Crimée. Quand les dissidents sont réduits au silence

La communauté des Tatars de Crimée est systématiquement persécutée par les autorités russes depuis le début de l’occupation et de l’annexion illégale de la Crimée par la Russie, écrit Amnesty International dans un rapport rendu public jeudi 15 décembre.

Ce document, intitulé In the Dark: The silencing of dissent, se penche sur les tactiques répressives employées par les autorités russes contre les Tatars de Crimée et d’autres voix dissidentes au cours des deux ans et demi écoulés depuis qu’elles ont pris le contrôle de la péninsule de Crimée.

« En tant que groupe le plus visible et cohésif de Crimée opposé à l’occupation russe, le peuple tatar de Crimée est pris pour cible par les autorités locales de facto et les autorités russes, qui mènent une répression de grande ampleur visant à étouffer la dissidence et à obtenir la soumission de tous en Crimée face à l’annexion », a déclaré John Dalhuisen, directeur du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International.

« Après avoir importé le cadre juridique répressif russe en Crimée, ce qui constitue en soi une violation du droit international, les autorités russes ont poursuivi et contraint à l’exil presque toutes les voix dissidentes, y compris des responsables et militants influents appartenant à la communauté des Tatars de Crimée.

« Parallèlement à son rôle d’outil contre la minorité tatare, ce cadre juridique a plus généralement des conséquences désastreuses sur la liberté de réunion et la liberté des médias en Crimée. »

La Russie a imposé sa législation en bloc sur le territoire criméen - en violation du droit international -, ce qui a permis aux autorités de s’attaquer à des figures importantes de la communauté tatare en invoquant notamment des charges forgées de toutes pièces en relation avec le terrorisme. Plusieurs cas individuels sont présentés dans le rapport. La principale assemblée représentative des Tatars de Crimée, le Mejlis, qualifiée d’« organisation terroriste », a par ailleurs été frappée d’une interdiction arbitraire, et toute association avec cette instance a été érigée en infraction.

« Si de nombreux résidents de la péninsule sont favorables à l’annexion de la Crimée, il n’en reste pas moins que ceux qui s’y opposent paient le prix fort », a déclaré John Dalhuisen.

« Toutes les restrictions visant le Meijlis doivent être levées, et les poursuites pénales ayant pour but de harceler et d’intimider ses membres et d’autres personnes exprimant de manière pacifique leur opposition à l’occupation russe et à l’annexion doivent cesser. »

Avant même que l’appartenance au Mejlis ne devienne illégale, les autorités locales de fait et les autorités russes s’en sont prises à des personnalités importantes issues de cette organisation. Son dirigeant, Refat Tchoubarov, a été exilé de force, de même que son prédécesseur, Moustafa Djemiliev, un militant de longue date en faveur des droits humains et opposant déclaré à l’occupation. Après l’interdiction du Mejlis, les autorités ont pris pour cible les membres influents de l’organisation se trouvant encore en Crimée, notamment son responsable adjoint, Ilmi Oumerov.

Après une interview télévisée dans laquelle il a soutenu que la Russie devait quitter la Crimée, Ilmi Oumerov a été emmené par des membres des services fédéraux russes de sécurité pour un interrogatoire. On l’a informé qu’il faisait l’objet d’une enquête pour « menace à la souveraineté territoriale de la Fédération de Russie ». Au bout de plusieurs mois d’enquête, il a été placé de force dans une institution psychiatrique, puis transféré dans un service fermé réservé à des patients présentant des troubles graves, aux fins d’un « examen psychiatrique ».

Akhtem Tchiygoz, un autre responsable adjoint, a été arrêté en janvier 2015 puis accusé d’avoir fomenté des « troubles de masse », après des affrontements de rue entre pro-Ukrainiens et pro-Russes en février 2014. Des séquences vidéo et des témoignages attestent qu’il faisait partie de ceux qui essayaient de séparer les deux groupes afin de prévenir les violences. Il a passé 15 mois en détention avant que son procès ne s’ouvre en août. Il n’est pas autorisé à assister aux audiences en personne, y participant par le biais d’une connexion Skype de mauvaise qualité, ce qui signifie qu’il ne peut pas entendre tout ce qui se dit dans la salle, ni consulter son avocat en privé. Son procès est en cours.

Ervine Ibraguimov, militant tatar de Crimée, a disparu le 24 mai. Il faisait partie d’une organisation œuvrant à la défense des droits des Tatars de Crimée et de leur héritage culturel après l’annexion. Peu avant sa disparition, il avait dit à des amis qu’on le suivait.

La Russie utilise par ailleurs sa législation antiterroriste pour s’en prendre aux Tatars de Crimée. Dix-neuf hommes, parmi lesquels le défenseur des droits humains Emir-Ousseïne Koukou, ont été arrêtés et risquent d’être poursuivis pour leur appartenance au groupe interdit Hizb ut Tahrir. Amnesty International estime que les charges retenues contre lui, et peut-être contre d’autres, sont infondées.

« Les cas décrits dans le rapport montrent à quel point les autorités russes sont impitoyables, ne tolérant absolument aucune opposition à leur exercice du pouvoir en Crimée », a déclaré John Dalhuisen.

« Il est possible que la communauté internationale ne dispose pas de beaucoup d’outils pour s’attaquer aux racines politiques du problème, mais elle doit publiquement prendre la défense de ceux qui sont victimes de brimades et d’actes de harcèlement visant à les contraindre au silence. »