Pourquoi l’achèvement du programme de relocalisation ne doit pas signifier la fin des transferts

Par Monica Costa Riba

Parfois, le cours des événements s’infléchit et des vies s’en trouvent définitivement transformées. Pour Amin et Mariam – un couple d’Alep (Syrie) – et leurs quatre enfants en bas âge, le changement a eu lieu un matin froid de février 2017. J’ai eu la chance d’y assister.

Parfois, le cours des événements s’infléchit et des vies s’en trouvent définitivement transformées. Pour Amin et Mariam – un couple d’Alep (Syrie) – et leurs quatre enfants en bas âge, le changement a eu lieu un matin froid de février 2017. J’ai eu la chance d’y assister
Monica Costa Riba

Je me trouvais dans le nord de la Grèce pour visiter l’immense camp de réfugiés Softex. Situé dans une usine désaffectée à la périphérie de Salonique, ce lieu est inquiétant, au mieux. Par une matinée froide et grise de février, c’est un endroit où personne ne voudrait être.

Je marchais sur le sol en béton lorsque j’ai vu pour la première fois Amin, qui se tenait devant sa tente ; il avait relevé sa capuche pour se protéger du froid.

Je me suis approchée et présentée. Il m’a regardée d’un air abattu. Lorsque j’ai demandé si je pouvais lui poser quelques questions, il a haussé les épaules en m’indiquant sa tente, où son épouse Mariam était assise par terre avec leur fils de deux ans.

« Comment est la vie ici, à Softex ? », lui ai-je demandé. « Que puis-je vous dire que vous ne voyiez déjà ? », a-t-il répondu en faisant un geste circulaire. Le couple a commencé à me parler un peu de sa vie en Syrie et de sa fuite à cause de la guerre. Depuis que des passeurs les avaient fait entrer clandestinement de Turquie en Grèce dans une embarcation surchargée, plus d’un an auparavant, ils étaient bloqués dans des camps de réfugiés, où les conditions étaient déplorables. Le stress et la fatigue occasionnés par cette épreuve transparaissaient dans leur voix et sur leur visage.

C’est alors que le téléphone d’Amin a sonné. Il a répondu et il est vite apparu qu’il ne s’agissait pas d’un appel ordinaire. Amin écoutait attentivement, le visage tendu par la concentration. « Ce jeudi ? », a-t-il demandé. « Il faut que je sois à l’ambassade d’Irlande à Athènes ? [...] Ce jeudi ? [...] Merci, merci, merci. » La tension est retombée et a laissé place à des sourires, puis à des larmes. « Nous avons été acceptés en Irlande. Nous partons d’ici. Nous allons enfin démarrer une nouvelle vie », a déclaré Amin, en serrant fort sa femme et son fils dans ses bras.

Amin, Mariam et leurs enfants ont eu de la chance. Dans le cadre du programme de relocalisation d’urgence sur deux ans, qui s’achève ce 26 septembre, les États membres de l’Union européenne (UE) ont finalement ouvert leurs portes à moins de 30 pour cent des demandeurs d’asile qu’ils s’étaient engagés à relocaliser en septembre 2015. En réalité, sur les 66 400 et 39 600 demandeurs d’asile présents respectivement en Grèce et en Italie qu’ils avaient promis d’accueillir, seuls 19 740 et 8 839 ont bénéficié du programme.

Les États membres de l’Union européenne ont finalement ouvert leurs portes à moins de 30 pour cent des demandeurs d’asile qu’ils s’étaient engagés à relocaliser en septembre 2015
Monica Costa Riba

À quelques exceptions près, la majorité des pays européens n’ont pas fait preuve de sérieux. Ils n’ont pas respecté leur quota ou ont accueilli des demandeurs d’asile à un rythme extrêmement lent, ce qui n’a fait qu’ajouter aux souffrances inutiles d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont été abandonnés à leur sort après avoir subi l’expérience traumatisante d’un voyage périlleux jusqu’en Europe.

Les pays les plus en infraction sont la Pologne et la Hongrie, qui ont refusé toutes les deux d’accueillir ne serait-ce qu’un demandeur d’asile se trouvant en Italie ou en Grèce. La Slovaquie, qui a contesté sans succès le programme de relocalisation devant la Cour européenne, n’a accepté que 16 des 902 demandeurs d’asile qui lui avaient été attribués et la République tchèque, seulement 12 sur 2 691.

L’Espagne n’a atteint que 13,7 % de son quota et la Belgique, 25,6 %. Les Pays-Bas et le Portugal ont rempli 39,6 % et 49,1 % de leur objectif, respectivement.

Malte est le seul pays de l’UE à être parvenu au chiffre fixé. Il convient de noter que la Finlande a accueilli 1 951 demandeurs d’asile, soit 94 % du chiffre auquel elle s’était engagée, et que l’Allemagne, qui a relocalisé plus de 8 000 personnes, occupe la première place des pays hôtes. L’Irlande, quant à elle, a ouvert ses portes à 459 demandeurs d’asile, ce qui représente 76,5 % de son quota. La Norvège et le Lichtenstein, qui ont participé volontairement au programme, ont tous les deux respecté leurs engagements, établis respectivement à 1 500 et 10.

Le programme de relocalisation convenu par l’UE en 2015 était loin de la perfection. Étant donné qu’il n’était ouvert qu’aux demandeurs d’asile dont la nationalité présentait un taux d’acceptation élevé en Europe (principalement les Syriens et les Érythréens), des milliers de personnes ayant besoin d’une protection arrivaient en Grèce et en Italie et ne disposaient d’aucune solution pour rejoindre d’autres pays d’Europe en toute sécurité. Toutefois, malgré ses lacunes, ce programme était une première tentative de mise en place d’un système temporaire fondé sur la solidarité internationale entre les États européens. De telles initiatives sont plus que nécessaires mais ne sont toujours pas en adéquation avec l’ampleur du problème.

En Grèce, où des milliers de personnes se trouvent piégées dans de terribles conditions à la suite de la fermeture de la frontière avec la Macédoine, dite « route des Balkans », la relocalisation est devenue la seule possibilité de s’installer sans danger dans un autre pays européen.

L’Europe ne peut pas se soustraire à ses responsabilités et se doit de protéger les personnes qui fuient des violences et des persécutions en les relocalisant ou en leur proposant d’autres solutions, comme des visas de travail ou des procédures de regroupement familial accélérées.

Maintenant que le programme de relocalisation touche à sa fin, il faut que les États européens, comme ils en ont l’obligation, prennent les mesures nécessaires pour que toutes les personnes arrivées en Grèce et en Italie dans les délais et qui sont en droit de bénéficier du programme soient relocalisées rapidement. C’est le cas notamment des nombreux hommes, femmes et enfants qui ont débarqué sur les îles Grecques depuis la signature de l’accord UE-Turquie, le 20 mars 2016, et ont été exclus du programme. Outre le fait de leur permettre de continuer leur vie dignement et sans risque, les inclure dans le programme atténuerait la pression dans les îles Grecques et améliorerait les conditions sur place, qui se sont dégradées à mesure que les arrivées se sont multipliées au cours des mois d’été.

L’Europe ne peut pas se soustraire à ses responsabilités et se doit de protéger les personnes qui fuient des violences et des persécutions en les relocalisant ou en leur proposant d’autres solutions
Monica Costa Riba

Amin, Mariam et leurs enfants ont enfin atterri à Dublin au mois de septembre. En Grèce, Mariam m’avait dit : « Nous serons heureux n’importe où. Nous voulons juste vivre dans un endroit où nous pourrons refaire notre vie et où mes enfants pourront retourner à l’école. Ils ont perdu trop de choses. » Espérons que l’Irlande soit cet endroit.

Monica Costa Riba, chargée de campagne sur les migrations à Amnesty International