Le prix du pétrole : l’impact de la pollution pétrolière sur les habitants du delta du Niger

Le 10 novembre 1995, le militant écologiste et défenseur des droits humains Ken Saro-Wiwa et huit dirigeants de la communauté ont été exécutés par lÉtat nigérian. Ken Saro-Wiwa était lune des figures de proue du mouvement de protestation contre le désastre écologique causé par la production pétrolière sur leur terre natale, le pays ogoni. À lépoque, Amnesty International a parlé dun « procès à caractère politique qui a bafoué les règles déquité les plus élémentaires ».

Vingt ans plus tard, les communautés du pays ogoni continuent de subir les conséquences des déversements pétroliers imputables à Shell. Entre juillet et septembre 2015, Amnesty International sest entretenue avec des habitants, qui ont déclaré que les déversements et linaction de Shell en matière de nettoyage des sites ont dévasté leurs fermes, compromis leur santé et assombri leurs perspectives davenir.

Emadee Roberts Kpai, agriculteur de Kegbara Dere, en pays ogoni : « Le rendement de nos récoltes a chuté. Les poissons ont disparu. »

Emadee Roberts Kpai, 83 ans, a vu les fuites de pétrole dévaster ses terres :

« Jétais un agriculteur et un pêcheur. Je parle au passé parce que nos criques nexistent plus. Lactivité de la pêche nest [plus] productive. La ferme que je devrais exploiter a été dévastée par des déversements de pétrole dus à Shell.

« La situation était bien meilleure avant larrivée de Shell. Depuis son implantation dans la région, tout a empiré pour nous. À lépoque, nous descendions dans les criques pour pêcher ; elles nétaient pas couvertes de pétrole brut et nous ramenions du poisson. Si nous plantions des cultures, les hydrocarbures ne détruisaient pas tout.

Emadee Roberts Kpai : « Avant la pollution et la contamination, les enfants allaient à la rivière pour nager et jouer ; mais plus maintenant » .

« Lorsque Shell est arrivée dans notre village, le crieur public nous a averti : nous nous sommes rassemblés sur la place et avons écouté ce que Shell avait à nous dire. Ses représentants ont promis que s’ils trouvaient du pétrole, ils transformeraient notre village et tout le monde serait heureux. Mais nous étions tous heureux. Ils sont venus nous tenter pour qu’on leur accorde la permission de faire des explorations.

« Le rendement de nos récoltes a chuté. Les poissons ont disparu. Nous plantons, les cultures poussent, mais les récoltes sont médiocres. Nous allions pêcher, nager. Nous faisions beaucoup de choses dans la rivière, car elle était propre. Même nos arbres fruitiers étaient très productifs. Avant la pollution et la contamination, les enfants allaient à la rivière pour nager et jouer ; mais plus maintenant. »

Taagaalo Christina Dimkpa Nkoo, à Barabeedom, Kegbara Dere, en pays ogoni : « Le pétrole s’est déversé et a tout détruit. »

Taagaalo Christina Dimkpa Nkoo, paysanne de 65 ans, a raconté à Amnesty International qu’elle cultivait des noix de coco, des ignames et des maniocs ; toutes ses plantations ont été détruites par un déversement de pétrole en 2009 sur le site de Bomu Manifold, où se rejoignent plusieurs oléoducs appartenant à Shell. L’incendie qui a suivi a duré 36 heures. Taagaalo Christina Dimkpa Nkoo affirme qu’elle trouve encore du pétrole dans le sol.

Taagaalo Christina Dimkpa Nkoo : « Le pétrole nous empêche de cultiver l’igname ou quoi que ce soit d’autre. »

« Le pétrole s’est déversé et a tout détruit... Il nous empêche de cultiver l’igname ou quoi que ce soit d’autre. Nous ne pouvons plus vivre correctement. »

Barine Ateni, agricultrice de Kegbara Dere, en pays ogoni : « Nous avons perdu tout espoir pour nos enfants dans ce village. » 

Barine Ateni est une agricultrice de 45 ans, installée à Kegbara Dere. Elle est veuve et a sept enfants âgés de 15 à 30 ans.

Sa communauté a été gravement touchée par les fuites de pétrole du puits Bomu Well 11, exploité par Shell à Boobanabe, où les chercheurs dAmnesty International ont pu constater des traces de pollution pétrolière en 2015. Shell affirme pourtant avoir nettoyé le site à deux reprises, en 1975 et 2012.

« Lorsque je suis née, Shell menait déjà des opérations ici, dans ce village. Les choses nont fait quempirer au fil du temps. Il y a toujours eu des déversements.

« Même les crustacés ont disparu, les bigorneaux et toutes ces espèces. Les femmes doivent parcourir de longues distances pour en acheter et les cuisiner.

« Nous, les femmes, nous voulons que Shell parte. Ils doivent quitter notre village. Ils ont apporté la mort et la destruction. Nous ne voulons plus deux ici. »

Barine Ateni a raconté la lutte quotidienne face à des terres et des eaux polluées par le pétrole :

« Tout est recouvert de pétrole. Même les puits deau potable, les nappes phréatiques sont pollués. Parfois nous remontons de leau des puits et la surface est recouverte dune couche de pétrole brut. Elle nest pas potable.

Barine Ateni : « Nous, les femmes, nous voulons que Shell parte. »

« Les enfants ne peuvent plus se rendre à la rivière ni dans les cours d’eau pour jouer comme ils le faisaient avant. Le pétrole brut recouvre tout. Ils ne peuvent plus nager, alors ils jouent par ici dans le village... Nous avons perdu tout espoir pour nos enfants.

« Nous demandons à Shell de nous indemniser pour tous les dégâts causés, de payer des bourses à nos enfants et de mettre en place des centres médicaux pour s’occuper de la santé des habitants. Nous voulons que les autorités demandent à Shell de nettoyer ce site et de veiller à ce que notre environnement revienne à la normale, pour nos enfants. »

Boldesi Nuta, agricultrice de Kegbara Dere, en pays ogoni, delta du Niger.

Boldesi est une agricultrice de 48 ans. Elle a vécu à Kegbare Dere toute sa vie et ses enfants y sont scolarisés. À 18 ans, elle a été grièvement blessée au pied lorsquun oléoduc de Shell, qui était hors sol, sans protection, a explosé. Elle a passé plusieurs jours dans le coma et a été hospitalisée pendant quatre mois. La fuite de pétrole qui a résulté de lexplosion a ruiné la ferme de production de manioc de sa famille.

Elle sest confiée sur les répercussions à long terme de cette explosion sur sa vie et celle de son village :

« Depuis cet événement, je ne suis jamais repassée par cette route. Je sais que la zone est désormais contaminée. Il nest plus possible de la cultiver, tout le site est pollué. Je ne suis jamais retournée à la ferme. Personne ny est retourné.

Boldesi Nuta : « Mes enfants me demandent parfois comment ils peuvent vivre, comment ils peuvent affronter l’avenir sombre qui les attend. Ils me posent des questions auxquelles je suis incapable de répondre. »

« Mes enfants me demandent parfois comment ils peuvent vivre, comment ils peuvent affronter l’avenir sombre qui les attend. Ils me posent des questions auxquelles je suis incapable de répondre. Ils me posent une avalanche de questions, et il m’est difficile de les rassurer. L’avenir leur apparaît bien lugubre.

« Nous voulons que Shell nettoie notre environnement, pour pouvoir de nouveau l’utiliser…Dans nos fermes, nous plantons dans un sol pollué et nos récoltes sont elles aussi polluées. Notre nourriture est donc contaminée. Et l’air que nous respirons est pollué. »

Fyneface Dumnamene Fyneface, militant écologiste et défenseur des droits humains, Port Harcourt : « Le militantisme de Ken Saro-Wiwa a joué un rôle décisif dans ma vie. »

Le militant Fyneface est en première ligne des campagnes en faveur des droits des Ogonis et des habitants du delta du Niger : il est président du Syndicat national des étudiants ogoni, section de Port Harcourt, et milite pour une ONG nigériane, Action sociale.

Il a raconté à Amnesty International comment les conditions de vie dans le delta du Niger et lhéritage de Ken Saro-Wiwa lont incité à se mobiliser :

« En arrivant dans un environnement pollué, lon découvre que les moyens de subsistance des habitants ont été détruits. Ils nont pas deau potable à boire. Les fruits de mer ont disparu. Les maniocs et autres légumes quils cultivent dans les fermes ont bien du mal à pousser. La vie dans ce type denvironnement devient impossible.

« Le militantisme de Ken Saro-Wiwa a joué un rôle décisif dans ma vie. Son action m’a tellement touché et inspiré que j’ai décidé de défendre le peuple ogoni. Lorsque j’étais gamin, j’ai entendu parler de Ken Saro-Wiwa. Je l’ai vu une fois s’adresser aux habitants d’Eleme en 1992, trois avant qu’il ne soit exécuté. À l’époque, je n’ai pas vraiment compris ce dont cet homme parlait ; aujourd’hui, j’ai grandi et je comprends. Et je suis prêt à reprendre la lutte là où Ken Saro-Wiwa l’a laissée, pour veiller à ce que la population obtienne justice.

Fyneface Dumnamene Fyneface : « Comment ne pas noter que 20 ans se sont écoulés depuis que Ken Saro-Wiwa a été exécuté avec ses compagnons. »

« Comment ne pas noter que 20 ans se sont écoulés depuis que Ken Saro-Wiwa a été exécuté avec ses compagnons, en raison de leur combat pour l’environnement, qui est notre droit, et que justice n’a toujours pas été rendue. Vingt ans... Rien n’a été fait. Vingt ans, et le pays ogoni est toujours pollué. Vingt ans, et aucune opération de nettoyage n’a eu lieu. Vingt ans, et justice n’a pas été rendue. Vingt ans se sont écoulés et les motifs qui les ont amenés à se battre sont toujours d’actualité. Il est temps d’y mettre un terme.

« Ce 20e anniversaire doit servir à faire résonner la voix des habitants du delta du Niger. À faire écho à la voix des minorités ethniques. À relayer la voix des Ogonis pour que leur combat puisse aboutir. »