L’Iran se rend responsable de crimes contre l’humanité en taisant le sort de milliers de dissidents politiques assassinés

  • Des milliers de personnes ont été victimes de disparitions forcées et d’exécutions extrajudiciaires dans les prisons en 1988.
  • Une campagne est menée pour nier, déformer la vérité et causer du tort aux familles des victimes.
  • L’ONU doit mener une enquête indépendante sur ces crimes contre l’humanité.
  • Les noms de personnalités de haut rang accusées d’être impliquées dans le massacre des prisons de 1988 sont cités.

En cachant dans quelles circonstances des milliers de dissidents politiques ont « disparu » et ont été exécutés en secret dans les prisons il y a 30 ans, les autorités iraniennes continuent de se rendre responsables de crimes contre l’humanité, écrit Amnesty International dans un rapport accablant rendu public le 4 décembre 2018.

Dans ce rapport intitulé Blood-soaked secrets: Why Iran’s 1988 prison massacres are ongoing crimes against humanity, Amnesty International demande à l’ONU de mener une enquête indépendante sur les disparitions forcées massives et les homicides extrajudiciaires restés impunis depuis trois décennies.

« Ces secrets sanglants du passé de l’Iran continuent de hanter le pays aujourd’hui. Ce rapport dévoile le tissu de dénégations et de distorsions que les autorités perpétuent depuis 30 ans, à l’intérieur du pays comme à l’étranger, afin de dissimuler la vérité : elles ont fait « disparaître » et ont supprimé de manière systématique des milliers de dissidents politiques en quelques semaines entre fin juillet et début septembre 1988, a déclaré Philip Luther, directeur de la recherche et du travail de plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.

« Parce que les autorités iraniennes refusent de reconnaître les massacres, de dire aux familles quand, comment et pourquoi leurs proches ont été tués et d’identifier et de restituer les dépouilles, les disparitions forcées se perpétuent à ce jour. Leur attitude inflige des souffrances terribles aux familles des défunts. Tant qu’elles ne reconnaissent pas les faits et ne révèlent pas publiquement le sort réservé aux victimes, ces crimes contre l’humanité perdurent. »

Ce rapport dévoile le tissu de dénégations et de distorsions que les autorités perpétuent depuis 30 ans, à l’intérieur du pays comme à l’étranger, afin de dissimuler la vérité : elles ont fait « disparaître » et ont supprimé de manière systématique des milliers de dissidents politiques en quelques semaines entre fin juillet et début septembre 1988.

Philip Luther, directeur de la recherche et du travail de plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International

Depuis 30 ans, les familles des victimes sont privées du droit d’inhumer leurs proches et de faire leur deuil. Ceux qui osent rechercher la vérité et réclamer justice sont constamment en butte au harcèlement, à l’intimidation, aux arrestations et détentions arbitraires, ainsi qu’à la torture et autres mauvais traitements. La profanation et la destruction de fosses communes sont également sources de grandes souffrances.

Pendant ce temps, les responsables de ces crimes contre l’humanité échappent à la justice et certains ont occupé – et occupent aujourd’hui encore – des postes de pouvoir en Iran. Récemment, lorsque de nouveaux éléments de preuve ont émergé sur cette page de l’histoire iranienne, les massacres ont été célébrés dans le pays et les personnes impliquées saluées comme des héros.

« Les autorités iraniennes doivent cesser leurs attaques cruelles contre les familles et garantir leur droit à la vérité, à la justice et à des réparations : il faut restituer les dépouilles des victimes et identifier les restes en autorisant des exhumations professionnelles de charniers et des analyses ADN », a déclaré Philip Luther.

Pour les besoins de ce rapport, Amnesty International a recueilli les témoignages de plus de 100 proches des victimes et survivants à travers l’Iran, et a examiné des centaines de documents de ses propres archives historiques, des rapports, des mémoires et autres documents écrits émanant de victimes et d’organisations iraniennes de défense des droits humains, ainsi que des déclarations de l’ONU et des autorités iraniennes. Elle a recoupé les listes contenant les noms de milliers de défunts et examiné les certificats de décès : fait étonnant, la plupart ne mentionnent aucune explication ou citent des « causes naturelles » comme cause du décès. Ces recherches révèlent l’ampleur nationale et la répartition géographique des massacres, et identifient au moins 32 villes en Iran où se sont déroulées de telles atrocités.

Le « massacre des prisons » de 1988

Ce rapport relate que fin juillet 1988, les autorités ont décidé le confinement des prisons partout dans le pays et suspendu les visites familiales sans donner aucun motif. Au cours des semaines qui ont suivi, au moins 5 000 dissidents politiques ont été exécutés de manière extrajudiciaire dans le cadre d’une opération coordonnée visant à éliminer l’opposition politique. Et ce sur ordre d’au moins une fatwa (décret religieux) secrète lancée par le Guide spirituel de l’époque, Rouhollah Khomeini, qui faisait suite à une incursion armée en Iran de l’Organisation des moudjahidin du peuple d’Iran (OMPI), un groupe d’opposition interdit basé en Irak.

Les autorités iraniennes doivent cesser leurs attaques cruelles contre les familles et garantir leur droit à la vérité, à la justice et à des réparations : il faut restituer les dépouilles des victimes et identifier les restes en autorisant des exhumations professionnelles de charniers et des analyses ADN.

Philip Luther, Amnesty International

À travers l’Iran, des groupes de prisonniers ont été rassemblés, ont eu les yeux bandés et ont été conduits devant des commissions composées d’un procureur et de représentants de la justice, des services de renseignement et de l’administration pénitentiaire. Ces « commissions de la mort » ne ressemblaient en rien à un tribunal et leur procédure était sommaire et arbitraire à l’extrême : aucune possibilité de faire appel à aucun stade de la procédure.

On interrogeait les prisonniers pour savoir s’ils étaient prêts à se repentir au sujet de leurs opinions politiques, à dénoncer publiquement leurs formations politiques et à déclarer leur loyauté à la République islamique. Certains devaient répondre à des questions cruelles, par exemple s’ils étaient disposés à nettoyer un champ de mines pour aider l’armée ou à participer à un peloton d’exécution.

Ils n’ont pas été informés du fait que leurs réponses pouvaient les conduire à la mort. Certains pensaient comparaître devant un comité des grâces. Bien souvent, ils apprenaient qu’ils allaient être exécutés quelques minutes seulement avant d’être alignés devant un peloton d’exécution ou placés sur une potence, un nœud coulant autour du cou.

La plupart purgeaient des peines de prison prononcées des années auparavant. Certains avaient été détenus pendant des années sans procès, d’autres avaient déjà purgé leur peine et devaient être remis en liberté. Beaucoup étaient incarcérés en raison de leurs opinions politiques et de leurs activités pacifiques, par exemple pour avoir distribué des tracts et participé à des manifestations.

Si la majorité des victimes étaient membres de l’OMPI, des centaines de prisonniers affiliés à des organisations politiques de gauche et à des groupes d’opposition kurdes ont également été exécutés.

De hauts responsables impliqués dans les massacres

La plupart des représentants de l’État ayant participé aux « commissions de la mort » en 1988 ont occupé, et parfois occupent encore, des postes de pouvoir en Iran. En particulier, le rapport compile des éléments prouvant que les fonctionnaires cités ci-dessous ont pris part aux « commissions de la mort » :

  • Alireza Avaei, actuel ministre de la Justice en Iran, était procureur général à Dezful, dans la province du Khuzestan, et était chargé de participer à la « commission de la mort » dans cette ville.
  • Hossein Ali Nayyeri, qui était juge de la charia (loi islamique) au sein de la « commission de la mort » à Téhéran, dirige aujourd’hui le tribunal supérieur disciplinaire des juges.
  • Ebrahim Raisi, procureur général adjoint à Téhéran en 1988 et membre de la « commission de la mort » de Téhéran, s’est présenté à l’élection présidentielle en 2017 et a occupé différentes hautes fonctions, notamment celle de procureur général du pays jusqu’en 2016.
  • Mostafa Pour Mohammadi, ministre de la Justice de 2013 à 2017, représentait le ministère du Renseignement au sein de la « commission de la mort » à Téhéran. En août 2016, il a été cité comme s’étant vanté d’avoir joué ce rôle : « Nous sommes fiers d’avoir accompli le commandement de Dieu à l’égard de l’[OMPI] » et a ouvertement déclaré qu’il n’avait « pas perdu le sommeil pendant toutes ces années » au sujet de ces assassinats.
  • Mohammad Hossein Ahmadi, qui a participé à la « commission de la mort » dans le Khuzestan, est actuellement membre de l’Assemblée des experts, l’organe constitutionnel chargé de désigner ou de limoger le Guide Suprême iranien.

En août 2016, l’enregistrement audio d’une rencontre remontant à août 1988 a « fuité ». On entend certains hauts responsables de la « commission de la mort » de Téhéran discuter de son atroce mission. En réaction aux remous suscités par cette révélation, les dirigeants iraniens ont ouvertement célébré les événements de 1988, glorifiant la purge et expliquant que les responsables méritaient de recevoir des « médailles d’honneur ».

La déformation grotesque de la vérité au sujet de ces crimes de haine, alliée à l’absence évidente de remords chez ceux qui ont du sang sur les mains, est des plus infâmes.

Philip Luther, Amnesty International

Ces déclarations s’inscrivent dans une campagne de 30 années de désinformation, qui minimise l’ampleur du massacre et diabolise les victimes, cette « poignée de terroristes ».

« La déformation grotesque de la vérité au sujet de ces crimes de haine, alliée à l’absence évidente de remords chez ceux qui ont du sang sur les mains, est des plus infâmes. Toutes les personnes ayant participé à commettre et dissimuler ces crimes doivent être traduites en justice dans le cadre de procès équitables excluant la peine de mort », a déclaré Philip Luther.

Nécessité d’une action internationale

L’ONU et la communauté internationale ont gravement manqué à leur devoir envers les familles et les victimes. La Commission des droits de l’homme de l’ONU de l’époque n’a pas condamné ces agissements, tandis que l’Assemblée générale de l’ONU n’a pas saisi le Conseil de sécurité de cette situation. Les autorités iraniennes se sont ainsi senties libres de continuer de nier la vérité et d’infliger des tortures et des mauvais traitements aux familles.

« Le fait que l’ONU et la communauté internationale n’aient pas œuvré en faveur de la vérité et de la justice pour les atrocités commises par les autorités iraniennes a eu des conséquences catastrophiques, pour les victimes et leurs familles, mais aussi pour l’état de droit et le respect des droits humains dans le pays. Les autorités ne doivent plus pouvoir esquiver l’obligation de rendre des comptes pour ces crimes contre l’humanité, a déclaré Philip Luther.

« En l’absence de perspective de justice pour les victimes en Iran, il est d’autant plus crucial que l’ONU mette sur pied un mécanisme international indépendant, impartial et efficace afin de contribuer à traduire en justice les responsables présumés de ces crimes ignobles. »