Asie du Sud-Est et Pacifique : les défenseur·e·s des droits humains en première ligne

Qu’il s’agisse du nombre croissant de victimes de la « guerre contre la drogue » du président philippin Rodrigo Duterte et de son gouvernement, du muselage des opposants politiques et des médias indépendants au Cambodge, ou encore de la violente campagne d’incendies, de viols et de meurtres menée par l’armée du Myanmar, qui a provoqué la fuite de plus de 720 000 hommes, femmes et enfants rohingyas du nord de l’État d’Arakan vers le Bangladesh, la situation des droits humains a continué de se détériorer dans de nombreux pays d’Asie du Sud-Est et du Pacifique en 2018.

Alors que le climat d’impunité pour les auteurs de violations des droits humains se renforce, les femmes et les hommes qui défendent les droits humains sont de plus en plus vulnérables. Dans toute la région, des gouvernements ne respectent toujours pas pleinement leur obligation de protection des défenseurs des droits humains, voire l’ignorent purement et simplement. Ces personnes se retrouvent donc confrontées au harcèlement, aux menaces, aux poursuites judiciaires et aux violences. Celles et ceux qui se battent en première ligne, comme les militants pour les droits des jeunes ou pour le droit à la terre, les défenseurs des droits des femmes, ou encore les syndicalistes, sont trop souvent la cible de la répression d’État en raison de leurs prises de position en faveur des droits.

Me Nâm, blogueuse vietnamienne, libérée après deux ans passés en prison pour avoir critiqué le gouvernement

Ce n’est pas seulement la liberté pour ma famille et moi mais pour tous les Vietnamiens. Nous devrons nous battre pour beaucoup de choses à l’avenir.

Les outils de répression, de la cybersurveillance au harcèlement en ligne

Les gouvernements font preuve d’une intolérance grandissante envers le militantisme et l’expression, même non violente, d’opinions divergentes. Certains utilisent le système judiciaire de façon abusive afin d’imposer et de faire appliquer des lois limitant l’exercice pacifique des droits et restreignant l’espace dévolu à la société civile. Les menaces contre la liberté des médias se poursuivent à un rythme alarmant. À Singapour, des militants font l’objet de pressions et de critiques ciblées et certains ont été condamnés pour avoir « offensé l’appareil judiciaire » après s’être exprimés sur Facebook. En Thaïlande, des dizaines d’hommes et de femmes appartenant aux milieux de la défense des droits humains, du journalisme, de la politique, du droit ou du militantisme ont été poursuivis à la suite de leur participation à des rassemblements pacifiques, et inculpés de diffamation et de sédition. À Fidji, trois professionnels des médias et un militant ont été jugés pour sédition sur la base d’accusations reposant sur des motifs politiques. Ils ont été acquittés.

Aux Philippines, au Myanmar, en Malaisie, en Indonésie, en Thaïlande ou encore au Cambodge, les médias sociaux, en particulier Facebook, ont été utilisés de façon croissante pour attiser les discours de haine contre les minorités sociales, religieuses ou ethniques. Dans le même temps, l’expression d’opinions en ligne, y compris les critiques exemptes de violence envers les autorités, est de plus en plus sanctionnée. Des lois répressives en matière d’utilisation d’Internet sont imposées dans toute la région, faisant peser une menace à long terme sans précédent sur la liberté d’expression et le droit au respect de la vie privée. Le Viêt-Nam, par exemple, a adopté en juillet une loi très générale et profondément répressive octroyant aux autorités chargées de la censure le pouvoir nécessaire pour contraindre les entreprises de services technologiques à livrer de vastes quantités de données, dont des informations personnelles, et pour censurer des publications d’utilisateurs.

Alors qu’elle s’était engagée à abolir la peine capitale, la Thaïlande a exécuté un homme de 26 ans condamné pour meurtre, mettant fin à une période de neuf ans sans exécutions.

Derrière une façade démocratique, des atteintes aux droits humains

Au Cambodge, le parti du Premier ministre Hun Sen a remporté les élections générales en juillet – arpès s’être servi de la loi et du système judiciaire pour éliminer de fait toute concurrence sérieuse et fermer des dizaines de médias à l’approche du vote. Au Myanmar, où le pouvoir est partagé entre le gouvernement civil et l’armée, les droits humains et les libertés ont encore été rabotés, alors que le gouvernement de la Ligue nationale pour la démocratie, le parti dirigé par Aung San Suu Kyi, dispose de la majorité au Parlement et serait en mesure de réviser ou d’abolir au moins une partie des lois les plus répressives.

Les voix critiques pacifiques toujours prises pour cible, malgré une lueur d’espoir en Malaisie

En Malaisie, la défaite surprise de l’ancien Premier ministre Najib Razak lors des élections de mai a été vue comme une ouverture possible pour des changements positifs dans le domaine des droits humains. Le prisonnier d’opinion Anwar Ibrahim a été libéré. Cet ancien chef de file de l’opposition était la cible de persécutions politiques depuis plus de 20 ans. Le gouvernement a annoncé en octobre qu’il avait l’intention peine de mortd’abolir la peine de mort pour tous les crimes, ainsi que la Loi relative à la sédition, très répressive. Si ces mesures étaient effectivement prises, il s’agirait d’un grand pas dans la bonne direction.

Dans d’autres pays, les arrestations politiques et les placements en détention de personnes qui dénoncent les violations des droits humains se poursuivent sans relâche. Au Myanmar, les journalistes de Reuters Wa Lone et Kyaw Soe Oo ont été condamnés à sept ans d’emprisonnement en raison de leur rôle dans la révélation au grand jour du massacre d’hommes rohingyas perpétré par les forces de sécurité. Aux Philippines, le sénateur Antonio Trillanes IV, ouvertement critique envers le président Rodrigo Duterte, a été arrêté en septembre puis libéré sous caution dans l’attente de son procès. La sénatrice Leila de Lima, elle, est détenue depuis plus d’un an pour des charges fondées sur des motifs politiques. En revanche, Tep Vanny, militante cambodgienne du droit au logement, a été libérée de prison après avoir purgé deux ans de la peine qui lui avait été imposée pour des raisons politiques. Au Viêt-Nam, la blogueuse Me Nâm (également connue sous le nom de Mère Champignon) a elle aussi été remise en liberté après deux ans de détention, et envoyée en exil aux États-Unis.

Les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres ou intersexuées (LGBTI) restent confrontées à d’importantes discriminations. En Malaisie et en Indonésie, on peut être la cible de persécutions intenses et encourir de lourdes peines au titre de lois encadrant les comportements sexuels. En août, deux Malaisiennes ont reçu une amende et ont été fustigées en public pour avoir « tenté d’avoir des rapports sexuels lesbiens ». Dans sept pays du Pacifique où l’homosexualité est érigée en infraction pénale, des milliers de personnes sont en butte aux préjugés et vivent sous la menace d’être jetées en prison.

Personnes réfugiées et demandeuses d’asile : une protection insuffisante

Les conditions de vie des personnes réfugiées ou en quête d’asile et des travailleuses et travailleurs migrants restent extrêmement précaires dans toute la région, et sont aggravées par l’absence de protection juridique pour les demandeurs d’asile dans de nombreux pays. En août, les autorités thaïlandaises ont placé en détention pour une durée indéterminée au moins 168 réfugiés montagnards venus du Viêt-Nam et du Cambodge, y compris des femmes enceintes et des enfants. Plus tôt dans l’année, elles avaient renvoyé de force dans son pays d’origine un réfugié cambodgien, Sam Sokha, en violation du principe de « non-refoulement ».

Pour les personnes réfugiées ou déplacées à l’intérieur de leur pays, l’accès à l’aide reste semé d’embûches. C’est en particulier le cas au Myanmar, où les autorités civiles comme militaires limitent l’accès des organes des Nations unies et des organisations humanitaires. Dans l’État kachin et dans le nord de l’État chan, les autorités empêchent l’aide humanitaire d’accéder aux zones qui ne sont pas sous le contrôle du gouvernement, tandis que dans l’État d’Arakan plus de 125 000 personnes, principalement des Rohingyas, restent confinées dans des camps sordides pour personnes déplacées, où elles dépendent de l’aide humanitaire pour survivre.

L’Australie continue d’être critiquée pour son refus d’extraire plus de 1 000 demandeurs d’asile et réfugiés des limbes bureaucratiques dans lesquelles ils se trouvent, dans les centres de traitement des dossiers que le pays gère à Nauru et sur l’île de Manus, qui appartient à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, en partenariat avec les gouvernements de ces deux pays. Plusieurs affaires ayant eu un grand retentissement, impliquant des privations de soins appropriés et des tentatives de suicide de jeunes gens, ont amené les Nations unies, des organismes médicaux, des avocats et la société civile en général à enjoindre à l’Australie de parer à ses manquements et de remplir pleinement son devoir de protection envers ces personnes.

Les lacunes de l’obligation de rendre des comptes

L’impunité reste monnaie courante pour les membres des forces de sécurité qui bafouent les droits fondamentaux. En Indonésie, des allégations d’atteintes aux droits humains ont été régulièrement recensées en provenance de la province papoue, mais très peu ont donné lieu à des enquêtes indépendantes et les auteurs présumés ont rarement été traduits en justice. Cette année encore, des mesures en matière d’obligation de rendre des comptes ont été repoussées – comme l’adoption de lois érigeant la torture et les disparitions forcées en infraction en Thaïlande.

Le gouvernement du Myanmar s’est montré à la fois incapable d’enquêter sur la campagne de violences dévastatrice qui a visé les Rohingyas dans le nord de l’État d’Arakan et de traduire les responsables présumés en justice, et réticent à le faire. Les forces de sécurité ont tué des milliers de personnes, violé des femmes et des filles, parqué des hommes et des garçons dans des lieux de détention et incendié des centaines de foyers rohingyas, des actes caractérisant de toute évidence des crimes contre l’humanité et qui, selon une équipe d’enquête de l’ONU, pourraient être constitutifs de génocide.

Les exécutions extrajudiciaires se sont poursuivies alors que la « guerre contre la drogue » se poursuivait pour la troisième année consécutive aux Philippines. Les nombreuses preuves de violences policières et de violations du droit à la santé, qui pourraient constituer des crimes contre l’humanité, soulignent à quel point il est urgent que les Nations unies ouvrent une enquête internationale sur ces homicides.

En l’absence d’enquêtes nationales, indépendantes et impartiales au Myanmar et aux Philippines, des pressions grandissantes s’exercent sur la Cour pénale internationale (CPI) pour que les personnes soupçonnées de crimes, en particulier de crimes contre l’humanité, fassent l’objet de poursuites. Dans un registre positif, la CPI a annoncé en février l’ouverture d’un examen préliminaire sur la situation aux Philippines. En septembre, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a décidé de créer un mécanisme chargé de recueillir et de préserver les preuves des atrocités commises au Myanmar. Il s’agit d’un pas en avant vers la justice, mais ce mécanisme ne saurait se substituer à une saisine de la CPI par le Conseil de sécurité. Les Philippines, la Chine et le Burundi ont été les seuls États à s’opposer à la création de ce mécanisme.

Sans effort concerté pour renforcer les protections autour des droits fondamentaux et du travail essentiel réalisé par les défenseurs des droits humains, les tenants de politiques radicales qui occupent une large place dans la région continueront de bafouer les droits et de briser des vies humaines sans être inquiétés.