Philippines 2025
La CPI a placé l’ancien président Rodrigo Duterte en détention après son arrestation pour le crime contre l’humanité de meurtre. De nouveaux homicides ont été commis dans le cadre de la « guerre contre la drogue ». Au moins quatre journalistes ont été tués et une autre emprisonnée pour des violations présumées de lois relatives au terrorisme, lois qui ont aussi été utilisées contre des militant·e·s et des personnes travaillant dans le secteur du développement. Plusieurs centaines de personnes, dont des mineur·e·s, ont été arrêtées et incarcérées à la suite de manifestations contre la corruption qui gangrenait des projets de lutte contre les inondations. Le harcèlement en ligne pratiqué par les autorités créait un climat de peur chez les jeunes défenseur·e·s des droits humains.
Contexte
Les élections de mi-mandat au Sénat, à la Chambre des représentant·e·s et aux échelons locaux se sont tenues en mai. En septembre et en octobre, les provinces de Cebu et de Davao ont été touchées par des tremblements de terre, qui ont fait plus de 80 morts. Plusieurs cyclones tropicaux ont provoqué des inondations et des glissements de terrain. Des centaines de personnes ont été blessées, tuées ou ont disparu, et plus de deux millions ont été déplacées.
Impunité
L’ancien président Rodrigo Duterte a été arrêté par la police le 11 mars à Manille, la capitale, en exécution d’un mandat d’arrêt de la CPI pour meurtres constitutifs de crime contre l’humanité. Ce mandat avait été décerné pour des homicides illégaux commis dans le cadre de la « guerre contre la drogue » menée sous sa présidence1 et pour d’autres homicides perpétrés à Davao pendant son mandat de maire (2013-2016). Cette mesure avait été saluée par les familles de victimes et la société civile2. Rodrigo Duterte a été transféré à La Haye, où il était toujours détenu à la fin de l’année3. Le Bureau du procureur de la CPI s’apprêtait à demander qu’il soit inculpé de trois chefs de meurtres constitutifs de crime contre l’humanité, mais les avocats de l’ancien président ont fait valoir qu’il n’était pas en état d’être jugé. La Chambre préliminaire de la CPI a reporté l’audience de confirmation des charges, qui était prévue à l’origine le 23 septembre. Aucune nouvelle date n’avait été fixée à la fin de l’année.
Les agent·e·s de police et autres personnes impliquées dans des opérations meurtrières de lutte contre les stupéfiants étaient rarement amenés à rendre des comptes. Des cas d’homicides illégaux commis pendant des opérations policières liées à la « guerre contre la drogue » ont encore été signalés : le groupe universitaire Dahas avait recensé au moins 271 morts à la fin de l’année. En septembre, un tribunal a déclaré le colonel de police Dante Lubos coupable d’homicide pour la mort de Ryan Dave Almora pendant une opération policière en juillet 2016. Bien que des milliers de personnes aient été tuées illégalement depuis 2016, seulement cinq affaires en lien avec la « guerre contre la drogue » avaient abouti à des condamnations, visant neuf policiers au total. En mai, un tribunal a refusé la libération sous caution de trois policiers accusés d’avoir tué l’homme d’affaires espagnol Diego Bello Lafuente pendant une opération de police en 2020. En décembre, la Cour suprême a confirmé la culpabilité de trois policiers pour le meurtre de Kian delos Santos, âgé de 17 ans, dans une opération de lutte contre la drogue menée en 2017.
En octobre, un tribunal a confirmé définitivement l’abandon du dernier chef d’inculpation qui pesait encore sur la députée Leila de Lima, opposante à la « guerre contre la drogue », après le retrait par le ministère public de son recours contre une précédente décision de classer l’affaire.
Répression de la dissidence
En avril, des recherches ont montré que le harcèlement en ligne pratiqué par les autorités, en particulier la pratique du « marquage rouge », consistant à qualifier des personnes de « communistes », créait un climat de peur chez les jeunes défenseur·e·s des droits humains4.
La rapporteuse spéciale des Nations unies sur la liberté d’expression a déclaré en juin que les progrès réalisés par le gouvernement dans la mise en œuvre des recommandations qu’elle avait formulées à la suite de sa visite en janvier 2024 étaient insuffisants pour améliorer véritablement la liberté d’expression. Elle a demandé aux autorités de cesser de pratiquer le « marquage rouge », de dépénaliser la diffamation, de modifier la Loi antiterroriste de 2020 et de supprimer le Groupe de travail national chargé de mettre fin au conflit armé communiste local5.
Usage illégal de la force
Le 21 septembre, à Manille, plus de 200 personnes, dont des mineur·e·s, ont été arrêtées et placées en détention par la police pendant des manifestations contre la corruption6. La police a fait usage d’une force excessive contre des manifestant·e·s.
Les autorités ont condamné les violences qui auraient été commises par certains manifestant·e·s. Des personnes ont accusé la police d’avoir commis des violations des droits humains pendant leur arrestation et leur détention, notamment de les avoir frappées et de leur avoir interdit d’entrer en contact avec leurs avocat·e·s et leurs familles7. La police a réfuté ces allégations. Deux personnes seraient mortes pendant les manifestations : un adolescent de 15 ans qui a été poignardé par un homme affirmant avoir agi en état de légitime défense, et un ouvrier du bâtiment qui aurait été touché par une balle perdue.
Les mineur·e·s ont finalement été libérés sans inculpation, mais plus de 90 autres personnes ont été poursuivies pour différents chefs d’inculpation, dont la « sédition » et le « complot ». D’autres charges retenues contre plusieurs manifestant·e·s (« rassemblement illégal », « coups et blessures sur personnes détentrices de l’autorité ») ont été abandonnées en novembre.
Liberté d’expression et d’association
Des journalistes ont cette année encore été victimes d’homicide. Quatre au moins ont été tués : le défenseur de la liberté de la presse et ancien homme politique Juan Dayang, la défenseure des droits humains et ancienne journaliste radio Ali Macalintal8, et les journalistes radio Erwin Segovia et Noel Bellen Samar. La police a annoncé avoir arrêté un homme soupçonné du meurtre d’Erwin Segovia. Les enquêtes étaient toujours en cours dans les trois autres affaires ; la police a déclaré qu’un suspect avait été identifié pour l’homicide de Juan Dayang.
Les autorités ont continué d’utiliser la législation antiterroriste pour s’en prendre à des personnes travaillant dans le domaine du développement ou de l’humanitaire, à des journalistes et à des militant·e·s. En janvier, deux membres du personnel de l’organisation de développement Paghidaet sa Kauswagan ont été arrêtés et inculpés de financement du terrorisme9. Les poursuites ont été abandonnées en mars et un tribunal a rejeté en avril les tentatives du parquet de revenir sur ce non-lieu.
En juillet, le groupement d’ONG Community Empowerment Resources Network a porté plainte devant la justice pénale et administrative contre des membres du parquet pour leur négligence présumée dans un acte d’inculpation pour financement du terrorisme visant 27 personnes liées à ce groupement.
Une procédure judiciaire était toujours en cours à l’encontre de la journaliste Frenchie Mae Cumpio et de l’employée du secteur du développement Marielle Domequil, emprisonnées depuis plus de cinq ans pour détention illégale d’armes à feu et financement du terrorisme, des charges que des groupes de la société civile estimaient inventées de toutes pièces. Un tribunal a rejeté en novembre le chef de meurtre dont Frenchie Mae Cumpio était également accusée.
Droits des travailleuses et travailleurs
Le 6 octobre, le ministère du Travail et de l’Emploi (DOLE) a ordonné à une entreprise d’externalisation des processus métier de la province de Cebu de cesser son activité, car elle ne disposait pas de plan de réaction aux catastrophes. Cette décision est intervenue à la suite d’un tremblement de terre de magnitude 6,9 qui a touché la province le 30 septembre et fait au moins 75 morts. Une autre entreprise a reçu l’ordre de procéder à des corrections après qu’une inspection de ses locaux eut révélé des failles en matière de sécurité et de santé au travail. Le DOLE a déclaré qu’il allait mener d’autres inspections à la suite de plaintes formulées par des employé·e·s d’un centre d’appel, qui ont signalé avoir été contraints de continuer à prendre des appels pendant le tremblement de terre et n’avoir pas pu évacuer les locaux de l’entreprise, car les sorties étaient délibérément bloquées.
Droit à un environnement sain
Des recherches ont révélé que les autorités avaient manqué à leur obligation de mener des consultations en bonne et due forme auprès des peuples autochtones et des populations rurales. Ainsi, elles n’ont pas obtenu le consentement des populations autochtones pour des projets d’extraction de nickel à l’origine de déforestation, de contamination au métal et de problèmes de santé au sein de ces populations10.
En août et en septembre, respectivement, le Sénat et la Chambre des représentant·e·s ont entamé des auditions publiques sur des accusations de corruption concernant le contrôle des inondations et des projets d’infrastructure liés. Les deux enquêtes ont révélé des faits d’extorsion, de pots-de-vin et d’autres formes de corruption impliquant des personnalités politiques haut placées, des responsables gouvernementaux et des entrepreneurs privés. Ces révélations ont déclenché des manifestations de grande ampleur.
Droits économiques, sociaux et culturels
En février, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels [ONU] a demandé au gouvernement de prendre des mesures pour protéger ces droits, d’adopter une loi sur la protection des défenseur·e·s des droits humains et de mener des enquêtes et des poursuites sur tous les faits de corruption, entre autres recommandations.
- « Philippines. L’arrestation de l’ancien président Rodrigo Duterte est une avancée remarquable pour la justice », 11 mars ↩︎
- “Philippines: ‘I have no reason to stay silent’ – relative of ‘war on drugs’ victim tells of fight for justice”, 24 septembre ↩︎
- « Philippines. La comparution de Rodrigo Duterte devant la CPI revêt une forte portée symbolique pour les victimes de la “guerre contre la drogue” », 14 mars ↩︎
- Left to Their Own Devices: The Chilling Effects of Online Harassment on Young Human Rights Defenders in the Philippines, 4 avril ; « Philippines. Le harcèlement en ligne cautionné par l’État a un “effet dissuasif” sur les jeunes défenseur·e·s des droits humains », 4 avril ↩︎
- Human rights in the Philippines:Oral statement Item 3:Inter-active dialogue with the Special Rapporteur on the promotion and protection of the right to freedom of opinion and expression:UHRC59, 19 juin ↩︎
- “Philippines: Unnecessary and excessive use of force by PNP against protesters must be investigated”, 23 septembre ↩︎
- “Philippines: Testimony points to torture and other abuses by police as new protests loom”, 24 novembre ↩︎
- “Philippines: Deadly situation for journalists continues under Marcos presidency”, 23 juin ↩︎
- Philippines:End use of anti-terror laws to target development and human rights workers, 5 février ↩︎
- What Do We Get in Return? How the Philippines Nickel Boom Harms Human Rights, 9 janvier ; « Philippines. Des projets d’extraction de nickel ont été approuvés, en dépit d’une consultation lacunaire et des graves risques pour la santé des populations et l’environnement », 9 janvier ↩︎

