Afrique du Sud 2019
Retour à Afrique du Sud

Afrique du Sud 2019

La Commission d’enquête sur les allégations de captation de l’État a continué d’entendre des témoignages concernant des accusations de « captation de l’État » sous le gouvernement de l’ancien président Jacob Zuma, qui a été démis de ses fonctions en février 2018 par le Congrès national africain (ANC), au pouvoir. Le pays restait marqué par de profondes inégalités, qui portaient tout particulièrement atteinte aux droits économiques, sociaux et culturels, notamment en ce qui concerne l’accès aux services de santé, avec des pénuries de médicaments tels que les antirétroviraux destinés aux personnes vivant avec le VIH/sida. Les épisodes de sécheresse, aggravés par le changement climatique, continuaient de menacer les moyens de subsistance de millions de personnes, et le prix des denrées alimentaires n’a cessé d’augmenter tout au long de l’année, notamment en raison de la hausse des prix du carburant.

CONTEXTE

L’ANC a remporté les élections du 8 mai. Les personnes réfugiées, demandeuses d’asile ou migrantes ont cette année encore été victimes de violences xénophobes systématiques et meurtrières, encouragées en partie par l’impunité persistante dont bénéficiaient depuis des années les auteurs de crimes xénophobes. Les violences qui ont éclaté en août et en septembre ont été marquées par le meurtre d’au moins 12 personnes, sud-africaines et étrangères, et par le pillage de commerces appartenant pour la plupart à des étrangers, dont les biens ont aussi été détruits et incendiés. La Commission d’enquête sur les allégations de captation de l’État a continué d’entendre des témoignages à propos des accusations de « captation de l’État » sous le gouvernement de l’ancien président Jacob Zuma. Les témoins ont fait état d’affligeants actes de corruption qui ont entaché des processus gouvernementaux et bénéficié à une poignée d’individus considérés comme liés à Jacob Zuma. Les violences policières se sont poursuivies, entraînant en particulier la mort en garde à vue d’un homme qui avait été interpellé par la police métropolitaine de Johannesburg (JMPD) pour avoir grillé un feu rouge.

RECOURS EXCESSIF À LA FORCE

La Direction indépendante d’enquête sur la police (IPID) – la « police des polices » sud-africaine – a fait état, dans son rapport annuel 2018/19, de 393 décès résultant d’opérations menées par la police et de 214 cas de mort en garde à vue. Ce rapport recense également 124 cas de viols commis par des policiers, et 270 cas de torture.

En février, l’ONG Social Justice Coalition a formellement porté plainte auprès de l’IPID à la suite de l’agression présumée de son secrétaire général, Axolile Notywala, aux mains de la police. Axolile Notywala a été arrêté au cours d’une manifestation pacifique devant l’hôtel de ville du Cap. Il a affirmé avoir été maltraité pendant son arrestation. Il aurait notamment été giflé à cinq reprises et serait resté pendant deux heures avec les menottes aux poignets, avant d’être inculpé d’entrave au travail de la police et d’incitation à manifester. Les poursuites ont par la suite été abandonnées, la police n’ayant pas présenté le dossier.

Le 18 août, Tshegofatso Selahle est mort en garde à vue à Johannesburg des suites de blessures résultant des coups qu’il aurait reçus. Il avait été arrêté la veille par la JMPD, qui lui reprochait d’avoir grillé un feu rouge. La police a affirmé que cet homme était violent et s’était opposé à son arrestation.

En août, l’IPID a confirmé la mort d’un Nigérian de 46 ans, qui aurait perdu la vie alors qu’il se trouvait aux mains d’agents de la police sud-africaine à King William’s Town, dans la province du Cap-Est. L’IPID a indiqué que les policiers menaient une opération de lutte contre le trafic de stupéfiants, et que cet homme était mort lors de son interrogatoire par la police. À la fin de l’année, l’enquête de l’IPID était toujours en cours dans cette affaire.

VIOLENCE LIÉE AU GENRE

La violence liée au genre a continué d’augmenter dans le pays, notamment avec le meurtre, fin août, d’Uyinene Mrwetyana, étudiante à l’université du Cap. Uyinene Mrwetyana aurait été tuée par un employé des services postaux âgé de 42 ans, dans le bureau de poste de Clareinch, au Cap. Le suspect l’y aurait attirée après l’heure de la fermeture en prétextant qu’il allait l’aider à récupérer un colis. L’homme a été arrêté après avoir avoué cet homicide, et il a été inculpé de viol, de meurtre et d’entrave à la justice. Il a été déclaré coupable et condamné le 15 novembre à une peine de réclusion à perpétuité pour meurtre, à deux autres peines de réclusion à perpétuité pour viol, et à cinq ans d’emprisonnement pour entrave à la justice. Le procureur a indiqué à la cour, durant le procès, qu’Uyinene Mrwetyana avait été violée et qu’elle était morte sous les coups qui lui avaient été portés au moyen d’une balance, à l’intérieur du bureau de poste.

Après le meurtre d’Uyinene Mrwetyana, les médias ont fait état de plusieurs homicides et disparitions de femmes survenus dans différentes régions du pays, qui ont révélé l’ampleur du problème à l’échelle nationale.

En septembre, la Commission pour l’égalité des genres (CGE), institution nationale indépendante créée au titre de dispositions de la Constitution, s’est dite préoccupée par l’impunité des auteurs de violences liées au genre et de féminicides, dénonçant un « manque généralisé de mesures décisives de la part des pouvoirs publics » et « des retards considérables en ce qui concerne les poursuites judiciaires dans les affaires de violences liées au genre ». La CGE a demandé que ces crimes soient traités de façon prioritaire par le système pénal sud-africain, et que les victimes de viol et de violences liées au genre reçoivent davantage de soutien. Cependant, des organisations de la société civile ont signalé que les centres de soins Thuthuzela, spécialisés dans la prise en charge des victimes de viol, à qui ils offrent un soutien médical, médico-légal, juridique et psychologique, manquaient de personnel, faute de financements publics malgré la suppression de l’aide financière internationale. Des parlementaires ont également fait état d’une pénurie de kits de prélèvement post-viol, qui étaient en rupture de stock dans de nombreux postes de police.

DROITS SEXUELS ET REPRODUCTIFS

Les femmes et les filles se heurtaient à des obstacles persistants entravant leur accès aux services et informations en matière de santé sexuelle et reproductive. Amnesty International a rencontré des femmes, dans des localités des provinces du Kwazulu-Natal et du Mpumalanga, qui ont fait état de ruptures de stocks et de pénuries de contraceptifs et de médicaments antirétroviraux entre novembre 2018 et février 2019. Les femmes étaient toujours privées d’un accès sûr et légal à l’avortement, car les mesures prises par le gouvernement ne permettaient qu’une lente progression du nombre de dispensaires publics offrant des services d’interruption de grossesse, et le site Internet du ministère de la Santé ne donnait pas d’informations sur l’avortement. Des femmes ont indiqué à Amnesty International qu’il leur fallait toujours parcourir de longues distances et débourser des frais de transport pour bénéficier d’un avortement dans un hôpital public. En conséquence, elles étaient prises en charge plus tardivement et risquaient de ne pas être autorisées à avorter si les délais fixés par la loi pour l’interruption de grossesse étaient dépassés. Le manque de véhicules pour les transports médicaux d’urgence demeurait un problème crucial dans tout le pays. Des personnes vivant dans les provinces du Mpumalanga et du Kwazulu-Natal ont dit être toujours contraintes de payer des moyens de transport privés en cas d’urgence médicale. Les taux de mortalité maternelle ont continué de baisser dans le pays, mais les chiffres publiés en 2019 faisaient état de progrès trop lents ne permettant pas d’atteindre les seuils définis par les Objectifs de développement durable des Nations unies.

Début 2019, le ministère national de la Santé et le ministère de la Santé de la province du Gauteng ont publié des directives obligeant les ressortissant·e·s étrangers à payer intégralement leurs frais de santé dans les établissements publics. En Afrique du Sud, les frais à payer pour les services de santé varient en fonction des ressources. Il n’en reste pas moins que les services essentiels, tels que les soins primaires, les soins de santé maternelle, l’interruption de grossesse et les urgences, devraient être gratuits pour tout le monde. Le droit à la santé, notamment en matière de santé reproductive, est garanti par l’article 27 de la Constitution. Ces directives ont par la suite été annulées, mais la confusion qui en a résulté a davantage encore entravé l’accès aux soins de santé. Ainsi, en août, il a été signalé qu’une femme avait donné naissance à un enfant mort-né dans un hôpital public de Mamelodi, à Pretoria, le personnel médical ayant refusé de l’aider à accoucher, semble-t-il parce qu’elle était zimbabwéenne.

LIBERTÉ D’EXPRESSION

Les journalistes continuaient de faire l’objet de menaces et de manœuvres de harcèlement et d’intimidation exercées par des membres de la classe politique et des acteurs non officiels quand ils essayaient de publier des informations sur des questions liées à la politique ou à la corruption.

En juillet, le Forum national des rédacteurs en chef sud-africains (SANEF) et quelques journalistes ont porté plainte devant un tribunal pour l’égalité contre Julius Malema, dirigeant du parti des Combattants pour la liberté économique (EFF), l’accusant de pratiquer un discours de haine. Cette plainte a été déposée à la suite d’attaques qui, selon eux, visaient à harceler et intimider des journalistes pour les empêcher de publier des informations critiquant ce parti et ses dirigeants. Cette action judiciaire a été engagée après que Julius Malema a cité nommément des journalistes lors de rassemblements politiques publics et sur les réseaux sociaux, demandant à ses sympathisants de « s’occuper d’eux ». Le 24 octobre, le tribunal a débouté le SANEF, estimant notamment que les opinions impopulaires, offensantes ou prêtant à controverse ne constituaient pas nécessairement un discours de haine. Le 5 mars, Julius Malema a publié sur son compte Twitter le numéro de téléphone portable personnel de la journaliste Karima Brown, permettant ainsi à ses sympathisants de lui envoyer des menaces et des messages insultants.

Il a été démontré devant la justice que Julius Malema s’en était pris de façon spécifique à des journalistes en amont des élections du 8 mai, généralement en raison de la publication d’articles critiquant son parti. La chambre de la Cour suprême du sud de la province du Gauteng a par la suite rendu une décision en faveur de Karima Brown.

Le 12 septembre, Julius Malema a annoncé que l’organe indépendant de journalisme d’investigation amaBhungane, ainsi que Scorpio, l’antenne d’investigation du soluté, n’étaient plus autorisés à assister aux événements politiques de l’EFF. Julius Malema a déclaré à ses sympathisants, lors de la cérémonie commémorative organisée à Soweto en mémoire de l’ancien président défunt du Zimbabwe Robert Mugabe, que ces deux journaux en ligne devaient être considérés « comme des ennemis ». Ces deux organes de presse avaient publié des articles dénonçant certaines opérations financières de Julius Malema et d’autres cadres de l’EFF, expliquant en particulier qu’ils auraient reçu de généreux versements d’argent liquide de la part de dirigeants de la Venda Building Society (VBS) Mutual Bank, qui aurait fait l’objet d’un pillage et est aujourd’hui en faillite.

DROITS DES PERSONNES RÉFUGIÉES OU MIGRANTES

Les personnes réfugiées, demandeuses d’asile ou migrantes continuaient d’être victimes de violences meurtrières xénophobes systématiques, en partie alimentées par l’impunité dont ces agressions faisaient l’objet depuis des années et par les défaillances du système judiciaire, qui privaient de protection ces populations vulnérables[1]. Les violences qui ont marqué les mois d’août et de septembre ont constitué le plus long épisode de graves tensions enregistré depuis 2008 ; durant cette période, 12 personnes – sud-africaines et étrangères – ont été tuées, des commerces appartenant pour la plupart à des étrangers ont été pillés, et des biens immobiliers ont été détruits ou incendiés.

Ces violences ont éclaté parce que des Sud-Africain·e·s reprochaient aux personnes étrangères de mener des activités illégales comme le trafic de stupéfiants et de les léser économiquement en leur volant leurs emplois et leurs débouchés commerciaux.

Des commerces appartenant à des Nigérians et à d’autres étrangers ont été vandalisés dans deux villes, Johannesburg et Pretoria, et des biens et des stocks d’une valeur totale de plusieurs millions ont été réduits en cendre. Les violences se sont fortement intensifiées durant la première semaine du mois de septembre, à la suite d’affrontements entre des personnes de nationalité sud-africaine et étrangère, marqués par de terribles attaques et homicides.

Les autorités n’ont généralement pas fait le nécessaire pour remédier aux violentes flambées de violence xénophobe observées par le passé dans tout le pays. Au contraire, elles ont souvent continué d’utiliser les personnes étrangères comme boucs émissaires, leur imputant la responsabilité des forts taux de criminalité et leur reprochant de mettre les services publics sous pression et de tenir des commerces illégaux.

RESPONSABILITÉ DES ENTREPRISES

Sept ans après le massacre commis le 16 août 2012 dans la mine de la société Lonmin, à Marikana, où 34 mineurs grévistes avaient été tués par balle par la police sud-africaine, les victimes et les proches de victimes directement affectés par cette tragédie attendaient toujours que justice soit rendue et que des réparations leur soient accordées, notamment une indemnisation adéquate[2]. Plus de 70 personnes avaient aussi été blessées lors de la fusillade, et certaines d’entre elles ont depuis perdu leur travail en raison d’un handicap permanent.

DROIT À L’EAU

Les habitant·e·s de Giyani et des environs, dans la province du Limpopo, ont continué de pâtir d’un manque d’accès à l’eau en raison de la défaillance des infrastructures d’adduction d’eau, l’appel d’offres lancé par les pouvoirs publics visant à fournir en eau 55 villages ayant tourné court. Malgré les 148 millions de dollars des États-Unis versés par le gouvernement aux entreprises chargées de réaliser les travaux – LTE Consulting, Khato Civils et South Zambezi –, la région n’était toujours pas correctement approvisionnée en eau à la fin de l’année.

L’Unité spéciale d’enquête a adressé des assignations en justice aux trois entreprises, leur enjoignant de rembourser les sommes que l’État leur avait versées.

 

 

[1] Les années d’impunité pour des crimes xénophobes ont abouti aux dernières attaques en date (nouvelle, 4 septembre)

[2] Cinq ans après les faits, les victimes de Marikana attendent toujours que justice soit faite (nouvelle, 14 août 2017)