Lebanon fuel crisis cars queuing for gasoline ©Hussam Shbaro/Anadolu Agency via Getty Images

Liban. Les autorités violent le droit à la santé et mettent des vies en danger en ne fournissant pas de carburant aux hôpitaux

Le fait que les autorités libanaises n’aient toujours pas trouvé de solution à la crise relative au carburant paralyse la vie quotidienne des Libanais·e·s et expose les hôpitaux au pire, a déclaré Amnesty International lundi 6 septembre. L’organisation demande aux autorités de respecter les droits économiques et sociaux dans le cadre de leur réponse à la crise, et d’accorder un degré de priorité élevé à la redistribution de carburant aux hôpitaux et à d’autres établissements de santé, qui sont au bord du gouffre.

Des centaines de patient·e·s, notamment des nouveau-nés, nécessitant une ventilation artificielle et d’autres dispositifs médicaux essentiels risquent de mourir si les hôpitaux sont à court de carburant. Alors que le marché noir prospère, et que le trafic illicite et l’accumulation de carburant à des fins spéculatives détournent les stocks des services essentiels, il est également impératif que les autorités prennent des mesures immédiates afin d’amener les responsables présumés à rendre des comptes.

« Les autorités libanaises ne peuvent rester passives alors que des vies sont détruites par la pénurie de carburant, ni laisser des initiatives privées ou des organisations non gouvernementales répondre à ces besoins humanitaires cruciaux. Cela met en péril la santé et la vie des citoyen·ne·s, car les hôpitaux ont réduit leur activité de manière draconienne », a déclaré Heba Morayef, directrice régionale pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.

« Les autorités doivent de toute urgence mettre l’accent sur les établissements de santé et d’autres services jouant un rôle vital, en leur redistribuant les stocks de carburants qu’elles ont saisis et en appliquant les décisions de justice leur ordonnant d’agir en ce sens. Elles doivent aussi s’attaquer au marché noir, actuellement florissant, en bloquant les filières de contrebande, en confisquant les stocks illégalement accumulés et en obligeant les responsables à rendre des comptes. »

Les autorités doivent de toute urgence mettre l’accent sur les établissements de santé et d’autres services jouant un rôle vital, en leur redistribuant les stocks de carburants qu’elles ont saisis et en appliquant les décisions de justice leur ordonnant d’agir en ce sens.

Heba Morayef, Amnesty International

Le 11 août, la Banque du Liban – la banque centrale – a annoncé qu’elle ne pouvait pas continuer à subventionner l’importation de carburant. Cela a eu pour conséquence la flambée du prix de l’essence et du diésel, et a mené à une pénurie grave et immédiate de ces deux carburants sur le marché. Le 22 août, le gouvernement a annoncé une augmentation de 66 % du prix de l’essence – après une réduction partielle du montant des subventions -, dans le but d’atténuer l’impact des pénuries écrasantes ayant paralysé le pays.

La pénurie de carburant sur le marché a été exacerbée par le trafic illicite vers la Syrie et l’accaparement de cette ressource dans le but de vendre aux prix fixés par le marché noir. Ceci a été confirmé par un communiqué de la Banque du Liban le 14 août, qui a indiqué que celle-ci a déboursé plus de 828 millions de dollars américains pour les importations de carburants en juillet – suffisamment pour couvrir l’approvisionnement en électricité dans le pays pour trois mois. Sur cette somme, 708 millions de dollars ont été alloués à l’importation d’essence et de diésel, et 120 millions à la consommation en carburant de l’entreprise publique Électricité du Liban. Dans cette même déclaration, la banque a admis que du carburant avait été illégalement stocké et fait l’objet d’un trafic, et ne parvenait pas aux « particuliers, hôpitaux et industries alimentaires ».

Les hôpitaux face à la pénurie de carburant

Durant le mois d’août, les forces armées et de sécurité ont annoncé avoir confisqué des millions de litres d’essence et de diésel qui avaient été accumulés illégalement ou stockés en vue d’un trafic. Et pourtant, les responsables de trois des plus grands hôpitaux du Liban ont confirmé à Amnesty International que le secteur de la santé survivait au jour le jour – et était dans l’incapacité de se procurer suffisamment de carburant pour maintenir son activité ne serait-ce qu’un mois.

En août, la pénurie de carburant a poussé le centre médical de l’université américaine de Beyrouth (AUBMC), l’hôpital universitaire Rafic Hariri (HURH), et l’hôpital Al Makassed à lancer des appels à l’aide au gouvernement et aux instances internationales. Ils ont déclaré que la crise du carburant avait gravement compromis leur fonctionnement et mettait la vie de leurs patient·e·s en danger. Les autorités n’ont malgré cela pas fait le nécessaire pour qu’ils reçoivent ce dont ils avaient besoin.

Firas Abiad, directeur général de l’hôpital universitaire Rafic Hariri (HURH), le plus grand hôpital public du Liban, a expliqué à Amnesty International que l’hôpital avait l’habitude de recevoir 20 heures d’électricité par jour de la part de l’État, et utilisait sept générateurs pour les quatre heures restantes. Au cours du mois écoulé, ce chiffre est descendu jusqu’à quatre heures par jour à peine – puis l’approvisionnement a totalement cessé, rendant l’hôpital complètement dépendant de générateurs qui ne sont pas conçus pour fonctionner de manière ininterrompue. Si l’armée leur a sporadiquement livré du carburant, cela n’est pas suffisant pour soutenir leur activité, ce qui les oblige à dépendre des dons d’organisations des Nations unies.

Joseph Otayek, directeur de l’AUBMC, a déclaré à Amnesty International que si un juge a ordonné que 5 000 litres de carburant saisi soient livrés à l’hôpital, ni l’armée ni les Forces de sécurité intérieure ne leur en ont amené. Il a ajouté que l’hôpital a besoin de 50 000 litres pour son fonctionnement quotidien.

Le 17 août, le juge Abir Safa avait ordonné au poste de police d’Al Nahr de livrer à l’AUBMC et au HURH 10 000 litres de carburant saisi par les autorités, 5 000 litres chacun, au prix subventionné.

« Il est choquant de constater que les autorités libanaises manquent à leur devoir de respecter une décision de justice les engageant à livrer à tous les hôpitaux du carburant saisi. Les autorités doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir afin d’assurer que les réserves de carburant confisquées par les forces de sécurité soient distribuées à des hôpitaux et d’autres services essentiels, afin de leur permettre de fonctionner de manière durable », a déclaré Heba Morayef. 

Deux médecins de l’HURH ont déclaré à Amnesty International le 23 août que 10 patient·e·s en soins intensifs et au moins 21 nouveau-nés sous respiration artificielle et en couveuse risquaient de mourir si le fonctionnement de l’hôpital est interrompu du fait de la pénurie de carburant.

Firas Abiad a affirmé que le personnel « travaillait quasiment dans un contexte de guerre » et que beaucoup n’ont pas pu se rendre au travail, faute d’essence. « Je vais bientôt me trouver face à une question difficile : faut-il que je ferme le service des urgences ? » a-t-il dit.

L’AUBMC a annoncé dans une déclaration, le 14 août, qu’en cas de fermeture forcée causée par la pénurie de carburant, 40 patient·e·s adultes et 15 mineur·e·s maintenus en vie par des respirateurs mourraient immédiatement, 180 nécessitant une dialyse mourraient au bout de quelques jours et des centaines d’autres dans les semaines à venir. Le directeur de l’hôpital a déclaré que c’est « l’espoir de recevoir des équipements fournis au jour le jour par des donateurs et des entreprises privées qui les fait vivre ».

Mohammed Badr, directeur de l’hôpital al Makassed à Beyrouth, a déclaré à Amnesty International que l’hôpital avait suspendu les interventions chirurgicales non urgentes il y a trois mois, et a été forcé à fermer deux de ses trois étages, notamment les unités de soins COVID-19 et pédiatrie, et à mettre fin aux soins gratuits pour les patient·e·s les plus défavorisés. Il a ajouté qu’un quart du personnel hospitalier n’est pas en mesure de se rendre au travail, en raison de la pénurie d’essence. « Nous touchons

le fond et sommes livrés à nous-même face à ces conditions indignes », a-t-il dit.

Lutter contre le trafic et l’accaparement de carburant

L’incapacité des autorités libanaises à amener qui que ce soit à rendre des comptes pour le trafic illicite et le commerce florissant sur le marché noir impliquant l’accumulation de larges quantités de carburant dans des conditions peu sûres a eu des conséquences tragiques.

Des dizaines de personnes ont été tuées ou blessées à ce jour en raison d’explosions de carburant entreposé dans des conditions dangereuses dans des zones résidentielles.  

Le 15 août, l’explosion d’un réservoir de carburant dans le village de Tleil, dans la région du Akkar, a tué au moins 31 personnes, en a blessé des dizaines d’autres, et le nombre officieux de victimes continue à augmenter.

Cette explosion est survenue après que l’armée libanaise a commencé à distribuer du carburant qu’elle avait confisqué à des résidents locaux. L’armée a arrêté les propriétaires du réservoir et du terrain, et a annoncé l’ouverture d’une enquête militaire. Le 26 août, le parquet militaire a inculpé trois personnes pour avoir amassé des matières dangereuses et mis des vies en danger.

Amnesty International demande aux autorités libanaises de confier cette enquête au système judiciaire civil, afin de garantir une enquête indépendante et impartiale sur ces faits.

« Les autorités libanaises ne devraient pas attendre d’en arriver à une tragédie meurtrière comme l’explosion du Akkar pour sévir contre les personnes qui amassent ainsi du carburant. Les autorités doivent remonter les filières et amener à rendre des comptes toutes les personnes impliquées dans le trafic illicite ou l’accumulation de carburant, quel que soit leur rang ou leur statut, afin d’indiquer clairement que s’emparer de cette ressource ne sera pas toléré », a déclaré Heba Morayef.