Travailler sur les droits humains en Ouzbékistan : un défi qui vaut la peine d’être relevé

Par Svetlana Vorobyeva, Amnesty International’s campaigner on Central Asia

Travailler sur les droits humains en Ouzbékistan a toujours présenté des difficultés car les violations flagrantes de ces droits n’ont jamais manqué.

Samedi 3 février, Dilmourod Saïdov, un journaliste et militant en faveur des droits humains, a été libéré de prison plus tôt que prévu, ce qui constitue pour beaucoup un nouveau signe que la situation est en train de changer en Ouzbékistan. Lors du premier entretien qu’il a accordé à des journalistes après sa libération, Dilmourod Saïdov a déclaré qu’il avait connu la torture psychologique et physique en prison. Si les nouvelles autorités veulent réellement faire la preuve de leur détermination à respecter leurs obligations internationales en matière de droits fondamentaux, il est important que les allégations de torture et d’autres formes de mauvais traitements donnent lieu à de véritables enquêtes, et que les responsables présumés soient traduits en justice.

Dilmurod Sayyid, journaliste et militant en Ouzbékistan, qui a été libéré en 2018.

Le discours de fin d’année 2017 au Parlement du président Chavkat Mirzioïev, qui est au pouvoir depuis septembre 2016, a été largement salué, y compris par certains de ses détracteurs et des personnes sceptiques face à ses réformes. Lors de ce discours, le président a mis l’accent sur le renforcement de la démocratisation, de l’état de droit et de la justice. Pour un pays dans lequel les autorités, sous le régime de l’ancien président Islam Karimov, faisaient systématiquement fi de l’état de droit et des droits humains, cette évolution semblait très prometteuse.

Lorsqu’on observe de plus près ce qui se passe en Ouzbékistan, cependant, la réalité est moins reluisante. Au cours de l’année écoulée, nous avons notamment pris connaissance du décès de Mourad Djouraïev, un ancien député ayant injustement passé 21 ans en prison, et du cas de Bobomourod Abdoullaïev, un journaliste indépendant incarcéré dans l’un des centres de détention les plus tristement célèbres du pays depuis septembre 2017, pour avoir semble-t-il écrit des articles hostiles au gouvernement.

Après des années de mobilisation, nous avons vu la peine de mort abolie en Ouzbékistan en 2008, mais d’autres graves violations des droits humains subsistent, notamment la torture et d’autres formes de mauvais traitements, ainsi que des atteintes flagrantes à la liberté d'expression, de réunion pacifique, d’association et de religion.

Torture en Ouzbékistan

Amnesty activists protest against torture in Uzbekistan at the United Nations.

En 2015, nous avons lancé notre campagne mondiale Stop Torture, l’Ouzbékistan étant l’un des pays cibles. Notre action a mis en évidence l’ampleur du recours à la torture par les forces ouzbèkes de sécurité. Pendant plus de deux ans, notre mouvement s'est mobilisé et a demandé au président de requérir une modification de la législation afin qu’elle interdise le recours à la torture visant à obtenir des témoignages ou des aveux, ainsi que l'utilisation lors de procès d'éléments de preuve arrachés sous la torture.

Le 30 novembre 2017, nous avons appris que le président Mirzioïev avait signé un décret interdisant l’utilisation d’éléments de preuve obtenus sous la contrainte. Il s’agit là d’une avancée importante vers l’éradication de la torture et des autres formes de mauvais traitements dans le pays, mais il reste encore beaucoup à faire.

Mourad Djouraïev

Le 4 décembre, la nouvelle du décès de Mourad Djouraïev, un ancien prisonnier politique a anéanti notre sentiment d’accomplissement. Il est impossible de décrire le choc et la tristesse que nous avons ressentis lorsque nous en avons pris connaissance. À peine quelques mois avant, nous nous réjouissions du fait qu’au terme d’un processus long et compliqué, cet homme s’était enfin vu accorder la permission de se rendre à l’étranger pour y recevoir des soins médicaux dont il avait vraiment besoin.

Mourad Djouraïev était un ancien député qui avait été condamné pour « crimes contre l’État » sur la base de charges motivées par des considérations politiques. En novembre 2015, il a fini de purger une peine de 21 ans de prison durant laquelle les conditions avaient été cruelles, inhumaines et dégradantes.

Murad Djuraev et sa femme Kholbika Dzhuraeva.

Nous pensons à son épouse, Kholbika Djouraïeva, à ses fils et au reste de sa famille. Notre équipe a rencontré Kholbika Djouraïeva en 2014. Pudique et digne, elle a calmement parlé de son mari et de sa vie en prison, et ne s’est autorisée qu’à quelques rares occasions à montrer ses émotions. Elle avait les larmes aux yeux lorsqu’elle a évoqué son souhait le plus cher, pouvoir enfin retrouver Mourad. Ils ont fini par être réunis mais seulement deux ans avant la mort de celui-ci.

Rien de cela n’aurait dû se produire.

Mourad Djouraïev n’aurait pas dû passer 21 ans en prison, et on n’aurait pas dû le faire attendre près de deux ans avant de l’autoriser à se rendre hors d’Ouzbékistan afin de recevoir des soins indispensables.

Si le président actuel a pris des mesures visant à abolir l’obligation pour les ressortissants ouzbeks d’obtenir la permission de quitter le pays, les autorités continuent à restreindre la liberté de mouvement des détenus relâchés depuis peu, comme Mourad Djouraïev. Très souvent, cela signifie que d’anciens prisonniers, ou d’autres personnes ayant critiqué les autorités, sont empêchés de se rendre à l’étranger afin d’y recevoir des soins médicaux urgents.

La mort de Mourad Djouraïev est une énorme perte, pour sa famille, pour la communauté des défenseurs des droits humains, et pour l’Ouzbékistan en général. Mourad Djouraïev était l’une des rares personnes ayant eu le courage de critiquer le précédent gouvernement autoritaire en Ouzbékistan et d’essayer d’apporter des améliorations dans ce pays qu’il aimait. 

Les changements introduits par le président Chavkat Mirzioïev - Sont-ils suffisants ?

Islam Karimov est décédé le 2 septembre 2016, après avoir passé 27 ans à la tête du pays. Les détentions arbitraires, la torture et d’autres formes de mauvais traitements ont été des caractéristiques essentielles du système pénal sous sa présidence. C'est avec ces outils que les autorités ouzbèkes ont répondu à la dissidence et maintenu leur emprise sur le pouvoir. Le Premier ministre Chavkat Mirzioïev a été nommé président par intérim en septembre 2016, avant d’être élu président le 4 décembre 2016. Étant donné que Chavkat Mirzioïev appartenait à l’élite au pouvoir, nous avions peu d’espoir que ce changement au sommet de l’État s’accompagne d’une véritable amélioration de la situation des droits humains dans le pays.

Le pays a ouvert ses portes à des mécanismes internationaux de défense des droits humains, notamment en accueillant sur son territoire une visite sans précédent du haut-commissaire aux droits de l'homme des Nations unies en mai 2017 et une mission de deux semaines du rapporteur spécial de la Commission des droits de l'homme de l'ONU sur la liberté de religion ou de conviction en octobre. Une délégation de Human Rights Watch a aussi été autorisée à se rendre en Ouzbékistan en septembre 2017. Les autorités ont accordé un accès restreint aux médias internationaux, notamment à une équipe de la BBC en novembre 2017 pour la première fois depuis 2005.

Nous saluons ces décisions positives du nouveau gouvernement ouzbek, mais nous déplorons ce qui est arrivé à Mourad Djouraïev ainsi qu’à de nombreuses autres personnes qui continuent à languir en prison, et à celles qui ont connu la torture et d’autres formes de mauvais traitements aux mains des autorités. Il reste encore beaucoup à faire afin de trouver des solutions aux problèmes se posant de longue date sur le plan des droits humains dans le pays, et les responsables présumés de violations passées des droits humains doivent être amenés à rendre des comptes.