décennal concernant le réseau électrique, qui prévoyait le maintien de la dépendance de l’Indonésie à l’égard des énergies fossiles et un moindre engagement en faveur d’une transition vers des énergies renouvelables. Le plan visait à accroître la contribution des énergies fossiles à la production électrique de 16,6 gigawatts au moyen de centrales à charbon et à gaz.
Le plan a par ailleurs annulé le projet de fermeture de centrales à charbon, qui selon les précédentes projections devait être appliqué entre 2021 et 2030. Aucun plan d’abandon progressif n’était donc en place pour la période 2026-2034. Le nouveau projet de réseau faisait passer la part des énergies renouvelables de 20,9 à 17 gigawatts, un chiffre inférieur de 22,7 % aux engagements pris par l’Indonésie en 2023 dans le cadre du partenariat multilatéral Transition énergétique juste.
- “Kapolri Harus Ungkap Pihak yang Mengintimidasi Band Sukatani dan Memastikan Ruang Seni Bebas dari Intervensi Aparat”, 22 février ↩︎
- “Indonesia: Stop crackdown on One Piece anime flag ahead of Independence Day”, 8 août ↩︎
- “Usut tuntas penembakan di Sorong dan kematian warga sipil saat aksi demo di Manokwari”, 3 septembre ↩︎
- “TAUD: Intimidasi Berlanjut dan Pelimpahan Laporan Peserta Aksi May Day 2025 oleh Mabes Polri”, 6 août ↩︎
- “Indonesia: Authorities must investigate eight deaths following violent crackdown on protests”, 2 septembre ↩︎
- “Bebaskan sebelas warga Maba Sangaji dari hukuman penjara”, 16 octobre ↩︎
- “Hentikan diskriminasi Jamaah Ahmadiyah dan pemberangusan diskusi Ahmadiyah di kampus”, 9 juin ↩︎
- “Kementerian HAM harus batalkan rencana pemohonan penangguhan penahanan tersangka perusakan tempat retreat pelajar Kristen di Cidahu”, 7 juillet ↩︎
- “Usut tuntas pembubaran dan perusakan Rumah Doa di Padang”, 28 juillet ↩︎

