Les droits humains doivent figurer au premier rang de l'ordre du jour du sommet de l'OTAN à Varsovie

Par Anna Neistat, Senior Director for Research

Les dirigeants de l'OTAN se rencontrent le 8 juillet à Varsovie dans le cadre d'un sommet balloté de tous côtés par les crises et les conflits – secousses qui auraient pu, pour une large part, être évitées. L'instabilité dans le monde découle en grande partie de l'incapacité à apporter une réponse adaptée aux violations des droits humains, particulièrement lorsque des intérêts politiques ou économiques sont en jeu.

De la crise mondiale des réfugiés aux conflits qui déchirent le monde, l'instabilité aujourd'hui provient en grande partie de l'incapacité des dirigeants à apporter une réponse adaptée aux violations des droits humains, particulièrement lorsque des intérêts politiques ou économiques sont en jeu. Lorsqu'une crise éclate, les cadavres s'empilent et les réfugiés fuient par milliers, les dirigeants affirment qu'ils ne savaient pas et entament un débat sur la nécessité de mettre en place de nouveaux systèmes d'alerte précoce, plus élaborés.

Ayant couvert la plupart des crises majeures des 15 dernières années, je suis convaincue que la difficulté pour prévenir les conflits réside moins dans notre capacité à détecter et analyser les signaux, que dans la réticence des acteurs internationaux majeurs à admettre la possibilité ou la réalité de désastres imminents, et à agir pour les enrayer. Le manque de connaissance et d'instruments est moins en cause que l'empressement honteux et irréfléchi à détourner le regard lorsque les droits humains sont piétinés.

Comme le dit le poète russe Alexandre Pouchkine : il est aisé de me duper car je suis content d'être dupé. Les systèmes d'alerte précoce les plus sophistiqués au monde ne stopperont pas les conflits tant que les dirigeants seront contents d'être dupés.
Anna Neistat, directrice générale de la recherche

Comme le dit le poète russe Alexandre Pouchkine : il est aisé de me duper car je suis content d'être dupé. Les systèmes d'alerte précoce les plus sophistiqués au monde ne stopperont pas les conflits tant que les dirigeants seront contents d'être dupés.

À l'ère des réseaux sociaux, de l'actualité en continu, du journalisme citoyen et des images satellite, ne pas savoir demande des efforts. En théorie, nous devrions être mieux préparés que jamais pour prévenir la prochaine crise des droits humains. Les organisations locales et internationales qui défendent ces droits, dont Amnesty International, sont généralement présentes sur le terrain bien avant qu'un conflit n'éclate – recensant les répressions contre la société civile, la persécution des dissidents, les violations de la liberté d'expression et de réunion, la torture et le déni des droits économiques et sociaux.

Trop souvent, les représentants de l'État, les diplomates et les responsables politiques écartent ces signes précurseurs, considérant qu'il s'agit des affaires internes d'un autre État, ou qu'il est plus commode de faire comme si de rien n'était, particulièrement si l'État en question est perçu comme un partenaire majeur pour la sécurité, le commerce ou toute autre coopération.

Je me souviens de voyages désespérés à Bruxelles et Washington pour tenter de convaincre les dirigeants occidentaux que la guerre en Tchétchénie n'était pas un conflit mineur quelque part en périphérie de la Russie, mais un conflit majeur qui allait avoir des répercussions dramatiques sur la politique nationale et étrangère de la Russie, que le fait d'ignorer la répression des libertés en Ouzbékistan au nom de la coopération militaire était au mieux irréfléchi, et que l'assaut final donné par le gouvernement sri-lankais contre les Tigres tamouls se traduirait par des milliers de victimes civiles que l'on pouvait alors éviter.

Trop souvent, les diplomates écartent les travailleurs des droits humains, au motif que ce sont des idéalistes naïfs qui ne comprennent pas la realpolitik ni le pragmatisme inhérent aux relations internationales.

Pourtant, au regard de décennies d'expérience, il est bien plus naïf de supposer qu'un pays qui incarcère, fait « disparaître » et torture des militants ou ferme des journaux, peut être un partenaire fiable dans des opérations de lutte contre le terrorisme. Ou de croire que fermer les yeux pendant que les forces étatiques dispersent avec violence des rassemblements de citoyens contre l'injustice, la discrimination et un régime non démocratique peut garantir une stabilité durable.

Dans de telles situations, une approche plus pragmatique consisterait à poser la question soi-disant gênante des violations des droits humains et à y répondre avant que la situation n'échappe à tout contrôle et ne devienne une menace pour les intérêts politico-économiques bilatéraux, mais aussi pour la sécurité régionale et mondiale.

C'est le cas en Égypte, où la dissidence pacifique est écrasée au nom de la lutte contre le terrorisme, et en Afghanistan, où plus d'un million de personnes ayant fui leur foyer en raison de la guerre vivent dans la misère.

L'Ukraine, qui figurera en bonne position à l'ordre du jour du sommet de l'OTAN à Varsovie, l'illustre parfaitement. Quiconque s'est rendu sur le terrain en Ukraine récemment, comme je l'ai fait, sait que le fait de ne pas enrayer les violations – détentions arbitraires, enlèvements et torture notamment – combiné à l’impunité quasi totale pour ces agissements, pourrait facilement raviver un conflit en dormance. Si l'agenda de l'OTAN pour l'Est de l'Europe n'englobe pas un plan visant à redresser la situation des droits humains en Ukraine, il passera à côté de l'une des causes majeures d'instabilité dans la région.

Les signes d'alerte sont là. Ce qui manque, c'est la souplesse et la réactivité, surtout lorsque cela suppose de repenser les politiques existantes et de lâcher les idées préconçues. L'OTAN doit balayer définitivement une autre excuse galvaudée pour justifier l'inaction. Les États peuvent faire beaucoup, au niveau bilatéral et international, pour influencer en positif le respect des droits humains dans un pays, et disposent d'un large éventail d'options – des incitations aux sanctions. Il y a aussi beaucoup de choses qu'ils peuvent choisir de ne pas faire, par exemple fournir des armes à un pays qui s'en sert pour tuer des civils ou utiliser les renseignements émanant de pays qui pratiquent régulièrement la torture pour les extorquer.

Il ne s'agit pas seulement d'imprimer plus de morale et d'éthique à la politique étrangère et de sécurité, il s'agit de la faire gagner en efficacité. De comprendre que les violations des droits humains dans quelque pays que ce soit menacent la sécurité du monde. Ou comme le déplorait un autre écrivain russe, Fiodor Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov, il s'agit de ne pas perdre de vue le fait que la vraie sécurité d'une personne ne réside pas dans son effort personnel, solitaire, mais dans l'intégrité commune de l'humanité.

Le monde a depuis été confronté à des atrocités et à défis sécuritaires que Dostoïevski n'aurait jamais pu imaginer. Toutefois, côté positif, l'« intégrité commune de l'humanité » n'est plus un concept abstrait : elle est inscrite dans un certain nombre d'instruments contraignants mutuellement approuvés, qui forment le droit international relatif aux droits humains. Il convient de placer ce cadre, ainsi que les concepts et valeurs dont il s'inspire, au cœur de toute stratégie visant à rendre le monde plus sûr.

Les stratégies en matière de sécurité, y compris celles débattues cette semaine au sommet de l'OTAN à Varsovie, ne pourront répondre à l'objectif recherché si elles continuent d'ignorer et de tolérer les atteintes aux droits humains, accordant la priorité à une « sécurité » définie en termes vagues, au détriment des libertés et de la dignité humaine.

Anna Neistat est directrice générale chargée des recherches à Amnesty International. Suivez-la sur @AnnaNeistat

Pour lire l'article complet en anglais, cliquez sur : World Politics Review.