Bermudes. L’approche des Écoles amies des droits humains

Par Andrea Garcia Giribet

Des élèves et une enseignante d’une école des Bermudes parlent de leur expérience après cinq ans de participation au projet Écoles amies des droits humains

Fondée en 1662, la Warwick Academy a été la première école des Bermudes. Trois cents ans plus tard, elle a été la première école traditionnellement réservée aux blancs à mettre fin à la ségrégation, près de 10 ans avant que la Loi sur l’éducation aux Bermudes de 1971 rende illégale l’admission dans les écoles basée sur des critères raciaux. En 2011, l’école a également été pionnière aux Bermudes dans un autre domaine, en intégrant les droits humains. Quelques années plus tard, des élèves et une enseignante de la Warwick Academy partagent leur expérience.

« Tout a commencé en 2011 », explique Françoise Wolffe, coordinatrice des droits humains à la Warwick Academy. « Une de mes collègues souhaitait que ses élèves collaborent avec un organisme caritatif et elle m’a proposé de choisir Amnesty International. » Les deux enseignantes ont ainsi organisé différentes activités en lien avec les droits humains avec un groupe de 75 élèves de 12 ans. L’accent était mis sur le soutien au réseau actions urgentes juniors d’Amnesty International. Plus tard la même année, lorsque Françoise Wolffe est devenue directrice d’Amnesty International Bermudes, elle a découvert le projet Écoles amies des droits humains (EADH), qu’elle a à son tour introduit à la Warwick Academy.

Depuis lors, l’école a connu des changements notables. « Les droits humains sont devenus un sujet de conversation dans l’école », se réjouit-elle. « Des enseignants ont commencé à venir me parler d’événements sur lesquels ils avaient lu des articles [...] ou à me faire part de leurs préoccupations. » L’ancienne dirigeante étudiante Courtney Clay souligne comment « les assemblées de l’école sont devenues un espace où nous pouvions aborder des questions relatives aux droits humains » en touchant l’ensemble de la communauté scolaire. « Nous voulions moderniser notre institution », poursuit-elle, « pour sensibiliser aux droits humains » en se focalisant sur « la discrimination et les brimades ».

Une enquête sur la situation des droits humains a incité les élèves à commencer à travailler sur leur « réseau de connaissances » pour lutter contre la discrimination. Comme le fait remarquer Françoise Wolffe, même si la Warwick Academy a été la première école à admettre des enfants de toutes les origines ethniques, certains élèves de couleur considèrent encore « qu’ils n’appartiennent pas à notre communauté scolaire ». « 1971 n’est pas si lointain. Certains parents ont donc connu la ségrégation au sein du système scolaire. » Grâce au projet, les élèves ont davantage pris conscience du vocabulaire qu’ils utilisaient et des remarques discriminatoires qu’ils prononçaient ou entendaient.

Ces premières étapes ont engendré un changement majeur. Les élèves ont imaginé une politique anti-discrimination et une politique des droits humains pour l’école et sont parvenus à faire supprimer du règlement de l’école un article archaïque permettant les châtiments corporels. Plus récemment, un groupe a rédigé une proposition de projet d’inclusion, qui a été mis en place à l’automne 2018.

Des élèves de la Warwick Academy participent à une action « Je suis Charlie », en 2015 Des élèves de la Warwick Academy participent à une action « Je suis Charlie », en 2015
Des élèves de la Warwick Academy participent à une action « Je suis Charlie », en 2015

Des élèves de la Warwick Academy participent à une action « Je suis Charlie », en 2015 © Nolwenn Pugi

Françoise Wolffe salue particulièrement la création de la fonction de Responsable étudiant des droits humains. La Warwick Academy a supprimé il y a quelques années les fonctions classiques de représentants des élèves au profit de divers rôles de responsables, dont le Responsable étudiant des droits humains. Les élèves les plus âgés peuvent postuler par écrit, puis certains candidats sont sélectionnés pour un entretien avec des membres de l’administration. Cette initiative permet à ces élèves d’assumer des responsabilités et de jouer un rôle de dirigeant. Ils ont également la possibilité de discuter avec les membres de l’administration et les enseignants à propos des changements nécessaires au sein de l’établissement.

En tant que coordinatrice, Françoise Wolffe est fière d’observer « la transformation, grâce à notre travail, de nombreuses jeunes filles qui ont acquis de l’autonomie par leur implication dans le projet et se sont révélées des dirigeantes naturelles ». Ces responsables participent à des sessions hebdomadaires d’encadrement, pour apprendre comment organiser des débats et des activités en matière de droits humains à destination des autres élèves, comment gérer des sujets polémiques, utiliser des méthodes participatives et encourager la liberté d’expression parmi les élèves.

Le groupe étudiant du projet EADH est aujourd’hui un « espace de confiance » où les élèves peuvent aborder librement tous les sujets, même « ceux qui seraient considérés comme tabous dans d’autres écoles ». Grâce à ce groupe, les élèves savent qu’ils ne sont pas seuls face à leurs problèmes et acquièrent les outils nécessaires pour amorcer un changement autour d’eux.

Le 10 décembre, à l’occasion de la Journée des droits de l’homme, le projet EADH a célébré son cinquième anniversaire au sein de la Warwick Academy. Par des chansons, des danses et de poèmes, les élèves ont fêté diverses victoires en matière de droits humains et rendu hommage aux défenseurs des droits humains dans le monde. Les célébrations se sont poursuivies toute la semaine, avec une exposition présentant des affiches relatives aux droits humains, l’inauguration d’une section consacrée aux droits humains dans la bibliothèque de l’école et, en point d’orgue, un week-end de projection de films liés aux droits humains, à destination de toute la communauté scolaire.

Courtney Clay et d’autres élèves lors de la première soirée d’information aux parents consacrée au projet École amie des droits humains, en 2012 Courtney Clay et d’autres élèves lors de la première soirée d’information aux parents consacrée au projet École amie des droits humains, en 2012
Courtney Clay et d’autres élèves lors de la première soirée d’information aux parents consacrée au projet École amie des droits humains, en 2012

Courtney Clay et d’autres élèves lors de la première soirée d’information aux parents consacrée au projet École amie des droits humains, en 2012 © AI Bermudes

Quels sont les objectifs de l’école dans les cinq prochaines années ? Françoise Wolffe souhaite parvenir à « une situation où les élèves se sentent suffisamment en sécurité dans l’espace que nous avons créé pour sortir de leur zone de confort ». Elle désire que la communauté scolaire brise des tabous et discute de sujets tels que la discrimination, « les préjugés réels ou ressentis au sein de l’école » et plus généralement le « racisme aux Bermudes ».

L’an prochain, un journal des droits humains sera également lancé. Mené par un groupe d’élèves passionnés de journalisme, ce projet constitue pour Françoise Wolffe « un excellent outil éducatif qui permettra aux élèves d’acquérir une myriade de compétences inestimables ».

Même après avoir obtenu leur diplôme, les élèves restent marqués par leur participation au projet École amie des droits humains. Théo Wolffe estime que cette expérience a modelé et changé non seulement sa manière de penser, mais également ses comportements au quotidien. Il a déclaré : « Grâce aux activités, aux séminaires et aux lectures conseillées dans le cadre du projet EADH, je pense que des jeunes prennent conscience des questions liées aux droits humains, qui ont une portée très large, et veulent en fin de compte apporter leur pierre à l’édifice. »

À l’occasion de son discours de fin d’année, après avoir obtenu son diplôme, Brittany Siddle a déclaré : « Me dresser pour celles et ceux qui ne le peuvent pas et parler plus haut pour les personnes réduites au silence sont des actions que je n’ai jamais remises en question. Cette bataille n’est pas toujours facile. Mais elle vaut clairement la peine d’être menée. » Elle a ensuite enjoint ses camarades à poursuivre le travail en matière de droits humains : « Nous avons seulement planté la graine. La suite dépend de vous. Faites entendre votre voix, donnez à d’autres la capacité d’agir, n’ayez jamais peur d’être vous-mêmes. [...] L’aventure continue. »