©Amnesty International

Mexique. Les femmes défenseures des droits humains doivent bénéficier d’une justice digne de ce nom

Le 19 octobre 2001, la défenseure des droits humains Digna Ochoa a été tuée dans ses bureaux à Mexico. Ce crime odieux a choqué la société mexicaine et la communauté internationale. Digna Ochoa était l’une des personnalités les plus emblématiques de la défense des droits humains au Mexique, un contexte particulièrement compliqué.

Malgré l’indignation mondiale, la réaction de l’État à la suite de sa mort a été invraisemblable. Non seulement l’enquête n’a été ni impartiale ni sérieuse, mais en plus, sa conclusion, selon laquelle Digna Ochoa se serait « suicidée », a été un affront à la vérité et à la justice pour elle, pour sa famille, et pour les centaines d’autres défenseur·e·s des droits humains qui ont depuis subi de multiples formes de violence et de persécution. L’homicide de Digna Ochoa et l’indifférence des autorités n’étaient pas des événements isolés : ils s’inscrivaient dans un schéma bien établi à l’époque de violences contre les défenseur·e·s des droits humains et d’impunité pour ces violences, un héritage qui menace malheureusement aujourd’hui encore les défenseur·e·s des droits humains et leurs organisations au Mexique, l’un des pays les plus dangereux au monde pour la défense des droits humains

Ainsi, dans ce contexte, la récente décision de la Cour interaméricaine des droits de l’homme sur l’affaire de Digna Ochoa, condamnant l’État mexicain pour graves manquements dans l’enquête sur sa mort, est un tournant historique pour la justice et les droits humains, et particulièrement pour Digna Ochoa et les femmes défenseures des droits humains.

La Cour interaméricaine des droits de l’homme a constaté de nombreuses irrégularités dans les enquêtes sur sa mort : en plus des falsifications d’éléments de preuve recensés, notamment sur la scène de crime, ces enquêtes étaient profondément influencées par des stéréotypes de genre et s’appuyaient sur des « éléments intimes et personnels de la défenseure » pour remettre en cause sa crédibilité et ternir son image et sa réputation, afin de minimiser la gravité de son homicide. Il s’agit là d’un problème récurrent dans les affaires d’homicide et de violences contre les défenseures des droits humains au Mexique. L’absence d’approche du point de vue du genre dans la gestion des signalements de violences contre les femmes défenseures et journalistes et la remise en cause de la légitimité de leur travail de défense sont des dénominateurs communs non seulement des quelques enquêtes ayant été menées, mais également du discours de l’État.

Pendant l’audience devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme, j’ai présenté, en tant que témoin experte, une analyse du contexte de violences dans lequel les défenseur·e·s des droits humains évoluent au Mexique depuis l’assassinat de Digna Ochoa. Amnesty International avait signalé les menaces dont Digna Ochoa avait fait l’objet et avait demandé avec insistance qu’elle bénéficie d’une protection des autorités. Malheureusement, son cas est loin d’être unique. Depuis des années, nous recensons dans le pays de nombreuses attaques et menaces contre des défenseures des droits humains. Plusieurs cas emblématiques de menaces, comme ceux d’Esther Chávez en 2002 ou d’Obtilia Eugenio Manuel, qui a reçu depuis 2004 de nombreuses menaces et a même été enlevée, de tortures sexuelles, comme celui de Lydia Cacho, ou encore d’homicides, comme ceux de Marisela Escobedo en 2010, de Susana Chávez en 2012 et de Zenaida Pulido en 2019, prouvent non seulement que l’État mexicain n’a pas protégé les défenseures des droits humains, mais également qu’il entretient une impunité qui garantit que les violences ne cesseront pas.

Dans les cas qu’Amnesty International a examinés, les menaces de mort, les attaques, les campagnes de dénigrement, les disparitions et les autres formes de violences ne font presque jamais l’objet d’enquêtes. Dans les rares cas où des enquêtes sont menées, y compris sur des homicides de défenseures des droits humains, celles-ci sont lentes et ne suivent pas de protocole spécifique mettant l’accent sur la défense des droits ou la dimension de genre. Dans de nombreux cas, les autorités mexicaines et les forces de sécurité ont elles-mêmes été identifiées comme responsables des attaques, menaces et agressions, ce qui explique le manque d’impartialité et de crédibilité des enquêtes.

L’un des plus grands obstacles pour les défenseur·e·s des droits humains au Mexique est l’absence de politique publique de protection réellement complète. Même s’il existe depuis 2012 une loi et un mécanisme de protection des défenseur·e·s des droits humains et des journalistes, cela n’est clairement pas suffisant. Les campagnes de diffamation et de criminalisation menées par des représentants de l’État, le manque de mesures fermes pour lutter contre les causes structurelles de la violence, et le manque d’enquêtes et de sanctions visant les responsables de violences envers les défenseur·e·s contribuent au contexte hostile pour la défense des droits.

Le problème de la violence contre les défenseur·e·s des droits humains et les journalistes au Mexique a pris une ampleur monumentale. Le gouvernement lui-même reconnaît qu’entre décembre 2018 et septembre 2021, quelque 94 défenseur·e·s, dont 23 femmes, ont été tués. La violence contre la presse mériterait une analyse propre tant la situation est grave, mais, à titre d’exemple, trois journalistes ont déjà été tués cette année. 

Compte tenu de cette crise et des nombreux problèmes identifiés en ce qui concerne le mécanisme de protection, il semble incohérent que, en octobre 2020, avec l’accord du président Andrés Manuel López Obrador lui-même, le Congrès mexicain ait supprimé le fonds indépendant qui finançait une partie des programmes de protection de ce mécanisme. 

La décision de la Cour interaméricaine des droits de l’homme contre le Mexique dans l’affaire de Digna Ochoa reconnaît également cette crise et l’incapacité de l’État à fournir une protection. C’est pourquoi, dans sa décision, elle ordonne à l’État mexicain de mettre en place des mesures de réparation, tant individuelles, notamment par la réouverture de l’enquête sur l’homicide de Digna Ochoa et l’octroi d’une indemnisation, que collectives, par le renforcement du système de protection avec l’adoption de protocoles de protection et d’enquête, de programmes de formation, de campagnes de reconnaissance et de prévention, et l’allocation de ressources financières adéquates.

La réponse étatique du Mexique à la protection des défenseur·e·s ne devrait pas reposer uniquement sur un mécanisme de protection. L’État a l’obligation d’adopter une perspective globale de la protection des défenseur·e·s, avec une approche différenciée qui tient compte des besoins spécifiques, notamment ceux des femmes défenseures des droits humains.

Tant que les crimes contre les défenseur·e·s et les journalistes ne feront pas l’objet d’enquêtes adéquates et que les responsables ne seront pas punis, les attaques continueront. C’est pourquoi l’État doit renforcer les institutions responsables d’engager des poursuites et d’assurer la justice, ainsi que les organes internes de surveillance administrative, afin de veiller à ce que toutes les attaques fassent l’objet d’enquêtes rapides, approfondies, indépendantes et impartiales, à ce que les responsables soient traduits en justice et à ce que les victimes reçoivent des réparations et l’aide dont elles ont besoin.

Le temps n’est plus depuis longtemps aux promesses vides. Le président Andrés Manuel López Obrador doit agir de toute urgence et mettre fin à cette violence qui nuit profondément à toute la société de son pays. La première étape est de cesser les discours stigmatisants et de reconnaître publiquement l’importance du travail des défenseur·e·s des droits humains dans la construction d’un Mexique plus juste et plus digne. Un Mexique où nous n’aurons plus à pleurer toutes les Digna Ochoa que la violence nous arrache.

Cet article a été initialement publié dans El País.