Jessica Valenti : violences en ligne à l’égard des femmes

Par Jessica Valenti

C’est un peu difficile de savoir par où commencer, car ça dure depuis très longtemps. Je pense que Twitter est le pire [des réseaux sociaux] en raison du torrent d’insultes qu’on peut y recevoir. Il y en a tellement qu’on ne peut pas tout voir. Les violences sur Twitter sont constantes. Elles se traduisent aussi bien par un climat général malveillant que par des insultes (« connasse », « sale pute », « salope »). Elles peuvent prendre la forme de harcèlement plus ciblé ou de menaces plus directes, qui ont déjà visé ma fille. Mon adresse a été diffusée, de même que mes données fiscales et mon numéro de téléphone. J’ai reçu des appels de personnes qui avaient trouvé [mes coordonnées] en ligne.

Twitter propose une option qui permet de ne plus recevoir les notifications des personnes que vous ne suivez pas. C’est à la fois une bonne et une mauvaise chose. Ça a largement amélioré mon quotidien sur Twitter, mais je ne reçois plus les messages de mes lecteurs et lectrices. C’est dommage. Le lien avec ces personnes a représenté une grande partie de mon travail pendant 10 ans. Si je suis en ligne, c’est pour échanger avec les gens, donc c’est une grande perte pour moi. Je me demande si le fait de ne pas voir les notifications des personnes auxquelles je ne suis pas abonnée me met encore plus en danger, car je ne vois pas les menaces qui me sont adressées. Mais c’était ça ou ma santé mentale au quotidien, et j’ai choisi ma santé.

Ce qui est dur à propos du harcèlement en ligne, c’est qu’on a tendance à avoir des réactions du genre : « Tu n’as qu’à quitter cette plateforme. Tu n’as qu’à ne pas aller sur Twitter. » Ça revient à dire à quelqu’un : « Tu n’as qu’à ne pas marcher seul-e dehors la nuit. » Il s’agit là d’espaces publics, Twitter est un peu la nouvelle place du village. Pour que les femmes puissent jouer pleinement un rôle dans la vie, nous devons être présentes dans ces espaces. Bien souvent, surtout si vous êtes écrivain-e, c’est presque une obligation tacite. Dire aux femmes de ne pas aller là est absurde.

En sachant ce que je sais maintenant, je me demande si j’aurais choisi d’écrire sous mon vrai nom. Je ne pense pas. Ces violences ont un impact non seulement sur moi, mais aussi sur ma famille. Les très mauvais jours où je reçois beaucoup de menaces, je ne peux pas simplement aller voir la police et signaler ces abus. Je n’arrive pas à sortir de mon lit, je suis dévastée et mon mari doit s’occuper de moi. Tout cela a un effet qui se propage au-delà de votre compte Twitter.